Les Pherols d’Uttarkashi : quand la pierre apprend à bouger avec le bois

Dans l’Himalaya du Garhwal, le district d’Uttarkashi vit avec une réalité que l’on oublie souvent depuis nos plaines tranquilles : la montagne secoue, le froid mord, l’humidité s’invite, et les matériaux ne pardonnent pas les erreurs. Dans ce contexte, les Pherols désignent un type de construction vernaculaire où la maçonnerie de pierre n’est pas laissée seule face aux secousses. Elle est renforcée, ceinturée, “cousue” par du bois disposé en bandes horizontales, à intervalles réguliers, tout au long des murs.

Ce qui frappe quand on regarde ces bâtiments, ce n’est pas une recherche de prouesse. C’est une logique constructive très terre-à-terre : comment bâtir haut, lourd, isolant, avec les ressources locales, tout en réduisant les ruptures brutales en cas de séisme. Les Pherols apportent une réponse qui mérite mieux qu’une légende folklorique : c’est une grammaire de détails, de liaisons et de proportions.

Le cadre : une architecture née d’un territoire exigeant

Uttarkashi, côté Garhwal, cumule plusieurs contraintes. La topographie impose des parcelles en pente, des accès compliqués, des hivers rudes. La vie rurale demande des volumes pour stocker, sécher, abriter, sans gaspiller l’énergie de chauffage. Et, en arrière-plan, la sismicité impose une question permanente : que se passe-t-il quand une masse de pierre reçoit une sollicitation horizontale ?

Les Pherols se lisent comme une réponse à cet ensemble de pressions. On est sur des bâtiments massifs, parfois multi-étagés (les sources mentionnent des maisons pouvant monter à 4 ou 5 niveaux), conçus pour durer dans un environnement où la maintenance n’a rien d’un confort. Leur silhouette, leur épaisseur de murs, la retenue dans les ouvertures : tout renvoie à une idée de protection et d’endurance.

Un plan de maison pensé par usages

Sans figer un schéma unique, un principe revient : la hiérarchie verticale. Les niveaux bas accueillent des fonctions plus “froides” (stockage, atelier, parfois animaux selon les cas), et les niveaux supérieurs sont l’espace de vie. Cette organisation fait travailler le bâtiment comme une enveloppe thermique, avec une base qui sert de tampon, et une zone habitable placée là où l’air est plus sec, la lumière mieux captée.

Cette logique d’usage influence la structure. Les espaces de stockage tolèrent des percements plus limités, ce qui favorise des pans de murs continus. Les étages d’habitation, eux, doivent intégrer des ouvertures, donc des points de faiblesse potentiels : linteaux, jambages, zones d’angles. C’est exactement là que le système Pherol devient lisible, parce qu’il n’est pas qu’un mur “épais”. C’est un mur organisé.

Les matériaux : pierre, terre, bois

Le trio revient dans les descriptions : moellons de pierre, mortier de terre, bois (le deodar, cèdre de l’Himalaya, est cité pour sa durabilité et sa disponibilité locale). La tentation serait de juger le mortier de terre “faible”. En réalité, dans ces architectures, il n’est pas chargé de tout faire. Le mortier joue son rôle d’assise et de calage, et le bois apporte la continuité, la liaison, la capacité à accepter des déformations.

Les murs peuvent atteindre une épaisseur proche d’un demi-mètre (ordre de grandeur autour de 45–50 cm). Thermiquement, on comprend l’intérêt en altitude. Structurellement, on pourrait y voir une menace en zone sismique : plus de masse, donc plus d’inertie, donc plus de forces. Les Pherols répondent à ce paradoxe : on garde la masse pour le confort, on ajoute du bois pour éviter le “désassemblage” brutal.

Pherols d’Uttarkashi

Le cœur du Pherol : les bandes horizontales en bois

L’élément signature est la présence de bandes de bois horizontales (tie-bands) intégrées dans la maçonnerie. Pensez à des “ceintures” qui reviennent régulièrement en hauteur, et qui font travailler l’ensemble comme un volume lié, pas comme un empilement de pierres.

Architecturalement, ces bandes ont plusieurs rôles en même temps :

  • Chaînage : elles distribuent les efforts et limitent l’ouverture de fissures longues.
  • Couture : elles empêchent les parements de partir chacun de leur côté.
  • Plan de réglage : elles offrent une ligne stable dans un matériau hétérogène (moellons irréguliers), ce qui améliore la qualité d’assise des lits supérieurs.
  • Comportement en secousse : elles favorisent une déformation plus “tenue”.

Ce point change toute la lecture du mur. On n’est plus face à une masse minérale qui se fend puis s’écroule ; on est face à un matériau composite où le bois sert de trame.

