« Hôtel Kératry » : une maison à pans de bois emblématique de Lanvollon

L’Hôtel Kératry, appelé localement la Maison des piliers, occupe une place singulière dans l’histoire architecturale de Lanvollon. La maison visible aujourd’hui est une reconstruction fidèle de la bâtisse d’origine, dont l’existence, les déplacements et les reconstructions successives sont bien documentés par les archives locales et départementales. Elle permet d’observer, à une échelle domestique, l’évolution du regard porté sur les maisons à pans de bois en Bretagne entre le XVIᵉ et le XXᵉ siècle.

Une construction très précoce pour la Bretagne (1559)

L’hôtel Kératry est édifié en 1559, à l’angle de la Grande Rue (aujourd’hui rue du Commerce) et de la rue Guével. À cette date, l’architecture à pans de bois existe déjà en Bretagne, mais est peu répandue sous une forme aussi élaborée, surtout dans une petite ville comme Lanvollon. Il s’agit alors d’un hôtel particulier, signe d’un commanditaire aisé, probablement issu de la bourgeoisie locale.

La maison repose sur une ossature en bois bien assemblée, avec des murs en torchis et un fort encorbellement sur rue, caractéristique des constructions urbaines du XVIᵉ siècle. Deux façades présentent un décor sculpté remarquable : de petits personnages en costume du XVIᵉ siècle, polychromes à l’origine, intégrés au pan de bois. Ce type d’ornement, encore rare en Bretagne à cette période, rapproche l’édifice de certains exemples conservés dans des villes plus importantes comme Morlaix.

maison des piliers lanvollon

Une maison devenue indésirable au début du XXᵉ siècle

Au fil des siècles, l’hôtel Kératry perd sa fonction initiale et devient lieu d’habitation. Au début du XXᵉ siècle, le regard porté sur les maisons à pans de bois est largement négatif : elles sont jugées insalubres, dangereuses (risque d’incendie), et gênantes pour la circulation lorsqu’elles avancent sur la rue.

À Lanvollon, ces arguments conduisent au démontage de la maison en 1934. Le maire de l’époque invoque un début d’incendie survenu fin 1933 pour justifier la décision. Contrairement à d’autres destructions de la même période, les éléments de la maison ne sont pas perdus : la structure est démontée et conservée. Cette précaution explique la possibilité des reconstructions ultérieures.

Dinan, un contre-exemple patrimonial précoce

Au même moment, une politique très différente est menée avec les maisons à pans de bois de Dinan. Dès l’entre-deux-guerres, la municipalité adopte une attitude volontariste en faveur de la conservation des demeures à pans de bois, perçues comme un atout historique et touristique.

En 1935, le maire de l’époque, Michel Geistdoerfer, décide d’acheter l’ancien hôtel Kératry afin de le reconstruire rue de l’Horloge, l’une des artères les plus fréquentées de la ville.

Les pièces de bois, bien conservées, numérotées et protégées au titre du patrimoine, permettent une restitution fidèle. La reconstruction s’achève au printemps 1939, peu avant la Seconde Guerre mondiale. L’édifice devient un repère du centre ancien et participe à l’image patrimoniale de Dinan.

Une seconde vie institutionnelle à Dinan

Pendant plusieurs décennies, la maison reconstruite appartient à l’office de tourisme. Elle est ensuite affectée à des usages culturels et patrimoniaux. Aujourd’hui, elle abrite la Maison de la Harpe, institution dédiée à cet instrument et à ses traditions, un cadre architectural qui renforce son identité historique.

Cette affectation illustre une pratique devenue courante au XXᵉ siècle : la reconversion de bâtiments anciens en équipements culturels, afin d’assurer leur entretien en les maintenant accessibles au public.

Le retour de la Maison des piliers à Lanvollon

Face au succès de l’édifice à Dinan et à l’évolution des mentalités vis-à-vis du patrimoine, la municipalité de Lanvollon décide, plusieurs décennies plus tard, de reconstituer l’hôtel Kératry à son emplacement d’origine, selon les mêmes plans et les mêmes principes architecturaux.

La maison visible aujourd’hui est donc une reconstruction à l’identique, qui redonne à l’angle de la rue du Commerce et de la rue Guével un volume disparu depuis les années 1930.

Elle témoigne d’un changement profond : ce qui était perçu comme un obstacle à la modernisation urbaine est désormais considéré comme un élément structurant de l’identité locale.

Un témoin de l’architecture à pans de bois bretonne

L’hôtel Kératry occupe une place spéciale dans le paysage des maisons à pans de bois bretonnes. Son histoire documentée (construction, démontage, reconstruction, déplacement, puis restitution) en fait un cas d’école pour comprendre les politiques patrimoniales du XXᵉ siècle.

À Lanvollon comme à Dinan, la Maison des piliers rappelle que le pan de bois est un patrimoine mobile, démontable et transmissible, dont la survie dépend autant des choix politiques que de la qualité des savoir-faire anciens.