L’architecture des maisons à toits d’herbe aux Féroé intrigue souvent de loin. À Reyni, au cœur de Tórshavn, vous pouvez les approcher à l’échelle d’un quartier entier, avec leurs façades goudronnées, leurs petites fenêtres blanches et ces toits verts qui semblent sortir du rocher. Ce n’est pas un décor de musée, mais un morceau de ville où des familles vivent encore, entre mer, vent et pavés humides.
Reyni, cœur ancien de Tórshavn
Reyni (ou Reyn, úti á Reyni pour les habitants) forme avec Undir Ryggi le noyau ancien de la ville de Tórshavn. Les offices de tourisme présentent ce secteur comme l’un des plus vieux quartiers de la capitale, avec des habitations aux toits d’herbe qui remontent au Moyen Âge pour certaines, même si les bâtiments visibles aujourd’hui ont connu d’innombrables remaniements au fil des siècles.
Ici, la ville n’a rien d’une capitale classique. On circule dans un petit labyrinthe de ruelles, de passages et d’escaliers minuscules. Les maisons sont collées les unes aux autres, parfois séparées par un simple couloir qui laisse passer le vent et les conversations. Les descriptions officielles parlent d’une vingtaine de maisons en bois goudronné, avec fenêtres blanches et toits d’herbe, occupées en continu
Pour un architecte ou un passionné de patrimoine, Reyni est un musée à ciel ouvert dans l’histoire constructive des Féroé. On y lit les réponses apportées à un climat humide, à un sol limité et à une topographie raide. Et on voit comment ces réponses tiennent encore face aux usages d’une capitale du XXIᵉ siècle. Et ces choix racontent encore comment s’adapter à un territoire aussi exposé.
Des maisons noires posées sur la roche
Les maisons de Reyni se reconnaissent à leur enveloppe noire. Le bois, souvent du pin importé, est enduit de goudron pour résister à la pluie et aux embruns. Cet enduit, répandu dans tout l’Atlantique nord, protège aussi contre les champignons et prolonge la durée de vie des planches.
La base de ces habitations traditionnelles repose sur des soubassements en pierre, parfois directement ancrés dans le rocher affleurant. Cela limite les remontées d’humidité, stabilise la construction sur un terrain irrégulier et ménage un léger vide sanitaire. Côté rue, on voit souvent un mur de pierres, puis un volume de bois qui semble posé dessus, avant que le toit herbeux ne prenne le relais.
Les façades s’organisent autour de petites baies rectangulaires. Les cadres blancs créent un contraste fort avec le bois noir et renforcent la lisibilité des ouvertures. Cette alternance noir/blanc/vert est devenue un motif presque iconique des îles Féroé. Les photographies touristiques le reprennent sans cesse, mais sur place, ce contraste a surtout une fonction de repère dans les hivers sombres.
Comment fonctionne un toit d’herbe ?
Le toit d’herbe est une technique mise au point sur plusieurs siècles, dans tout l’espace nordique, pour répondre à la pluie, au vent et au coût du matériau. Des sources scandinaves décrivent un montage en couches : charpente, platelage, couche de birch bark (écorce de bouleau) pour l’étanchéité, puis plaques de tourbe retournées, racines vers le haut, qui finissent par donner cette couverture végétale.
Sur les maisons du quartier de Reyni à Tórshavn, le principe est identique, même si beaucoup de toitures ont été entretenues ou refaites. Le gazon épais joue le rôle d’isolant thermique et acoustique. Il amortit la pluie battante, pèse sur la charpente et limite le soulèvement par le vent. La masse du toit stabilise le bâtiment, ce qui n’est pas un détail sur des îles exposées aux tempêtes.
Une étude sur les “green roofs” cite d’ailleurs souvent les toits en tourbe nordiques comme ancêtres directs : même logique d’inertie thermique, de rétention d’eau et de protection de la membrane étanche. La différence, à Reyni, tient au contexte : la couverture n’est pas une option décorative ajoutée sur un immeuble récent, mais un héritage maintenu dans un tissu urbain ancien.
Plan des maisons et organisation intérieure
Beaucoup de maisons aux toits d’herbe de Reyni suivent un schéma proche. À l’origine, il s’agit de volumes étroits, allongés, alignés sur la pente ou sur la ruelle. On entre souvent par un petit vestibule, qui sert de sas contre le vent et permet d’entreposer bottes et vêtements mouillés.
Les pièces principales se concentrent autour du foyer. Dans les descriptions ethnographiques, la “baðstova” (pièce commune) fonctionne comme séjour, espace de travail et zone de couchage. Les ouvertures réduites limitent les déperditions de chaleur, d’où cette impression d’intérieur sombre.
Au fil du temps, les habitants ont ajouté des annexes, des lucarnes, des petits volumes de service. D’un point de vue architectural, cela crée une succession de toits imbriqués, de pignons qui se décalent, de demi-niveaux qui épousent la pente. Quand on regarde Reyni depuis le port ou depuis Tinganes, on perçoit cette accumulation de formes plus que la géométrie d’un plan d’urbanisme.
Un détail souvent négligé plait aux architectes : la faible hauteur sous plafond. Elle résulte d’un compromis entre volume à chauffer, dimension des pièces de bois disponibles et portées de la charpente. Dans un projet contemporain, on chercherait à agrandir. Ici, les habitants apprennent à vivre avec ces proportions, parfois en transformant les combles en chambres ou en bureaux.
