La vieille ville de Saint-Jacques-de-Compostelle est un morceau de ville entièrement construit autour d’un tombeau, d’un climat très humide et d’un matériau presque unique : le granit. Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1985 pour sa valeur religieuse, artistique et urbaine, elle rassemble sur un périmètre réduit un enchaînement de places, de cloîtres, de rues portiquées et de maisons de pierre.
Un architecte galicien disait un jour à ses étudiants : « ici, la pluie est notre laboratoire ». Si vous levez les yeux dans le centre historique, vous voyez vite ce qu’il voulait dire : tout, des pavés aux balcons, semble pensé pour supporter l’eau, la faire ruisseler, la refléter. La vieille ville se lit alors comme un manuel à ciel ouvert de construction en climat océanique. Faisons un tour complet de cette architecture.
Une ville construite autour d’un sanctuaire
Au départ, il y a une découverte : au IXᵉ siècle, un tombeau attribué à l’apôtre Jacques attire des pèlerins venus de toute l’Europe. Autour du sanctuaire, un noyau urbain se forme, puis se densifie, avec des rues qui convergent vers la cathédrale et des faubourgs qui s’étirent le long des routes d’accès.
Cet urbanisme radial se perçoit encore très bien. Quand vous avancez vers la cathédrale, les rues se resserrent, les perspectives se ferment, puis s’ouvrent soudain sur une place. La ville n’est pas une grille régulière mais un tissu médiéval, fait de ruelles en pente, de décrochements, de petits élargissements ponctuels qui servent de respirations. Ce rythme guide votre regard pas à pas.
La trame bâtie suit la topographie. Les parcelles sont étroites et profondes, souvent avec une façade sur rue et une cour ou un jardin à l’arrière. Les édifices religieux majeurs occupent les points hauts ou les zones stratégiques autour du sanctuaire, avec des places qui servent d’interface entre le sacré et la ville.
Granit, pluie et lumière : la matière de la vieille ville
La première impression, c’est la pierre. Le centre historique est presque entièrement construit en granit local : murs porteurs, marches, dalles, encadrements, balcons, garde-corps.
Ce choix n’est pas seulement lié à la proximité des carrières. Le granit résiste bien à l’humidité et aux variations de température, ce qui est précieux dans une des villes les plus arrosées d’Espagne.
Quand la pluie tombe, les façades foncent, les joints s’effacent, les volumes deviennent plus lisibles. Les pavés mouillés réfléchissent les arcades et les lanternes. Des études sur la conservation patrimoniale de Saint-Jacques rappellent que cette alliance entre pierre dure, pavements continus et arcades contribue à la durabilité de l’ensemble, malgré un climat qui met à rude épreuve les joints et les sculptures.
Cette homogénéité de matériau donne une unité très forte à la vieille ville, malgré la diversité des styles. Sur quelques rues, vous enchaînez pourtant roman, gothique, Renaissance, baroque et néoclassique. Mais le granit agit comme un fil conducteur qui relie les façades anciennes et les interventions plus tardives.
La cathédrale, un chantier permanent
Au cœur de ce dispositif se trouve la cathédrale. Elle est construite d’abord comme un vaste édifice roman, avec plan en croix latine, voûtes en berceau, arcs en plein cintre et murs très épais en granit. Le parti pris est clair : accueillir des foules de pèlerins, canaliser les circulations autour du déambulatoire, offrir une grande stabilité structurelle. Tout converge vers ce volume central, qui organise le quartier.
Au fil des siècles, de nouvelles couches s’ajoutent. Des chapelles gothiques viennent prolonger le chevet. Les façades se transforment à l’époque baroque, notamment celle de l’Obradoiro, dessinée au XVIIIᵉ siècle par Fernando de Casas Novoa. Elle devient l’un des grands exemples de baroque espagnol, avec un jeu de tours, de niches, de colonnes et de balustrades qui masquent en partie le volume roman mais soulignent sa monumentalité. Cela compose un bâtiment lisible comme une chronologie en pierre.
