Vardzia : une cité troglodyte monumentale au cœur de la Géorgie

Vardzia n’est pas une « grotte aménagée » au sens touristique du terme. C’est un ensemble taillé dans une falaise, pensé comme un lieu de vie, de culte et de protection, avec des niveaux superposés, des circulations internes, des points d’eau, des espaces de stockage et une grande église peinte. Sa silhouette, aujourd’hui ouverte sur l’extérieur, vient aussi d’un choc : un séisme au XIIIᵉ siècle a éventré une partie de la paroi et a rendu visibles des pièces qui étaient, à l’origine, beaucoup mieux dissimulées.

Découvrez aussi Uplistsikhé, la cité troglodyte qui domine la vallée de la Mtkvari.

Où se trouve Vardzia, et ce que le lieu impose au regard

Le site se situe dans le sud de la Géorgie, dans la région de Samtskhe-Javakheti, au-dessus de la vallée de la rivière Mtkvari (Koura), sur les pentes du mont Erusheti, dans le secteur d’Aspindza.

Sur place, on comprend pourquoi les récits parlent d’une « ville dans la roche ». La falaise se développe sur une longue bande horizontale, et l’occupation est étagée. Les cavités se succèdent sur plusieurs rangs, avec des escaliers, des passerelles et des tunnels qui relient les volumes.

Les documents de l’UNESCO, dans le dossier de liste indicative « Vardzia-Khertvisi », décrivent un ensemble beaucoup plus large : un territoire d’environ 18 kilomètres de gorge, allant de Khertvisi à Vardzia, avec un microclimat et un paysage qui font partie de l’identité du lieu.

Vardzia

Pourquoi creuser une cité dans une falaise ?

Il faut oublier l’image d’un caprice architectural. Vardzia se développe dans un contexte médiéval où la sécurité compte autant que l’organisation religieuse. Un relief abrupt crée une barrière, réduit les fronts d’attaque et permet de contrôler les accès. Dans le même temps, une implantation troglodyte donne une inertie thermique intéressante : la roche stabilise les variations de température entre le jour et la nuit, ce qui aide pour l’habitat, les réserves et la conservation. Cet avantage est souvent évoqué pour ce type d’architecture, même si la qualité d’usage dépend toujours de la ventilation et de l’eau disponible.

Le choix de la gorge a aussi un sens « paysager » au sens médiéval : fortifications et constructions s’insèrent dans la topographie. Le texte de l’UNESCO insiste sur cette fusion entre les ouvrages défensifs et le cadre naturel, avec un souci d’harmonie visuelle, pas seulement militaire.

Un chantier royal : Giorgi III, Tamar, et un calendrier précis

Les sources patrimoniales convergent sur une grande phase de creusement à la fin du XIIᵉ siècle. Les études reprises dans l’Encyclopédie géorgienne indiquent une construction menée surtout entre 1156 et 1203, avec une consécration datée de 1185, sous le règne de la reine Tamar.

Cette chronologie place Vardzia dans une période de puissance politique et culturelle du royaume géorgien. Le même article détaille une croissance en plusieurs temps : une base qui se met en place, puis des compléments qui s’étendent au XIIIᵉ et au XIVᵉ siècle (espaces, clochers, éléments monastiques).

intérieur grotte Vardzia

Lire la falaise : niveaux, fonctions, densité d’espaces

On parle généralement de « ville », et l’expression n’est pas uniquement imagée. Le complexe est multi-niveaux : l’Encyclopédie géorgienne évoque un ensemble à 13 niveaux.

Même si les chiffres varient selon ce qu’on compte (cellules, salles, cavités), l’ampleur est nette. L’article de l’Encyclopédie géorgienne donne un aperçu : 420 pièces au sein de 120 unités d’habitation, 25 caves à vin, avec 185 qvevri (ces grandes jarres de vinification et de stockage typiques de la Géorgie).

Ce qui frappe, c’est la diversité des usages, lisible dans l’implantation : espaces collectifs (réfectoire, salle de conseil), zones de stockage, lieux de travail, dispositifs de circulation, sans oublier des points liés à la défense (refuges, tunnels) et l’étonnante église troglodyte de la Dormition

Vardzia

L’église de la Dormition : le cœur spirituel

Au centre de Vardzia, l’église principale est dédiée à la Dormition. C’est le repère monumental du site, avec un volume plus ample et une décoration peinte qui a largement dépassé l’intérêt régional.

Les peintures murales sont un point majeur. L’Encyclopédie géorgienne situe cet ensemble décoratif entre 1184 et 1203 et mentionne les portraits du roi Giorgi III et de la reine Tamar.

Un détail repris dans des synthèses concerne la représentation de Tamar : son portrait est utilisé pour dater une partie du décor, car certains attributs vestimentaires et la formule de l’inscription s’accordent avec une phase située entre la mort de Giorgi III (1184) et le mariage de Tamar (1186). C’est le genre de point qui rend la visite moins « carte postale » : une peinture devient un document politique.

