Sur un îlot battu par les marées, face à la plage de Tourony à Trégastel, le Château de Costaérès intrigue. Sa silhouette néo-médiévale, posée au cœur de la Côte de Granit Rose, semble sortie d’un récit romantique. Pourtant, derrière l’image de “château” se cache une villa pensée pour marquer le paysage plus que pour défendre un territoire. Histoire du site, commanditaire, contraintes du chantier, choix architecturaux et intégration dans un environnement naturel protégé : comprendre Costaérès, c’est lire une œuvre d’ingénierie, un geste esthétique et un fragment singulier du patrimoine breton.
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Une “villa-château” typique de la villégiature fin XIXe
Malgré son nom, le château de Costaérès tient davantage de la villa de villégiature que de la forteresse seigneuriale. Édifié à la fin du XIXe siècle sur un îlot face à Trégastel, il ne répond à aucune logique défensive. Sa silhouette théâtrale a été pensée pour être vue depuis la côte et dialoguer avec les chaos de granit rose qui l’entourent. Il s’agit d’une architecture d’affirmation, typique d’une époque où la bourgeoisie industrielle investit les rivages bretons pour y construire des résidences spectaculaires.
C’est une villa de style néo-médiéval, représentative des grandes demeures balnéaires de la Côte de Granit Rose à la fin du XIXe siècle. Tourelles, faux éléments défensifs et maçonnerie en granit local participent à cette esthétique historiciste très en vogue alors. Costaérès s’inscrit ainsi dans le mouvement plus large des architectures de villégiature, où le pittoresque et la mise en scène du paysage priment sur la fonction militaire ou résidentielle traditionnelle. C’est donc une architecture de décor, avant tout.
Repères chronologiques
- Vers 1892 : achat de l’îlot (qui était utilisé de façon très utilitaire).
- Vers 1896 : villa achevée (mention aussi en 1899 comme date d’imposition au cadastre).
- Après 1900 : agrandissement par la fille du commanditaire, avec création d’une aile en retour sur la façade arrière. La silhouette du château de Costaérès gagne alors en complexité.
- Seconde Guerre mondiale : réquisition et dommages intérieurs.
- Depuis 1988, c’est la deuxième résidence de l’acteur allemand Dieter Hallervorden.
- 1990 : incendie détruisant une partie des intérieurs.
Le commanditaire et le chantier
Le projet est lancé à la fin du XIXe siècle par Bruno Abdank-Abakanowicz, mathématicien, ingénieur et inventeur lituano-polonais. Personnalité cultivée, à la croisée du monde scientifique et des cercles artistiques, il choisit ce rocher isolé face à Trégastel pour y édifier une résidence d’été singulière.
Son ambition ne se limite pas à bâtir une maison confortable : il veut créer un repère visible depuis la côte, une construction capable de dialoguer avec les chaos de granit rose et d’affirmer une présence presque romantique dans le paysage. Le choix du style néo-médiéval répond à cette volonté d’ancrer l’édifice dans une image forte, évocatrice d’un passé réinventé plutôt que d’une histoire locale réelle.
Pour concrétiser ce projet ambitieux sur un îlot battu par les marées, le chantier mobilise des compétences locales. La maîtrise d’œuvre est attribuée à l’ingénieur Lanmoniez, tandis que l’exécution revient à l’entrepreneur lannionnais Pierre Le Tensorer. Construire en mer impose des contraintes logistiques : acheminement des matériaux par bateau, adaptation aux rythmes des marées, fondations directement ancrées dans le substrat granitique. Le granit rose, extrait en partie des carrières voisines, est travaillé en moellons apparents pour renforcer l’intégration paysagère de la demeure. Le résultat témoigne d’un chantier techniquement exigeant, où l’ingénierie rejoint le goût du pittoresque.
Costaérès : pourquoi ce nom ?
« Costaérès » vient du breton coz-seherez qui signifie « vieille sécherie ». Bien avant la construction de la villa à la fin du XIXe siècle, l’îlot était utilisé de manière très pragmatique par les habitants du littoral. On y faisait sécher différents produits liés à l’activité maritime, notamment du poisson et du goémon. Le site offrait un espace isolé, ventilé et exposé au vent, conditions idéales pour ce type d’usage.
Cette toponymie rappelle que le lieu était à l’origine un espace de travail. Comme souvent sur le littoral breton, le paysage actuel superpose plusieurs couches d’histoire : activités, exploitation des ressources marines, puis appropriation par la villégiature bourgeoise. Le château n’a donc pas effacé le passé du site ; il s’est installé sur un îlot déjà nommé, déjà utilisé, déjà inscrit dans l’économie locale.