Lorsque vous entrez depuis la Praza do Obradoiro, vous traversez le Pórtico da Gloria, chef-d’œuvre sculpté du XIIᵉ siècle. Le contraste entre ce portail roman et la façade baroque extérieure rappelle que la cathédrale est un montage de différentes périodes. Pour un architecte, cette superposition est intéressante à observer : chaque époque ajoute une couche sans effacer complètement la précédente.
La Praza do Obradoiro : une leçon d’urbanisme
La grande place de l’Obradoiro résume à elle seule l’organisation de la vieille ville. Elle aligne quatre façades majeures, chacune associée à une fonction : la cathédrale (pouvoir religieux), l’Hostal dos Reis Católicos reconverti en parador de luxe (accueil des pèlerins), le Pazo de Raxoi (pouvoir administratif), le Colexio de San Xerome, aujourd’hui rectorat de l’université (savoir).
Sur le plan architectural, ces quatre bâtiments fixent la géométrie de la place, légèrement trapézoïdale. Leur hauteur est comparable, ce qui crée une corniche continue, mais chacun garde son vocabulaire : baroque pour la cathédrale et le monastère voisin, plateresque pour l’Hostal, néoclassique pour le Pazo de Raxoi. Le pavage en granit lisse le tout et sert de socle commun.
Sur le terrain, vous voyez comment la place gère la pente : de légers décrochements, des marches, des rampes, des garde-corps en pierre permettent d’absorber le dénivelé sans casser l’unité du sol. Un urbaniste espagnol résumait la scène ainsi : « ici, le sol est un cinquième bâtiment ».
Autre détail intéressant : l’Obradoiro n’est pas isolée. Elle communique avec d’autres places autour de la cathédrale (Quintana, Azabachería, Praterías) chacune avec un rôle différent, une orientation, une certaine lumière. L’ensemble forme une couronne de séquences urbaines autour du sanctuaire.
Rues portiquées et maisons de notables
En quittant la grande place, vous pouvez emprunter Rúa do Vilar ou Rúa Nova. Ces rues célèbres partagent un caractère important de la vieille ville : les portiques. Une grande partie des façades est précédée d’arcades, avec une alternance de colonnes et de piliers en granit.
Historiquement, ces arcades abritaient marchés, activités artisanales et commerces. Aujourd’hui, elles protègent toujours du vent et de la pluie. Elles rendent aussi les rez-de-chaussée très modulables : on peut ouvrir ou fermer des boutiques sans toucher au rythme général des piles et des arches. Des travaux de morphologie urbaine montrent que ce type de portique augmente la continuité piétonne et le taux d’occupation des locaux. Elles forment ainsi un outil urbain souple qui traverse les époques.
Les maisons qui bordent ces rues appartenaient généralement à des familles de notables. Elles combinent plusieurs niveaux, avec une boutique au rez-de-chaussée, un étage noble pour la famille, des combles ou des galeries vitrées. Les façades mêlent styles Renaissance, baroque et néoclassique, souvent avec un blason sculpté et des ferronneries travaillées. On peut citer les palais urbains comme le Pazo de Monroy ou la Fundación Torrente Ballester, qui illustrent bien ces codes architecturaux.
Un détail amusant à chercher lors d’une visite : les petits plateaux de jeux de dames ou de mérelles gravés dans les marches ou les pierres de seuil. Des recherches recensent ces « plateaux urbains » baroques et montrent qu’ils formaient un réseau de micro-espaces de sociabilité devant les maisons.
Cours intérieures, cloîtres et patios
Pour comprendre la vieille ville, il faut aussi regarder derrière les façades. Beaucoup de bâtiments importants cachent cours intérieures et cloîtres. L’Hostal dos Reis Católicos compte plusieurs patios, organisés autour de galeries arcades qui prolongent à l’intérieur le vocabulaire des rues couvertes.