“Coudre” les deux parements

Un mur épais en moellons pose un problème classique : comment garantir que le parement intérieur et le parement extérieur restent solidaires ? Sans liaison, les secousses et les vibrations peuvent faire décrocher un parement, puis entraîner un effondrement local, même si le reste tient. Les Pherols, tels qu’ils sont décrits dans les dossiers de terrain, mobilisent des dispositifs de liaison qui ne relèvent pas du décor :

  • des éléments de bois horizontaux intégrés dans l’épaisseur,
  • des pièces verticales ont un rôle de goupilles, qui aident à verrouiller la cohésion entre les faces.

Ce point est décisif pour comprendre leur réputation de bonne tenue en séisme. Le bois ne “remplace” pas la pierre ; il limite les modes de ruine les plus violents, ceux où la paroi se dédouble puis se vide.

La pierre aussi est choisie

On imagine parfois la maçonnerie vernaculaire comme un assemblage improvisé. Les descriptions des Pherols parlent au contraire d’une attention portée à la forme des pierres. L’usage de pierres longues, plutôt plates, réparties dans l’épaisseur, aide à guider les charges verticales et à stabiliser le mur.

Cela compte, car les petits moellons, mal croisés, créent des “points de glissement” internes. Une pierre longue traverse plus de matière, verrouille des zones, réduit les déversements. C’est une intuition constructive qui se voit dans la qualité des assises et dans le croisement des lits. Sur une façade, on repère ces longues pierres qui “tirent” la maçonnerie, et qui montrent une intention structurelle.

Les angles : nœud structurel comme assemblage

Les angles concentrent les contraintes. Dans une maison en pierre, un angle mal lié peut s’ouvrir comme une fermeture éclair. Les Pherols traitent ce sujet par une combinaison d’actions :

  • renforts en bois aux coins,
  • pierres longues posées en retour à 90°,
  • parfois des éléments de bois disposés pour garder l’équerrage du volume.

L’intérêt, c’est la façon dont la logique “charpente” vient au secours de la logique “maçonnerie”. On n’est pas dans une opposition pierre contre bois. C’est une alliance : la pierre apporte la masse et l’inertie thermique, le bois apporte la liaison et la capacité à encaisser des déplacements sans rupture nette.

Pherol d’Uttarkashi

Ouvertures, hauteur d’étage, proportions

Les documents de terrain signalent une retenue dans les ouvertures et des hauteurs d’étage limitées. Visuellement, cela donne des façades plus pleines, des percements mesurés, une impression de compacité. Structurellement, l’intérêt est clair : moins d’ouvertures, c’est moins de discontinuités dans les pans porteurs. Des niveaux moins hauts, c’est un centre de gravité plus bas et des parois plus courtes, donc moins “élancées”, donc moins vulnérables au flambement et au déversement.

Thermiquement, on retrouve le même pragmatisme : limiter les pertes, maîtriser les infiltrations d’air, protéger des vents de vallée. Tout se tient : forme, climat, structure.

Parentés himalayennes : Pherol, Kath-Kuni, Koti Banal…

Les Pherols s’inscrivent dans une famille de techniques himalayennes où l’on combine pierre et bois pour bâtir dans une zone qui bouge. Selon les régions, on croise des traditions proches, telles que Kath-Kuni ou Koti Banal. Les noms changent, les détails aussi, mais le raisonnement est identifiable : introduire du bois comme trame de liaison dans la maçonnerie afin de limiter les ruptures brutales.

Pour un lectorat francophone, le parallèle peut être parlant : c’est un peu l’idée du chaînage dans la maçonnerie, transposée avec des moyens locaux, et développée sur plusieurs générations d’essais, de réparations, d’ajustements. Ce sont des maisons traditionnelles résistantes aux séismes.

Pourquoi ce savoir-faire recule ?

Même quand une technique a prouvé sa valeur, elle peut reculer. Les Pherols demandent du bois en quantité, des sections correctes, un savoir-faire d’assemblage, des gestes précis au droit des angles et des liaisons. Or, plusieurs facteurs fragilisent la continuité de construction de ces bâtisses :

  • disponibilité du bois et accès réglementés,
  • raréfaction des artisans capables de reproduire ces détails,
  • attrait du béton comme marque de modernité et de statut,
  • chantiers communautaires plus rares, alors que ces constructions demandent une main-d’œuvre coordonnée sur la durée.

Pour qui s’intéresse au patrimoine, la leçon est nette : conserver un Pherol ne consiste pas à “rejoindre des pierres”. Il faut documenter la logique des bandes de bois, leur rythme, leur ancrage, la façon dont elles traversent ou lient les parements, la composition des angles. C’est l’intelligence constructive.