À Büyükada, on ne parle pas de villas. Le mot juste, celui qui accroche mieux au lieu, c’est yalı : une maison de bord d’eau, liée à Istanbul, à ses rives, à ses étés, à cette façon très ottomane d’habiter près de la mer. Le terme désigne surtout les demeures construites au contact immédiat de l’eau, notamment sur le Bosphore, mais il s’est aussi imposé dans l’imaginaire des résidences d’été stambouliotes en bois.
Büyükada, la plus grande des îles des Princes, a développé sa version de cette culture résidentielle. Ici, les yalis côtoient les köşk, ces pavillons ou demeures de plaisance installés dans les hauteurs, parfois loin du rivage immédiat. Le yalı regarde l’eau de près. Le köşk prend un peu de recul, s’installe dans les pins, sur une pente, au bout d’une rue calme. Ensemble, ils forment le vrai visage estival de l’île.
Une île où Istanbul venait respirer
Au XIXe siècle, Büyükada commence à changer de visage. Pas d’un coup, plutôt par petites bascules. Le bateau à vapeur y contribue largement : on peut partir le matin, arriver sans aucune fatigue, revenir sans organiser toute une expédition. L’île se rapproche, presque physiquement.
À partir de là, les habitudes suivent. Des familles aisées de Constantinople prennent l’habitude d’y passer l’été. Ce n’est plus un lieu à part, réservé ou éloigné. C’est une adresse. On s’y installe quelques mois, on y retrouve des connaissances, on y recrée une vie, un peu déplacée mais pas simplifiée.
Ce qui est intéressant, c’est le moment précis où ces maisons prennent leur sens. Fin du XIXe, début du XXe siècle. Une période où la bourgeoisie ottomane est très urbaine, très structurée, avec ses codes, ses attentes, ses façons d’habiter. Une thèse sur les résidences de Büyükada insiste là-dessus : ces maisons ne sont pas des caprices d’été, elles prolongent une façon de vivre déjà bien installée ailleurs.
Ces maisons appartiennent à une saison sociale. On quitte la ville, mais on ne quitte pas ses codes. On reçoit, on observe, on se montre un peu. Les façades parlent moins par ostentation brute que par détails : balcon découpé, véranda vitrée, rampe travaillée, escalier d’entrée, jardin tenu derrière une grille.
Le bois domine. Istanbul a longtemps été une ville de bois (voir les maisons en bois d’Istanbul) ; ce matériau a façonné son paysage jusqu’au milieu du XXe siècle, avant de disparaître en grande partie sous l’effet des incendies, des transformations urbaines et des nouveaux matériaux. À Büyükada, cette tradition a trouvé un terrain presque idéal : air marin, parcelles aérées, pente, jardins, vues.
Le yali : maison d’été, maison de rive
Le yalı n’est pas une résidence “avec vue mer”. C’est encore plus précis. Il appartient à une culture du rivage. Dans l’Istanbul ottoman, ces demeures de bord d’eau servaient de résidences d’été aux familles puissantes, aux dignitaires, puis aux riches propriétaires. Les yalis du Bosphore à Istanbul, construits essentiellement aux XVIIIe et XIXe siècles, sont les exemples les plus connus.
À Büyükada, le mot se charge d’une couleur insulaire. Les maisons d’été ne sont pas toutes collées à l’eau, mais elles gardent cette logique : vivre avec la brise, fuir la chaleur de la ville, ménager des pièces traversantes, ouvrir des balcons, placer les fenêtres là où l’air circule. Une demeure mal orientée, ici, perd une partie de son intérêt. On remarque fréquemment :
- des façades en bois peint, parfois très claires, parfois ocre, vertes ou rouges
- des balcons superposés, protégés par des avancées de toit
- des fenêtres hautes, nombreuses, pensées pour l’air autant que pour la lumière
- des ornements découpés dans le bois, surtout sous les rives de toit
- des jardins fermés, rarement immenses, mais très présents
- des accès marqués par des marches, une grille, un petit seuil cérémoniel
- des volumes irréguliers, avec tours, bow-windows ou vérandas ajoutant du relief
Le bois allège la masse. Les balcons prolongent les pièces. Les volets filtrent la lumière. Les débords protègent les façades. L’élégance vient souvent de cette alliance entre usage et apparence.
Des maisons bourgeoises luxueuses
Le mot “été” peut tromper. On imagine une maison basique. Les yalis et köşk de Büyükada appartiennent à un autre registre. Ce sont des demeures familiales, parfois vastes, organisées pour plusieurs générations, avec espaces de réception, chambres, circulations de service, pièces fraîches, terrasses.
La bourgeoisie ottomane de la fin du XIXe siècle y apporte ses meubles, ses habitudes, son goût européen, ses tapis, ses pianos, ses objets rapportés de Péra ou d’ailleurs. Les intérieurs étudiés montrent cette culture domestique très codée, entre confort saisonnier et représentation sociale.
On venait ici pour l’air marin, mais pas pour vivre n’importe comment. Une famille pouvait recevoir des voisins, organiser un dîner, accueillir des cousins pour plusieurs semaines. La maison devait tenir ce rôle. Elle devait être fraîche, mais présentable. Pratique, mais digne. Agréable, mais jamais négligée. C’est ce qui rend ces bâtisses si spéciales : elles ont l’allure de vacances, avec la discipline d’une maison de famille.
