À Appenzell, les maisons sont là depuis longtemps, alignées le long des rues, avec leurs volumes simples et leurs toits bien ancrés. Et pourtant, leurs façades peintes arrêtent le regard. Couleurs franches, motifs lisibles, scènes de la vie locale : tout se voit depuis l’espace public, sans mise en scène.
Ces peintures ne sont pas un décor ajouté pour le visiteur. Elles viennent d’une habitude ancienne : montrer ce que l’on fait, ce que l’on possède, ce à quoi on tient. À Appenzell, la façade devient une surface d’expression, au même titre qu’une enseigne ou qu’un blason. Comprendre ces habitations, c’est regarder comment une architecture rurale sobre a laissé une place assumée à l’image.
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Pourquoi ces façades attirent l’œil ?
Appenzell est le chef-lieu du canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures, en Suisse orientale. Le bourg est connu pour sa rue principale (la Hauptgasse) bordée de maisons traditionnelles aux pignons parfois courbes et aux façades peintes, qui donnent au centre un caractère très reconnaissable.
Ces décorations ne sont pas un simple “style régional”. Elles résultent d’époques différentes, de choix de propriétaires, d’artisans, et aussi d’un rapport local à l’image et à la représentation. Quand on regarde bien, on comprend rapidement que la peinture sert autant à montrer qu’à dire.
Une culture paysanne mise en image
Dans l’Appenzellerland, il existe une tradition de peinture dite “Bauernmalerei” (peinture paysanne), liée au monde rural et aux figures du “Senntum” (les armaillis, la vie d’alpage, les troupeaux, la montée à l’alpage). Cette culture visuelle se développe fortement au XIXᵉ siècle, portée par des commandes de paysans et de Sennen qui veulent voir leur univers représenté : bétail, alpages, ferme, biens, cortèges.
Les sources locales rappellent que les plus anciennes peintures connues, dites “Gaiser Wände”, datent d’un peu avant 1600 et ont été redécouvertes lors d’un chantier à Gais en 1977. Autrement dit : avant même les façades colorées qu’on photographie aujourd’hui, il y avait déjà l’idée que l’image pouvait fixer une mémoire domestique. Pas une grande histoire, plutôt une histoire de foyer, de travail, de fierté.
Appenzellerhaus : une maison pour le climat et le travail
Pour comprendre les façades peintes, il faut d’abord regarder la “machine” qu’est la maison. Dans la région, un type de construction en bois est central : le blockbau local, souvent nommé “Strickbau”, reconnaissable à ses assemblages d’angles. Au XIXᵉ siècle, ces maisons prennent une allure très identitaire, avec des façades en panneaux (täfer), une trame régulière et des fenêtres alignées en rangées.
Ce n’est pas un hasard si la façade devient une grande surface “lisible”. Une façade structurée par le bois, avec des parties pleines et des ouvertures répétées, se prête bien à la peinture : on peut encadrer, organiser, équilibrer. La maison “donne” naturellement des lignes, des axes, des bordures.
Autre point souvent noté : dans l’architecture rurale locale, la composition du bâtiment (partie habitation et partie agricole) crée des volumes et des orientations qui produisent une présence forte dans la rue ou dans le paysage. On ne peint pas seulement un mur : on peint un “front”.
Bois, bardeaux, tavillons : la peau de la maison
Les maisons traditionnelles d’Appenzell, c’est également une histoire de revêtements. Selon les époques et les moyens, on trouve des façades en planches, en panneaux (täfer), ou en bardeaux (schindeln). Le “bauatlas” régional décrit ces systèmes comme une vraie “peau” protectrice, avec des logiques différentes selon qu’il s’agit d’une grange, d’une maison de fabricant, ou d’un bâtiment communal.
Cette base compte, parce qu’une peinture extérieure ne tient pas pareil sur un support lisse ou sur un bois très nervuré. Les décors d’Appenzell jouent avec cette réalité : encadrements peints qui suivent la géométrie du bois, motifs qui “posent” sur les panneaux, scènes qui s’inscrivent entre les fenêtres.
Et puis il y a un élément très concret : le climat. Entre humidité, neige, soleil en altitude et cycles gel/dégel, une façade est un organe exposé. Les choix de revêtement, et la façon dont on entretient la surface, expliquent pourquoi certaines peintures traversent le temps et d’autres s’effacent vite.
Que montrent les façades peintes ?
Les thèmes reviennent, mais ils ne sont pas copiés-collés. Dans la peinture paysanne autour du Säntis, les troupeaux et la vie d’alpage deviennent des motifs centraux, surtout au XIXᵉ siècle : scènes d’Alpfahrt (montée à l’alpage), costumes du dimanche, bêtes parées, pâturages, maisons, inventaire des biens.
Ce qui est intéressant, c’est le ton. Ces images montrent une vision ordonnée, valorisante. Même quand la vie était dure, l’image retient ce qu’on veut afficher : ferme solide, troupeau sain, communauté en place.
On peut aussi y lire des indices sociaux. Commander une peinture, c’est payer un artiste, afficher un statut, marquer une réussite. Le Kunstmuseum de Saint-Gall note, au sujet de Johannes Müller (1806–1897), que la Bauernmalerei trouve au milieu du XIXᵉ siècle une forme “classique”, avec un artiste très demandé par des paysans aisés. La façade sert alors de signature visible, comprise par tout le voisinage.
La rue Hauptgasse et de la Drogerie Löwen
Si vous voulez un point de départ, la rue Hauptgasse d’Appenzell fait le travail. On y voit des rangées de maisons qui donnent une lecture continue du bourg, avec cette impression que la couleur n’est pas là juste pour “faire un décor”, mais pour donner une identité au front de rue.
Il y a également un cas de maison très citée : la façade de la Löwen-Drogerie (en photographie ci-dessous), peinte avec des plantes médicinales, devenue un motif très photographié de la rue. Le site Kunstlandschaft mentionne cette façade et l’attribue à Johannes Hugentobler.
Et là, on tombe sur une anecdote qui casse une idée reçue. Un article de presse locale rappelle que la Hauptgasse était encore grise jusqu’en 1931, puis un peintre a lancé une vague de couleur sur les façades. Cette date compte : elle montre que la “carte postale” que l’on a en tête n’est pas uniquement héritée du XIXᵉ siècle. Elle a aussi été renforcée au XXᵉ siècle, avec des choix esthétiques assumés.
Visiter Appenzell : itinéraires et gestes respectueux
Si vous venez pour découvrir les façades peintes, le plus agréable est souvent de faire simple : une marche lente, des arrêts courts, et l’habitude de lever les yeux. La Hauptgasse à Appenzell donne déjà une belle densité de façades à observer, sans avoir besoin de courir d’un point à un autre.
Si vous poussez un peu, des localités comme Gais ou Trogen permettent de voir une autre facette de l’Appenzellerland : parfois plus “place de village”, parfois plus liée à une histoire économique (textile, maisons de notables, organisation du centre). Un document consacré à Trogen insiste sur la combinaison, dans le centre, de maisons en pierre plus “palatiales” et d’habitations en bois typiques de la région.
Sur place, quelques réflexes suffisent. Restez sur l’espace public, sans chercher à gagner un angle de vue en empiétant sur des seuils privés. Et gardez vos mains à distance des façades. À force d’être photographiées, certaines peintures s’usent là où on les touche le plus.
Si ces maisons retiennent l’attention, c’est parce qu’elles sont utilisées au quotidien. Des gens y vivent, les réparent, les adaptent. Les regarder sans chercher l’effet, simplement en passant, aide à saisir leur rôle réel : montrer une manière d’habiter et de se présenter, directement dans la rue.