Les tours carrées du Cap Corse : des maisons fortes au cœur des hameaux

Entre le 15ème et le 16ème siècle, la richesse des principales familles du Cap Corse favorisa l’édification de tours carrées, à la fois demeures seigneuriales et maisons fortes (case forte), elles étaient destinées à la protection des habitants contre les incursions des pirates barbaresques. Ces tours qui existent dans tous les hameaux, donnent à Morsiglia son panorama caractéristique et unique en Corse car elle en possède 9 encore debout. Souvent abandonnées, ces maisons fortes ont été restaurées et sont à nouveau habitées. Chaque commune en compte au moins une (et pas seulement dans le Cap Corse).

Les tours carrées : refuges face aux barbaresques

Les visiteurs du Cap Corse sont parfois étonnés par la quantité de tours qu’ils découvrent dans cette région. Au premier regard apparaissent deux genres de tours : rondes et carrées. Mais elles ne doivent pas être confondues. Les tours rondes (dites tours génoises) sont un dispositif militaire pour prévenir en cas d’invasion, tandis que les tours carrées sont des maisons notables et seigneuriales fortifiées.

Les tours génoises (rondes)

Les tours rondes se trouvent généralement au bord de la côte de l’île de Beauté, ce sont en réalité des tours de guet génoises. Il en a été édifié une centaine sur le littoral corse. Jadis, quelques hommes étaient chargés de la surveillance du large et donnaient le signal à la population à l’approche de l’ennemi.

Ces guetteurs étaient entièrement à la charge des habitants qu’ils protégeaient. Ils recevaient des dons en nature et une solde. Il n’y a pas de tours côtières sur le territoire de la commune de Morsiglia, même si la silhouette des quelques moulins à vent construits au 18ème siècle le fait croire. À Morsiglia, on remarque un autre type d’architecture en plus de ses tours carrées : les fameuses maisons d’Américains.

Édifiées par des habitants partis faire fortune outre-Atlantique avant de revenir au pays, elles affichent des volumes plus imposants, de belles façades et parfois des décors inspirés des villas bourgeoises découvertes aux États-Unis, comme un symbole visible de réussite et d’attachement à la terre natale.

tour génoise ronde sur la côte corse

Les tours carrées / maisons fortes

À Morsiglia, ces tours carrées (maisons fortes ou case forte) ne sont pas des tours de guet “génoises” rondes: il s’agit plutôt de demeures fortifiées élevées par des familles notables, surtout entre le XVe et le XVIe siècle, dans un contexte d’insécurité et d’incursions (barbaresques) qui marquent le Cap Corse.

Le village est d’ailleurs singulier par leur concentration : on évoque neuf tours à l’origine, et il en resterait huit encore habitables aujourd’hui (deux ayant été “absorbées” par des maisons dont seules les fondations trahissent l’ancienne tour). Une neuvième se serait effondrée au milieu du XXe siècle.

Sur place, elles structurent littéralement le paysage des hameaux : Pecorile, par exemple, en comptait plusieurs, dont la tour Saint-Jean (environ 16 m de haut) couronnée de mâchicoulis supportant une terrasse, typique de ce vocabulaire défensif. On peut les regrouper en deux familles :

  • Les tours d’habitation et de refuge, avec de vrais volumes résidentiels (pièces plus vastes, organisation plus “confortable”, espaces adaptés à la vie familiale quotidienne).
  • Les tours plus “refuge-défense”, généralement plus étroites et beaucoup moins aménagées, pensées tout d’abord comme un abri sécurisé en cas d’attaque ou de menace soudaine.

Malgré cela, un schéma revient : un rez-de-chaussée aveugle ou très fermé, composé d’une ou deux caves voûtées, puis deux niveaux (qui pouvaient mêler vie quotidienne et repli), et une terrasse bordée de mâchicoulis. Un détail est parlant : le mur tourné vers la montagne, perçu comme le plus exposé, évite les fenêtres et privilégie des meurtrières étroites, difficiles d’accès, pour voir sans s’exposer.

Quelques tours sont bien identifiées et datées : la tour de Pianasca est régulièrement citée comme l’une des plus impressionnantes, et la tour de Camorsiglia (1592) comme une construction plus “tardive”, avec un mortier de chaux, signe d’une évolution des techniques et des ressources mobilisées.

tour carrée à Morsiglia

Une base pour une plus grande demeure

Après une longue période d’abandon, plusieurs tours ont en effet été “reprises” et intégrées à des demeures plus vastes, au point de changer de statut : d’ouvrage de repli, elles deviennent le noyau d’une résidence affirmée. À Morsiglia, l’exemple le plus parlant est le Palazzu Ghielfucci, cité parmi ces grandes demeures liées à l’émigration cap-corsine vers les Amériques au XIXᵉ siècle.

Édifié en 1838 dans le hameau de Pecorile, il s’adosse à une ancienne tour carrée, la tour Caraccioli. Sa composition est singulière : l’ensemble s’organise autour d’une cour-patio fermée, à laquelle on accède par un portail passant sous la maison. On y lit presque une logique d’hacienda : bâtiments d’habitation, annexes et jardins clos structurent un espace intérieur protégé, plus domestique que militaire.

La “construction” de 1838 ne signifie d’ailleurs pas que tout a été bâti ex nihilo : elle correspond notamment à l’ajout d’une galerie à arcades sur deux niveaux, au nord, qui vient relier la tour de l’ouest à un bâtiment ancien à l’est. Ces galeries avaient été pensées ouvertes, mais elles ont été fermées par la suite, car trop exposées au nord (vent, fraîcheur, inconfort). Le commanditaire, Antoine-François Ghielfucci (né en 1776 dans le Boziu), a fait fortune à Porto Rico où il meurt en 1845. Convaincu d’investir au Cap Corse, il finance aussi des aménagements hydrauliques importants pour amener l’eau jusqu’à la maison : un choix révélateur d’un niveau de confort recherché, rare à cette époque dans les hameaux.

Palazzu Ghielfucci

Un autre exemple, côté Centuri, est le château-tour de Merlacce : à l’origine, il s’agit d’une tour quadrangulaire appartenant aux Preziosi, que la famille de Franceschi (marquis de Sedilo) transforme au XXᵉ siècle en véritable “château” par l’ajout d’un pastiche d’inspiration médiévale (volumes, éléments décoratifs et mise en scène de la silhouette), affirmant ainsi son prestige et son statut social.

Il se situe dans le hameau de Merlacce, entre Camera et Orche, ce qui explique aussi son implantation un peu à part, comme une demeure de prestige posée dans la verdure plutôt que dans un village.

Point intéressant : l’Inventaire a repéré des éléments du jardin du château Merlacce Tour, notamment une terrasse en terre-plein et un escalier indépendant, avec une notice créée le 4 mars 2003 (enquête 1996).

Aujourd’hui, l’édifice est malheureusement toujours fermé et à l’abandon, ce qui renforce encore le contraste entre son allure de petit château romantique et son état actuel.

Merlacce centuri

D’autres maisons fortes n’ont pas été agrandies mais ont été joliment rénovées :

tour carrée rénovée au Cap Corse
tour carrée à Morsiglia