Les vieilles maisons d’Alep

Ville parmi les plus anciennes au monde, Alep a conservé dans sa vieille ville (surtout dans le quartier historique de Al‑Jdayde, ou Jdeidé) un patrimoine d’une richesse architecturale rare. Ces anciennes maisons, construite à l’époque mamelouke puis ottomane, sont un témoignage du mode de vie urbain du Levant, de l’artisanat local et de l’évolution sociale et matérielle de la cité. Elles sont aujourd’hui au cœur d’un effort de valorisation, mais aussi d’un constat dramatique de destruction, dû au conflit syrien.

Contexte historique et urbain

Située dans le nord-ouest de la Syrie, la ville d’Alep s’est épanouie au fil des millénaires. Selon l’article de fond, Alep domine l’histoire régionale comme « station importante sur la route de la soie » et comme troisième ville de l’Empire ottoman après Istanbul et Le Caire.

Le quartier d’Al-Jdayde se trouve juste au-dessus de l’enceinte traditionnelle de la vieille ville, en tant que faubourg (majoritairement chrétien à partir du xve siècle) qui connut un grand développement à l’époque ottomane. Dans ce contexte urbain dense, les maisons-cours se sont imposées comme typologie dominante pour répondre aux exigences climatiques, sociales et familiales de l’époque.

Typologie et caractéristiques architecturales

Les maisons traditionnelles d’Alep possèdent des traits techniques et fonctionnels marquants :

  • Cour centrale (ḥiwriyyah ou courtyard house) : l’habitation s’articule autour d’une cour ouverte, végétalisée ou dotée d’un bassin, qui assure à la fois lumière, fraîcheur et intimité.
  • Iwan : pièce semi-ouverte, loggia orientée souvent vers le nord, pour capter la brise et jouer le rôle d’espace de réception ou de détente.
  • Façade sobre vers la rue : les façades extérieures sont volontairement austères, peu ajourées, ce qui protège l’intimité familiale et réduit l’impact climatique (soleil, poussière).
  • Composition et matériaux : à Alep, contrairement à Damas ou d’autres villes où la construction en bois ou brique de boue pouvait prévaloir, on observe un usage intensif de la pierre : murs très épais (jusqu’à 2 m), revêtement en pierre de taille, double paroi isolante.
  • Décoration intérieure et artisanat : boiseries sculptées, incrustations, moucharabiehs (écrans en bois ajourés), mosaïques, sculptures en pierre… Une recherche esthétique forte.
  • Fonction familiale et sociale : ces maisons pouvaient accueillir une grande famille, plusieurs générations, espaces privés et semi-privés s’organisant de façon hiérarchisée de la rue vers la cour.

Deux exemples emblématiques

Les demeures d’Alep ne forment pas un ensemble abstrait. Certaines ont laissé une empreinte par leur raffinement, leur histoire familiale ou leur rôle culturel. Pour comprendre la richesse de cette architecture domestique, il suffit d’entrer dans quelques maisons emblématiques : leurs cours, leurs iwans et leurs décors sculptés racontent autant l’art de vivre citadin que les échanges qui ont façonné la ville.

Malheureusement, des destructions importantes ont été infligées à plusieurs de ces résidences historiques pendant le conflit en cours en Syrie. La plupart des bâtiments illustrés ici ont été endommagés par une combinaison d’attaques au mortier et à l’artillerie, de bombardements dans les tunnels et de frappes aériennes depuis que la violence a englouti la ville fin 2012. C’est le cas de cette ancienne maison traditionnelle d’Alep qui était un restaurant très réputé dans la ville, nommé Sissi House.

1. Beit Achiqbash

  • Construite en 1757 à Al-Jdayde pour le marchand chrétien Qara Ali, puis achetée par Achiqbash.
  • Elle est renommée sur le plan architectural pour sa cour richement décorée dans un style mêlant influences mamloukes, ottomanes et rococo.
  • À partir des années 1970, elle est convertie en musée (« Musée des traditions populaires ») par la Direction générale des Antiquités syrienne.
  • Pendant la guerre, elle a subi de lourds dommages ; une campagne de relevé et de consolidation est menée avec l’aide de UNESCO.