église de dormition à Vardzia

Eau, circulation, défense : l’infrastructure cachée

Une cité creusée dans une falaise ne tient pas sur la seule prouesse de taille. Elle tient sur les fonctions : l’eau, l’aération, la circulation, et la capacité à se protéger. Le dossier UNESCO insiste sur l’intérêt des architectures rupestres parce qu’elles conservent des intérieurs et des plans qui ont parfois disparu dans l’architecture bâtie classique. On y retrouve cellules, structures annexes et bâtiments collectifs, avec une évolution depuis des cavités très sobres jusqu’à des ensembles complexes à plusieurs niveaux.

Côté défense, l’Encyclopédie géorgienne mentionne des tunnels et des cachettes, un aqueduc, et une logique d’ensemble où l’irrigation et la protection sont liées.

C’est également une leçon d’architecture « contrainte » : on n’ajoute pas un couloir parce qu’il est joli, on l’ajoute parce qu’il relie un point d’eau à un espace de vie, parce qu’il permet une évacuation, ou parce qu’il crée un parcours interne à l’abri des regards dans les habitations troglodytes.

grotte

Le séisme de 1283 : quand la montagne ouvre la cité

Vardzia est souvent décrite comme visible « comme un rayon de ruche » sur la paroi. Cette visibilité est en partie la conséquence d’une catastrophe : un séisme en 1283 a causé de lourds dégâts, en faisant s’effondrer une portion de la falaise et en exposant des volumes auparavant mieux protégés.

Les synthèses historiques indiquent aussi une phase de réparations et de réaménagements après ce choc, ce qui colle avec l’idée d’un lieu utilisé sur la durée, pas figé dans un seul moment de chantier.

Ce point change la lecture du site : ce que vous voyez aujourd’hui n’est pas l’image intacte d’un projet « terminé », c’est un état hérité d’un accident naturel, puis d’une adaptation.

Vardzia grottes

Du centre de pouvoir au lieu plus isolé

À partir du XVIᵉ siècle, Vardzia perd son rôle stratégique et politique. L’intégration de la région dans l’Empire ottoman modifie les équilibres locaux, et l’ensemble monastique n’est plus soutenu comme avant. Les fonctions défensives deviennent secondaires, et le site se retrouve en marge des grands axes de pouvoir. L’abandon n’est toutefois ni brutal ni total. Certaines parties continuent d’être utilisées, surtout les espaces religieux. Des moines restent présents par périodes. Cette occupation réduite explique pourquoi certaines zones sont restées lisibles, tandis que d’autres se sont dégradées ou effondrées.

Ce lent retrait laisse une trace. Vardzia est un lieu qui se transforme par retraits successifs. C’est cette durée, faite d’usages réduits et de silences, qui marque encore la lecture du site aujourd’hui.

Les maisons troglodytes de Vardzia aujourd’hui

Vardzia n’est pas qu’un arrêt touristique : c’est un espace patrimonial. L’Encyclopédie géorgienne rappelle la création d’un musée-réserve dès 1938, des changements de nom au fil du temps, puis un transfert en 2008 sous l’autorité de la National Agency for Cultural Heritage Preservation of Georgia.

Le même texte donne une photographie d’inventaire (au 1er janvier 2010) : 242 grottes comptabilisées dans le complexe, avec un ensemble de 15 églises au total dans le périmètre, et des éléments identifiés comme « cellule de Tamar », salle de conseil, réfectoire, cave à vin, pharmacie, clocher du XIIIᵉ siècle, etc.

Ce genre de liste peut sembler froide, mais elle dit une chose nette : la conservation passe par le relevé, la qualification des espaces, la surveillance des risques, et la gestion des circulations humaines.

Vardzia-Khertvisi et l’UNESCO

Vardzia fait partie d’une proposition plus large, « Vardzia-Khertvisi », déposée sur la liste indicative de l’UNESCO par la Géorgie (date de soumission indiquée : 24/10/2007). Le texte de l’UNESCO décrit un ensemble mixte (culturel et naturel), structuré par la gorge, avec des monuments rupestres datés sur une longue période (du VIIIᵉ-IXᵉ siècle jusqu’aux XVᵉ-XVIᵉ siècles) et un accent mis sur les peintures murales, dont celles de l’église principale de Vardzia avec portraits de la famille royale.

Si vous lisez cela comme voyageur, retenez une idée : Vardzia n’est pas isolé, il s’inscrit dans un paysage patrimonial continu, où l’on passe d’une forteresse à un monastère, d’un dispositif défensif à un habitat rupestre, sur un même couloir géographique. C’est ce qui donne envie de prévoir une journée moins pressée : on comprend mieux Vardzia quand on le relie à la vallée qui l’a rendu possible.