L’architecture éclectique des détroits s’est développée au 19ème siècle et au début du 20ème siècle. Le style combine des éléments orientaux et occidentaux qui, au début du 20ème siècle, ont introduit des œuvres en céramique et des rendus en plâtre élaborés. Une telle architecture comprend des shophouses, des temples, des bâtiments et des villas ou des bungalows coloniaux.
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Qui sont les Peranakan ?
Lorsque la princesse Hang Li Po de Chine a été donnée en mariage au sultan Mansur Shah, qui régna à Malacca de 1459 à 1477, elle était accompagnée de 500 jeunes chinois qui restèrent plus tard sur une colline appelée Bukit Cin. On pourrait dire que les Peranakan de Malacca descendent de ces jeunes.
D’autres disent que les Peranakan sont le résultat d’un mariage entre les Chinois et les Malais non musulmans locaux, y compris les Javanais, les Balinais, les Amboynais et les Bataks qui ont été amenés par les Hollandais d’Indonésie au 17ème siècle. Leurs descendants sont aujourd’hui connus sous le nom de Peranakan, Baba-Nyonya ou Chinois des Détroits. Ces communautés ont ensuite prospéré dans les anciennes colonies britanniques le long des Détroits à Malacca, Penang et Singapour.
Pendant la colonisation néerlandaise et britannique, les Peranakan a ont commencé à embrasser le style européen et se sont alliés avec les étrangers. Ils ont fini par être identifiés comme une communauté urbaine de cols blancs avec une classe sociale élevée, un style de vie noble et vivant dans des bungalows coloniaux ou des villas anglo-indiennes; et ils ayant envoyé leurs enfants dans des écoles anglophones.
Ceux qui avaient un commerce vivaient dans des shophouses très décorées. Il y a peu d’informations sur le style architectural Peranakan, même si plusieurs récits ont été écrits sur leurs aspects sociaux et culturels. Les Peranakan ne sont pas juste associés à leurs plats Nyonya, leurs pantoufles perlées, leurs Kebayas brodées et leurs collections antiques, mais aussi à leur style architectural éclectique des détroits.
Styles des shophouses en Malaisie
On peut se rendre compte qu’il existe différents styles architecturaux de shophouses dans les rues de Malaisie. Certains ont des tendances stylistiques des différentes périodes sur la façade avant tandis que d’autres ont subi des rénovations ou utilisé des matériaux modernes dans le but d’augmenter leur valeur immobilière. En général, il existe quatre styles architecturaux de shophouses en Malaisie :
1. Shophouse de style ancien (18ème siècle) : la façade avant semble avoir une rangée continue de volets lambrissés ou persiennes, des murs en bois et des pilastres en maçonnerie à l’étage supérieur. L’attap (chaume fabriqué à partir de nypa et d’autres palmiers de la végétation locale) était utilisé dans les premiers shophouses mais a été interdit en raison de la réglementation contre les incendies.
2. Shophouse traditionnelle (19ème siècle) : les murs avant étaient en maçonnerie et sont devenus plus décoratifs avec des figures en plâtre ou des enduits en céramique. Une décoration en frise juste en dessous de l’avant-toit a été ajoutée, affichant des peintures ou des éclats de céramique. Les volets à persiennes sont restés mais des grilles en fer ou en bois ont été insérées dans les fenêtres.
3. Shophouse de style éclectique des Détroits (1900 – 1940) : les Peranakan sont généralement associés au style éclectique des Détroits. Nous reparlerons de ce style dans la prochaine partie.
4. Shophouse de style Art Déco (1940 – 1960) : la plupart des shophouses construites dans les années 40 ont commencé à adopter le style européen de l’Art déco avec des rectangles longs et fins, des cercles ou des bandes horizontales continues sur la façade avant. La déco était restreinte sur les murs avant.
Les shophouses de style éclectique des Détroits
Entre façades sculptées et détails inattendus, les shophouses des Détroits montrent une époque où les influences se croisent, où l’on affiche sa réussite autant qu’on aménage son quotidien. Voici comment ce mélange a pris forme, et pourquoi il attire encore le regard aujourd’hui.
Un mélange assumé, entre Europe et Asie
Au début du 20ᵉ siècle, quelque chose change dans les shophouses des Détroits. Les façades se mettent à parler plusieurs langues à la fois. On voit apparaître des portes-fenêtres élancées, des volets pleine hauteur, des petits vasistas (parfois arqués, parfois rectangulaires) au-dessus des ouvertures. Les pilastres empruntent aux ordres classiques européens, et le plâtre devient un terrain de jeu pour les façades.
Puis le béton armé entre en scène : des toits qui avancent davantage, des supports en porte-à-faux plus audacieux. Les bâtiments prennent de l’assurance, presque un léger panache.