Büyükada, île cosmopolite
Ces maisons portent la marque d’un Istanbul pluriel. Grecs orthodoxes, Arméniens, Juifs, Levantins, Ottomans musulmans, diplomates, commerçants, médecins, banquiers : la société de Büyükada n’a jamais été uniforme. Les résidences d’été reflètent cette composition. Leurs styles passent d’un ottoman tardif à des influences européennes, parfois néoclassiques, parfois Art nouveau, parfois presque victoriennes.
Il faut toutefois rester prudent avec les étiquettes. Une façade à découpes de bois ne suffit pas à parler de “style victorien”. Une tour ne fait pas une maison européenne. Büyükada assemble. Elle adapte. Elle laisse parfois les influences cohabiter sans les rendre parfaitement cohérentes.
C’est peut-être là que l’île devient la plus intéressante. Elle n’imite pas un modèle unique. Elle absorbe. Une maison peut avoir un plan très ottoman, une façade au goût européen, un jardin méditerranéen, un salon meublé à la française et une vie familiale profondément stambouliote.
Çankaya, Maden et les grandes silhouettes de l’île
Certains secteurs de Büyükada concentrent les demeures les plus connues. Çankaya Caddesi revient dans les descriptions, avec ses grandes maisons en bois, ses balcons, ses décors sculptés, ses volumes presque théâtraux. Un article du Financial Times évoque cette avenue comme l’un des lieux où se trouvent les demeures les plus remarquables de l’île, avec leurs tourelles, pignons et balustrades travaillées.
Le quartier de Maden mérite aussi l’attention. Des travaux universitaires mentionnent par exemple le Kalvokoresis Köşkü, construit dans le dernier quart du XIXe siècle dans ce secteur, aussi appelé autrefois Yalı Bölgesi, “quartier des yalis”. Ce détail confirme que le vocabulaire du yalı n’est pas plaqué artificiellement sur Büyükada. Il appartient bien à la lecture historique de certains secteurs de l’île.
Des façades qui ne sont pas toutes sages
Ce qui frappe dans les maisons d’été de Büyükada, c’est leur liberté relative. Istanbul, sur le continent, impose une densité, une contrainte, une surveillance du voisinage. L’île laisse davantage de jeu. Les maisons prennent parfois des poses étranges : une tour trop haute, une véranda très avancée, un balcon qui file sur toute la façade, un toit nerveux, une couleur qui tranche avec les arbres.
L’architecte Büke Uras décrit Büyükada comme le premier vrai lieu de villégiature ottoman et souligne son identité plus libre, moins soumise aux protocoles architecturaux stricts d’Istanbul.
Cette idée se voit dans les maisons. Elles ne suivent pas toutes la même grammaire. Certaines cherchent la distinction. D’autres cherchent l’ombre. Quelques-unes veulent clairement impressionner.
Et parfois, soyons honnête, elles en font trop. Mais c’est aussi ce qui les sauve de l’ennui.
Le yali comme mémoire familiale
Une maison d’été garde les traces des étés précédents : repas longs, chambres partagées, enfants envoyés au jardin, grand-mère installée près de la fenêtre, linge qui sèche, volets fermés trop tôt parce que le soleil tape. À Büyükada, cette mémoire domestique se mêle à une histoire plus dure.
Le XXe siècle a bouleversé les communautés qui avaient fait vivre une partie de ces demeures. Départs, changements de propriété, tensions politiques, appauvrissement, transformations d’usage. Certaines maisons ont cessé d’être des maisons familiales pour devenir hôtels, institutions, bâtiments divisés.
Le yalı garde alors une dimension quelque peu ambiguë. Il évoque la douceur estivale, mais également ce qui a disparu. Une façade restaurée peut sembler légère ; elle ne l’est pas toujours. Derrière les menuiseries repeintes, il y a parfois plusieurs couches d’absence.
Ces maisons méritent mieux qu’une carte postale
Réduire les yalis de Büyükada à de “belles maisons en bois” serait trop court. Leur intérêt vient de leur position exacte dans l’histoire d’Istanbul : entre ville et île, entre Orient ottoman et goûts européens, entre famille et représentation, entre été heureux et mémoire cassée.
Elles montrent une façon d’habiter la saison. Habiter l’été avec des règles, meubles, visites, seuils, jardins, façade qui dit quelque chose du rang social. Le mot yalı aide justement à comprendre cela : il ne désigne pas qu’une forme bâtie, mais une relation au rivage, à la fraîcheur, au prestige.
Si vous marchez dans Büyükada, regardez les maisons par morceaux. Une poignée de porte. Un volet. Une découpe sous toiture. Une véranda fermée. Un escalier qui monte un peu trop solennellement vers une porte pourtant simple. C’est généralement là que l’île donne ses meilleurs détails.
Les maisons d’été de Büyükada demandent qu’on les regarde avec précision. Comme des yalis, quand elles appartiennent au rivage. Comme des köşk, quand elles prennent de la hauteur. Comme des maisons de bois, surtout, soumises au temps, à l’argent, aux héritages, aux restaurations plus ou moins heureuses.