Cet édifice illustre très bien l’art de vivre d’élites marchandes d’Alep au XVIIIᵉ siècle, et le soin porté à l’espace domestique : élément que vous mentionniez dans votre texte initial.

2. Beit Ghazaleh

  • Construite au XVIIᵉ siècle, pour la famille Ghazaleh, marchands-banquiers chrétiens d’Alep.
  • Le plan est monumental : plusieurs cours, un « qa’a » (salle de réception) en T avec iwan central, des panneaux décoratifs sculptés et peints, etc.
  • Elle a été transformée en musée de la mémoire de la ville dans les années récentes.

Malheureusement, elle a aussi subi des dégâts sérieux pendant la guerre : explosion, pillage, dégradation. Le contraste entre la magnificence de son état d’origine et les dommages subis illustre de façon criante la fragilité du patrimoine résidentiel à Alep. Un patrimoine à sauvegarder absolument.

Catégorie, mutation et usages contemporains

Au cours des dernières décennies, plusieurs de ces maisons ont été reconverties : hôtels-boutiques, cafés-restaurants, bureaux, espaces culturels. Le quartier d’Al-Jdayde, notamment, est devenu un village de boutique hôtels, où les ruelles, cours et décors anciens attirent un tourisme de charme et patrimonial.

Ce phénomène permet de donner une nouvelle vie à des maisons parfois abandonnées, tout en valorisant leur matériau, leur décor et leur ambiance. Néanmoins, cette adaptation doit se faire avec attention pour préserver l’intégrité architecturale (plan, matériaux, lumière, ventilation, motifs décoratifs).

vieille maison d'Alep

Les dégâts du conflit et les enjeux de restauration

Depuis la fin de 2012, la vieille ville d’Alep a été le théâtre d’une violence extrême. Le site du patrimoine de la « Vieille Ville d’Alep » est inscrit à la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1986.

Les maisons-cours historiques ont subi :

  • des tirs d’artillerie et des bombardements aériens.
  • des explosions souterraines (ex : dans le quartier d’Al-Jdayde en 2015).
  • des pillages de décorations, boiseries, panneaux sculptés, vitraux, etc.
  • un abandon prolongé, ce qui a accéléré la dégradation par des intempéries ou l’usage inadapté.

Le bilan est dramatique, mais des actions de sauvegarde ont été engagées : relevés de dommages, campagnes de consolidation, mises en sûreté des éléments décoratifs, etc.

Les enjeux sont multiples : réhabilitation architecturale (matière, structure, décor), reconquête urbaine (réintégration de la vie locale), définition d’un modèle de reconversion respectueuse, etc.

Pourquoi ces maisons méritent-elles l’attention ?

  • Elles sont le reflet d’un art, à l’intersection du monde marchand, domestique, social et climatique.
  • Leur typologie est intelligente, adaptée à un environnement aride mais habité, combinant intimité, ventilation, adaptation à la foule urbaine.
  • Leur décor témoigne d’un savoir-faire artisanal de haut niveau : bois sculpté, mosaïque, etc.
  • Elles portent une mémoire sociale : familles marchandes, multi-confession, réseau commercial de la route de la soie.
  • Enfin, elles sont un laboratoire de reconversion patrimoniale : comment relancer les quartiers anciens, dans un contexte post-conflit, tout en préservant l’authenticité.

Les vieilles maisons d’Alep sont un trésor architectural, urbain et patrimonial. Elles illustrent comment, dans un climat méditerranéen aride et dans un contexte commercial dense, les habitants ont su bâtir un habitat fonctionnel, raffiné et socialement intégré. Ces maisons sont des témoins d’un art de vivre urbain — et des chantiers-clés pour la reconstruction du patrimoine après un conflit majeur.

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