Architecture : un néo-médiéval de granit rose
L’intérêt architectural du château de Costaérès tient à un double registre. D’un côté, un vocabulaire néo-médiéval assumé, qui convoque l’imaginaire du château fort sans en reprendre la fonction défensive. De l’autre, un ancrage très fort dans le territoire, par l’usage massif du granit rose local. L’ensemble ne cherche pas la fidélité historique. Il vise l’effet. Une silhouette marquante, lisible depuis le rivage.
Implantation et volumétrie
L’édifice présente une volumétrie complexe, issue de plusieurs campagnes de construction. À l’origine, un corps principal structuré, implanté au plus près du rocher. Puis, après 1900, des agrandissements viennent enrichir la composition, notamment par la création d’une aile en retour à l’arrière.
Cette superposition de volumes donne au château une silhouette irrégulière, presque accidentée, qui renforce son caractère pittoresque. Rien n’est strictement symétrique. La construction épouse le relief de l’îlot, ce qui accentue l’impression d’un bâtiment “né” du rocher plutôt que posé dessus.
Maçonneries
Le gros œuvre est réalisé en moellons de granit rose laissés apparents. La pierre provient de l’îlot lui-même et des carrières de La Clarté, dans le secteur de Perros-Guirec. Ce choix inscrit le bâtiment dans la géologie locale. Il y a un jeu d’appareillage intéressant, alternant des assises relativement régulières et des zones en appareil polygonal plus irrégulier. Ce contraste donne de la texture aux façades. La matière accroche la lumière, change de teinte selon l’heure du jour, et participe à l’identité visuelle du lieu.
Toitures et niveaux
La couverture est en ardoise, matériau traditionnel sur le littoral breton. Mais ici encore, la diversité prime avec une composition de toitures variées : longs pans, croupes, toit conique sur la tourelle, pignons marqués. Cette fragmentation renforce la lecture médiévale de l’ensemble. Le bâtiment s’organise sur un soubassement, un étage carré et un étage de comble, ce qui lui donne une verticalité mesurée mais affirmée. Les lignes de toit animent fortement la silhouette vue depuis la plage de Tourony.
Détails “médiévaux”
Ce sont les détails qui achèvent de construire l’image. Tourelles d’angle, faux mâchicoulis, encadrements travaillés, baie cintrée marquante sur une façade latérale, balcon en granit… Autant d’éléments qui relèvent davantage de l’évocation que de la nécessité constructive. Ils composent une architecture de décor, pensée pour être perçue à distance. Depuis la côte, le château fonctionne presque comme un signal dans le paysage. Une mise en scène minérale, romantique, immédiatement reconnaissable.
Des intérieurs marqués par une anecdote
Les intérieurs du Château de Costaérès ont en grande partie disparu ou été transformés au fil du temps, notamment après les réquisitions de la Seconde Guerre mondiale et l’incendie de 1990.
Pourtant, une anecdote rapportée par l’Inventaire du patrimoine retient l’attention : une partie des aménagements intérieurs aurait été réalisée avec du bois provenant d’un trois-mâts échoué en 1896, le Maurice. Cette information, souvent reprise, participe à la dimension presque romanesque du lieu. Elle évoque un chantier nourri par la mer, utilisant ses ressources jusque dans la structure décorative.
Si l’on manque de descriptions des pièces d’origine, on peut supposer un décor cohérent avec l’extérieur : boiseries, escaliers travaillés, volumes distribués pour profiter des vues. L’usage de bois de récupération maritime, s’il est avéré, renforce le lien entre la villa et son environnement. Le château ne se contente pas d’être posé face à la mer. Il en aurait intégré la matière même dans ses espaces intérieurs.
Un lieu de récit, de séjours… et de contraintes d’accès
Costaérès a accueilli diverses personnalités au fil du temps, et la commune de Trégastel met en avant le séjour de Henryk Sienkiewicz, associé à l’écriture de Quo vadis (1898–1899) sur place.
Le château était le point de rencontre de nombreux émigrés polonais tels qu’Aleksander Gierymski, Władysław Mickiewicz, Leon Wyczółkowski et Henryk Sienkiewicz (un ami proche d’Abakanowicz).
Côté visite, sachez que le château de Costaérès est une propriété privée et ne se visite pas. En revanche, l’îlot est parfois accessible à marée basse par l’estran depuis la plage de Tourony (ce qui n’autorise évidemment pas à entrer dans la propriété ni à franchir des limites).
Un château indissociable d’un site naturel protégé
Le château “fonctionne” aussi parce qu’il est posé dans un paysage très spécifique : chaos granitiques, estrans, landes littorales. Le secteur s’inscrit dans le périmètre Natura 2000 “Côte de Granit Rose – Sept-Îles”, avec une logique de préservation des habitats et espèces du littoral.