Vivre aujourd’hui dans une maison à toit d’herbe
Les maisons à toits d’herbe de Reyni ne sont pas figées dans une époque rurale. Les sources touristiques insistent sur le fait que beaucoup d’entre elles sont encore habitées aujourd’hui, parfois par des familles avec enfants, parfois par des personnes âgées qui ont grandi dans le quartier.
Vivre ici demande des ajustements. L’isolation traditionnelle est moins performante que celle d’une maison neuve avec triple vitrage. Les propriétaires doivent composer avec l’humidité, les infiltrations ponctuelles, l’entretien de la toiture végétale. Tondre un toit ou surveiller l’apparition de mousse n’a rien d’anecdotique : un excès de végétation peut augmenter la charge et favoriser les fuites.
Un architecte féroïen le résumait ainsi lors d’une conférence : “Un toit d’herbe, c’est comme un petit champ. Si vous l’oubliez, il se rappelle à vous.” Certains habitants choisissent d’introduire des matériaux plus récents, comme des membranes modernes, des isolants supplémentaires ou des menuiseries à double ou triple vitrage plus performantes, tout en gardant l’aspect extérieur.
L’économie locale joue également un rôle. Dans un marché immobilier restreint, ces maisons prennent de la valeur, y compris sur les plateformes de location saisonnière. On trouve ainsi quelques annonces d’hébergement “cozy house” à Reyni, où le récit joue sur l’image de la maison traditionnelle avec toit d’herbe, tout en promettant le chauffage, la fibre internet et une douche confortable.
Reyni, Tinganes et le paysage politique de la capitale
Reyni se situe à quelques minutes à pied de Tinganes, la petite péninsule qui abrite le siège du gouvernement féroïen. Là aussi, les bâtiments officiels présentent des toits végétalisés, au point que certains médias ont décrit ces maisons comme “le siège du gouvernement aux toits d’herbe”.
Cette proximité n’est pas qu’un effet de carte postale. Elle parle de la relation entre pouvoir politique et habitat traditionnel. Dans d’autres capitales européennes, les quartiers historiques sont largement séparés des lieux de décision, ou transformés en zones touristiques. À Tórshavn, on passe en quelques pas d’un bureau ministériel à une maison de Reyni où quelqu’un étend son linge sous un toit herbeux.
Pour l’observateur intéressé par l’architecture, cette situation interroge la notion de “représentativité”. Les dirigeants se réunissent dans des bâtiments qui reprennent les mêmes matériaux et les mêmes formes que les maisons anciennes : bois noirci, pignons serrés, toits verts. La séparation symbolique entre “maison du peuple” et “maison du pouvoir” reste plus faible que dans d’autres contextes.
Préserver un quartier habité
Les autorités locales encouragent la préservation du tissu ancien de Reyni. Les guides officiels rappellent que le quartier est un lieu de vie. On y lit souvent des consignes très concrètes : marcher en silence, ne pas photographier l’intérieur des maisons, respecter les jardins microscopiques et les entrées.
Pour un urbaniste, la question se pose ainsi : comment garder la forme urbaine, le système constructif et l’atmosphère du lieu, tout en permettant aux habitants d’avoir une salle de bains correcte, une cuisine ventilée, un raccordement numérique ? Les réponses passent par des interventions ponctuelles, souvent invisibles depuis la rue : renforts dans les charpentes, isolation ajoutée par l’intérieur, etc.
Une étude de l’architecte islandais Armann Ólafsson sur les maisons à toits de tourbe mentionne un point intéressant : les habitants acceptent plus volontiers les travaux quand ils conservent la silhouette globale du bâtiment, même si la technique change derrière. Ce constat s’applique aussi à Reyni, où la silhouette noire et verte compte autant que les détails d’assemblage pour l’attachement au lieu.
Conseils pour visiter Reyni sans gêner les habitants
Si vous allez à Tórshavn, il y a de fortes chances que quelqu’un vous dise : “Allez voir Reyni, vous comprendrez mieux les Féroé.” Les guides locaux n’exagèrent pas. Une promenade dans ces ruelles donne une autre image de la capitale que les zones portuaires ou les bâtiments récents.
Quelques actions simples peuvent rendre cette visite plus respectueuse :
- Rester sur les chemins pavés et éviter de grimper sur les murets ou les talus sous les toits d’herbe.
- Baisser la voix, surtout tôt le matin ou en fin de journée, quand les habitants sont chez eux.
- Photographier les maisons sans viser l’intérieur des fenêtres.
Un détail frappant quand on se promène à Reyni par temps de pluie : le bruit. Les pavés glissent un peu, l’eau ruisselle le long des planches goudronnées, mais le son de la pluie sur les toits d’herbe reste feutré. Un guide local racontait sourire aux lèvres : “On sait d’où viennent les touristes, ceux qui marchent avec précaution sur les pavés et ceux qui regardent beaucoup plus le ciel que leurs pieds.”
Pour l’architecte qui vous accompagne mentalement dans ces ruelles, Reyni offre une leçon concrète. On y voit comment un quartier entier a trouvé un équilibre entre contraintes climatiques, disponibilité des matériaux et usages quotidiens. Et comment ce quartier continue à fonctionner, avec ses toits d’herbe qui dominent la mer, ses façades noires qui absorbent la lumière et ses fenêtres blanches !