Les couvents et monastères, comme San Martiño Pinario, développent de vastes cloîtres rectangulaires, bordés de galeries à deux niveaux. Le monastère, deuxième ensemble religieux de la ville par la taille, est un condensé de Renaissance et de baroque galicien, avec grandes façades de granit, voûtes en berceau et décor sculpté dense. Ces espaces intérieurs créent un cœur calme autour duquel tout s’organise.
Ces espaces centraux ont plusieurs fonctions : distribuer les pièces, apporter de la lumière, offrir un lieu protégé du vent et de la pluie. Ils permettent aussi une ventilation croisée, utile dans des bâtiments massifs à murs épais. Pour un projet actuel, l’observation de ces dispositifs peut nourrir une réflexion sur la façon d’éclairer et de ventiler des volumes profonds sans recourir uniquement à la façade sur rue.
L’université historique met également en scène ses patios. Le Pazo de Fonseca et d’autres édifices universitaires de Saint-Jacques-de-Compostelle présentent des cours plantées, encadrées de galeries, qui articulent salles de cours, bureaux et espaces de circulation. Fondée en 1495, l’université a structuré tout un secteur de la vieille ville, où l’architecture académique dialogue avec les maisons de ville.
Monastères, équipements civils et continuité d’usage
Au-delà de la cathédrale, plusieurs grands ensembles religieux marquent le tissu urbain : San Martiño Pinario, San Paio de Antealtares, les églises autour de la cathédrale. Beaucoup ont changé de fonction au XIXᵉ siècle. Certains monastères ont été reconvertis en séminaires, musées ou équipements culturels.
L’Hostal dos Reis Católicos, un ancien hôpital de pèlerins, illustre bien cette logique de reconversion. Désormais exploité en tant que parador, il garde sa trame de cloîtres et sa façade plateresque, mais fonctionne comme un hôtel haut de gamme. Le plan, organisé autour de cours successives, permet d’insérer chambres, salons, services techniques, tout en respectant l’armature ancienne.
La ville conserve également des équipements civils anciens, parfois encore en usage. Le Pazo de Raxoi accueille la mairie et les services de la Xunta de Galice. D’autres palais accueillent fondations, centres d’exposition, services universitaires. Cette continuité d’usage contribue au maintien d’un centre habité et actif, et évite que le cœur historique ne se transforme entièrement en décor touristique.
Préserver un centre historique habité
Classée par l’UNESCO pour son rôle de lieu de pèlerinage et pour la qualité de son tissu urbain, la vieille ville de Saint-Jacques fait l’objet d’un suivi régulier. Les rapports pointent l’équilibre délicat entre afflux massif de visiteurs, besoins des habitants et conservation des bâtiments.
Cette tension se voit dans des détails : vitrines standardisées sur les arcades, conversion d’immeubles entiers en hébergements touristiques, pression sur les rez-de-chaussée commerciaux. Des projets de réhabilitation tentent de maintenir des logements au-dessus des commerces, de restaurer les galeries vitrées traditionnelles, de traiter les pavés sans les remplacer par des enrobés modernes.
Des études de durabilité urbaine sur Saint-Jacques montrent que la réponse passe autant par la gestion des flux que par la restauration des façades. Le bâti et les usages doivent avancer ensemble.
Si vous travaillez sur un projet ou si vous préparez une visite professionnelle, une bonne façon d’aborder la vieille ville consiste à la parcourir sous trois angles successifs : le sol et la gestion de la pente, les façades et leurs transformations, les vides intérieurs (cloîtres, patios, jardins). Prenez un jour de pluie légère, marchez sous les arcades, observez comment la lumière se réfléchit sur le granit mouillé. Vous verrez alors une ville où chaque pierre est une adaptation au climat, à la dévotion et à la vie quotidienne.