Et surtout, la façade cesse d’être monotone. Là où les anciennes boutiques alignaient leurs fenêtres avec discipline, le style éclectique casse le rythme. Deux, parfois trois ouvertures structurent la devanture. Cette rupture visuelle attire l’œil, et séduit la communauté Peranakan à Malacca et Penang.
Quand la façade devient un décor
En s’approchant, on comprend que rien n’est laissé au hasard. Les espaces entre les ouvertures, les zones au-dessus des vasistas, les parties sous les fenêtres… tout peut être décoré. Et pas timidement.
Bouquets, fruits, créatures mythiques, motifs géométriques : le plâtre se transforme en surface narrative. Certaines portes et fenêtres sont même sculptées avec une finesse étonnante. C’est aussi une façon d’afficher sa place dans la société. Plus c’est travaillé, plus le message est clair.
C’est d’ailleurs l’un des points qui distingue une boutique Peranakan d’une boutique chinoise plus traditionnelle : ici, l’ornementation est poussée, presque démonstrative.
Couleurs, carreaux et détails qui accrochent le regard
À un moment, la couleur s’invite franchement. Les carreaux en céramique apparaissent sur les murs, parfois au sol, et changent complètement l’ambiance des bâtiments. Leur origine est floue (influence hollandaise ou chinoise) mais leur présence est indiscutable.
On les retrouve fréquemment sous les fenêtres du rez-de-chaussée, côté rue. Motifs floraux, géométriques, parfois très détaillés. À l’intérieur aussi, surtout dans les passages et les espaces semi-ouverts, ces carreaux en terre cuite colorée apportent du rythme.
Si vous marchez le long de Magazine Road à George Town ou de Tun Tan Cheng Lock Road à Malacca, vous verrez très vite de quoi il s’agit. Impossible de passer à côté.
Une architecture pensée pour respirer
Derrière le décor, il y a aussi une logique très concrète. Les toits, souvent à pignon et inclinés, sont conçus pour supporter la chaleur et les pluies tropicales. Certains bâtiments ajoutent même un second petit toit au-dessus du principal. Entre les deux, des grilles ou des persiennes laissent passer l’air.
Le résultat est une ventilation naturelle qui limite l’accumulation de chaleur à l’intérieur. Pas un luxe sous ce climat. La structure repose sur des murs porteurs latéraux et des pannes en bois qui traversent toute la largeur du bâtiment. Côté couverture, les matériaux évoluent avec le temps : après l’interdiction de l’attap à cause des incendies, les tuiles d’argile chinoises dominent, puis arrivent les tuiles de Marseille introduites via les échanges européens. Plus tard, le métal et l’amiante prennent le relais.
Une maison organisée… et très codifiée
À l’intérieur, la maison suit une logique presque ritualisée. On entre dans une première salle, le ruang tamu, destinée à recevoir. Puis vient le tiah gelap, plus intime, parfois sombre, où les jeunes femmes observaient sans être vues. Aujourd’hui, cette fonction appartient au passé.
Ensuite, la maison s’ouvre : une ou deux cours intérieures apportent de la lumière et de l’air, puis viennent la salle ancestrale, les chambres, la chambre nuptiale et la cuisine.
L’ameublement ne passe pas inaperçu. Bois sombre, mobilier chinois massif, armoires en teck sculpté, incrustations de nacre… Les objets montrent une réussite sociale. Dans les vitrines, on expose porcelaines, céramiques colorées, vanneries Nyonya. Chaque pièce participe à cette mise en scène du statut.
Une prospérité marquée… puis fragilisée
Au début du 20ᵉ siècle, les Peranakan ne se limitent pas à leurs maisons. Ils possèdent des plantations d’hévéas, exploitent des mines d’étain, emploient une main-d’œuvre importante. C’est une élite bien installée. Puis tout bascule. La crise des années 1930 fragilise cet équilibre. Et la Seconde Guerre mondiale, avec l’occupation japonaise en Malaisie, force de nombreuses familles Peranakan à abandonner leurs biens. Shophouses, plantations, résidences… tout est laissé derrière.
Après la guerre, la situation ne retrouve jamais vraiment son éclat d’avant. Les repères changent, la société évolue, et l’identité Peranakan elle-même se transforme, parfois en se diluant.
Ce qui reste, ce sont ces façades. Chargées, colorées, parfois un peu fatiguées. Mais toujours capables de raconter, à qui prend le temps de regarder, une histoire bien plus riche qu’elle n’en a l’air.
Les bungalows Coloniaux
Entre envie de modernité et attachement aux traditions, les Peranakan ont fini par quitter les shophouses pour des habitations plus vastes, plus ouvertes, presque théâtrales. Les bungalows coloniaux racontent ce moment précis : celui où l’on change de mode de vie sans vraiment renoncer à ses racines.
Quitter la boutique pour voir plus grand
À la fin du 18ᵉ siècle et jusqu’au début du 20ᵉ, les Peranakan vivent une période prospère, notamment à Malacca et Penang. L’influence occidentale s’installe. Et avec elle, une envie d’habiter autrement.
