Captivé par le paysage romantique, Thomas Mann se fit construire une maison d’été sur l’isthme de Courlande. Le lauréat du prix Nobel de littérature y passa des journées insouciantes.
Pour lui, ce fut le coup de foudre. Quelques jours durant l’été 1929 lui suffirent pour tomber sous le charme de la campagne de l’isthme de Courlande. Frappé par l’originalité et la beauté des lieux, l’écrivain (1875-1955) fit construire une maison d’été dans le village de pêcheurs lituanien de Nida. Mais Mann et sa famille ne purent y passer que trois étés. L’arrivée au pouvoir des nazis les contraignit à l’exil.
« Thomas Mann avait rêvé d’une maison d’été lors de précédents voyages. Mais son rêve s’est réalisé ici pour la première fois », explique Lina Motuziene. Cette Lituanienne dirige le Centre culturel Thomas Mann, installé depuis le milieu des années 1990, avec un musée, dans un bâtiment traditionnel en bois brun-rougeâtre au toit de chaume, aux volets et aux ornements de pignon d’un bleu « Nida ».
Un paradis entre lagune et mer Baltique
Thomas Mann et sa femme Katia découvrirent par hasard cette bande de terre idyllique lors d’un voyage à Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad), dans ce qui était alors la Prusse-Orientale. Sur recommandation, ils passèrent les derniers jours de leurs vacances à Nida, qui, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, faisait partie du territoire allemand de Memel et s’était développée en colonie d’artistes.
En 1929, Thomas Mann visita Nida en Lituanie pendant ses vacances et décida de faire construire une maison d’été sur une colline surplombant le lagon. La maison a été raillée par les gens du pays comme la « Cabane de l’Oncle Tom » (Onkel Toms Hütte). Lui et sa famille ont passé les étés 1930-32 dans le chalet, et des parties du roman épique Joseph et ses frères (Joseph und seine Brüder) ont été écrites là.
Ce court séjour laissa une forte impression. « Ce monde fantastique de dunes mouvantes, de bosquets de bouleaux et de pins où paissent les élans entre la lagune et la mer Baltique, la magnificence sauvage de la plage : tout cela nous a tellement marqués que nous avons décidé de construire une résidence dans ce lieu isolé », expliquait Thomas Mann pour justifier la construction de sa maison d’été à Nida.
La maison, conçue par un architecte local dans le style d’une cabane de pêcheur traditionnelle locale, fut achevée un an plus tard. Le 16 juillet, la famille emménagea dans sa résidence d’été marron et bleue confortable pour la région. Les fonds nécessaires à la construction provenaient du prix Nobel de littérature que Mann avait reçu fin 1929 pour son premier roman, « Les Buddenbrook ».
D’abord le travail, puis la plage
La présence de l’écrivain et de sa famille entraîna un essor du tourisme à Nida. Aujourd’hui, la ville attire à nouveau les touristes, notamment les allemands, qui viennent visiter la maison chaque été.
Après avoir subi les dommages de la guerre et des transformations durant l’époque soviétique, la maison a été rénovée dans les années 1990, et a retrouvé toute sa splendeur. Le mobilier, en revanche, a disparu. Il a été pillé après la Seconde Guerre mondiale. Mais les photos, les coupures de presse et les panneaux de l’exposition donnent un aperçu de la vie et des activités des Mann à Nida.
Au rez-de-chaussée se trouvent le salon avec cheminée et la véranda, qui offre une vue sur la lagune de Courlande. Le bureau de Mann, aménagé dans la mansarde à l’étage, offre aussi une vue imprenable. Thomas Mann parlait de sa « vue italienne ». Cette vue n’est plus aussi facile à voir aujourd’hui : les pins sur la colline surplombant les dunes ont tellement poussé qu’ils tendent désormais à la masquer.
Dans son petit bureau, qui accueille aujourd’hui quelque 50 000 visiteurs, souvent empreints de respect, chaque année, Mann se consacrait à son travail, même pendant ses vacances. « Il avait toujours une routine quotidienne très rigoureuse », raconte Motuziene. La famille devait s’adapter à cela.
Des photos, dans la maison d’été, de la famille à la plage ou prenant le thé sur la terrasse, témoignent également du quotidien des Mann pendant leurs vacances. Tandis que le grand homme de lettres était absorbé par son travail et se tenait à l’écart de la vie publique, ses enfants profitaient pleinement de leurs vacances sur les rivages de la mer Baltique. Mais Nida ne devait rester un havre de paix estival pour les Mann que pour une courte période. Les événements politiques qui se déroulaient alors en Allemagne jetaient leur ombre sur ce pittoresque village de pêcheurs, comme partout ailleurs.
Départ et exil
Après une tribune publiée dans le Berliner Tageblatt où il condamnait les attaques contre les opposants aux nazis à Königsberg et mettait en garde contre le danger croissant du national-socialisme, Thomas Mann découvrit un paquet devant sa maison d’été en 1932. Il contenait un exemplaire brûlé des « Buddenbrooks ». Sans se douter qu’il ne reverrait jamais ce « bel endroit », l’écrivain quitta sa chère Nida en septembre 1932. Ce fut malheureusement un départ définitif pour lui et sa famille.
Après la prise de pouvoir d’Hitler, la famille quitta l’Allemagne en 1933 et immigra aux États-Unis après avoir été déchue de sa nationalité. Thomas Mann ne retourna jamais à Nida, qui, selon son petit-fils préféré Frido, était devenue un « refuge, et peut-être même une sorte de prélude à l’exil ».
Aujourd’hui, le cottage est un musée qui lui est dédié, avec une petite exposition commémorative.