Beaucoup délaissent alors les maisons-boutiques pour s’installer dans des villas ou des bungalows coloniaux. Des maisons de plain-pied, plus aérées, plus ouvertes sur l’extérieur. Mais pas question de copier sans réfléchir : ces habitations mélangent les codes européens avec des solutions locales. Vérandas, porches, grandes ouvertures, plafonds hauts… tout est pensé pour laisser circuler l’air.
Le bungalow, une idée venue d’ailleurs
Le mot lui-même a voyagé. Il vient du Bengale, au 17ᵉ siècle, où le “bangala” désigne une cabane surélevée, entourée d’une véranda et protégée par un toit incurvé.
Les Britanniques s’en inspirent, l’adaptent, ajoutent des pièces, des salles de bain, mais gardent cette manière de vivre entre intérieur et extérieur. Le bungalow devient un modèle exporté dans tout l’Empire britannique : de l’Inde à la Jamaïque, en passant par l’Australie, Singapour et la Malaisie.
À Georgetown, par exemple, certaines rues comme Sultan Ahmad Shah Road ou Macalister Road en gardent encore de beaux témoins.
Une maison qui en impose
Difficile de définir un “bungalow colonial type”. Mais certains éléments reviennent. La maison est légèrement surélevée. Un porche en saillie accueille les visiteurs, parfois encadré de colonnes classiques. Les vérandas s’étirent, les ouvertures sont larges, les portes-fenêtres laissent entrer la lumière.
À l’intérieur, le décor suit. Sols en marbre ou en bois, carreaux colorés, lustres imposants, meubles sculptés… On sent que ces maisons ne sont pas juste conçues pour vivre, mais aussi pour montrer.
Autour, l’espace ne manque pas : jardins généreux, allées circulaires, parfois même des écuries ou des logements pour le personnel. On change d’échelle par rapport aux shophouses. Tout respire plus large.
Une construction pensée dans le détail
Derrière cette apparence élégante, il y a une vraie logique constructive. Les murs porteurs sont en brique, solides, durables. Les étages, quand il y en a, sont souvent en bois. Les sols alternent entre carreaux en terre cuite, marbre ou mosaïque selon les pièces.
Les finitions racontent aussi une époque : murs enduits à la chaux, teintes claires (blanc, jaune pâle, vert doux) escaliers en bois avec rampes travaillées, balustrades en fonte ou en bois. Parfois, des détails plus inattendus apparaissent, comme des balustres en céramique émaillée sur les vérandas.
Des espaces adaptés à une vie familiale… et sociale
Les bungalows coloniaux des Peranakan ne sont pas de simples copies des maisons européennes. Leur organisation intérieure reflète des habitudes bien ancrées.
Dès l’entrée, un espace de réception accueille les visiteurs. Plus loin, la maison se divise : salle à manger, véranda arrière, pièces latérales pour la vie quotidienne. L’autel ancestral trouve souvent sa place dans le hall, comme dans les anciennes shophouses.
Et puis il y a la question de la taille. Les familles élargies nécessitent plus de pièces, plus d’espace. On vit ensemble, mais chacun doit pouvoir trouver sa place.
Une richesse visible… puis fragilisée
Ces bungalows montrent aussi une réussite sociale. Une élite qui s’installe, qui investit, qui montre son rang. Mais cette stabilité ne dure pas. Comme les shophouses, ces grandes maisons traversent les secousses du 20ᵉ siècle. La crise des années 1930, puis la Seconde Guerre mondiale, viennent fragiliser cet équilibre. Certaines propriétés sont abandonnées, d’autres transformées.
Aujourd’hui, certaines ont été restaurées et reconverties : restaurants, bureaux, lieux culturels. D’autres, moins chanceuses, se dégradent lentement. Mais même abîmées, elles gardent quelque chose de très lisible : l’ambition d’une époque qui voulait conjuguer confort, prestige et adaptation au climat.
Conclusion sur le style architectural Peranakan
Ce qui est unique à propos de l’architecture éclectique des détroits à Penang, Malacca et dans d’autres parties de la Malaisie, c’est la richesse et le large éventail de vocabulaire architectural dérivé de l’hybride des styles et traditions occidentaux et orientaux. Les générations futures de ce pays, en particulier les descendants des Peranakan, peuvent apprendre les valeurs architecturales et historiques des shophouses et des bungalows coloniaux, mais aussi les aspects culturels et les coutumes sociales.
Sur la base de la discussion, les Peranakan doivent être associés et reconnus par leur importance architecturale en plus de leur nourriture, artisanat, meubles anciens et coutumes sociales.
Même s’ils ne jouissent plus du statut social et économique élevé de l’âge d’or, l’architecture Peranakan devrait faire partie du patrimoine architectural de la Malaisie. Des efforts devraient être faits pour la conserver, y compris les shophouses, bâtiments associatifs et bungalows coloniaux.