Vous arrivez par la vallée de la Drino. La citadelle occupe l’éperon. Au-dessous, la ville déplie ses toits d’ardoise. Les pentes sont marquées. Les ruelles en pierre accrochent la lumière. Et partout, ces hautes maisons, comme posées sur des socles. Gjirokastër vit avec la pente, la pierre et le vent du sud.
Classée au patrimoine mondial avec Berat (la ville aux mille fenêtres) en 2005, la ville de Gjirokastër conserve un tissu urbain lisible et un ensemble rare de maisons issues de la période ottomane, développées surtout à partir du XVIIe siècle. Le bazar, une mosquée du XVIIIe siècle et deux églises complètent ce paysage. Le tout raconte une histoire urbaine continue, sans rupture brutale.
Une ville de pierre, construite en terrasses
La pente organise tout à Gjirokastër. Les maisons semblent glisser les unes au-dessus des autres, retenues par des murs en pierre et des plateformes étagées. Les ruelles pavées suivent le relief sans chercher à le dompter. Elles serpentent, se resserrent, s’élargissent à peine devant une entrée, puis repartent vers un palier plus haut. Vous avancez par petites marches, comme dans un jardin de montagne.
Chaque niveau a sa logique : le socle en pierre assure la stabilité, les étages accueillent la vie familiale, et les toits de pierre forment une succession de lignes sombres quand on regarde depuis la citadelle. Les quartiers anciens (Palorto, Manalat, Dunavat, Varosh) sont ainsi accrochés aux flancs de la colline. Ils composent une couronne autour du château, avec le bazar installé plus bas, là où les pentes se font moins fortes. Ce rapport direct entre pente, pierre et habitat donne à la ville son rythme et sa cohérence.
Gjirokastër est souvent surnommée la « ville de pierre » en raison de sa caractéristique la plus distinctive : le calcaire local taillé dans les carrières. Pour les toits, chaque dalle de pierre est sélectionnée, taillée et posée individuellement sur le toit, maintenue uniquement par son propre poids. Lorsque la pluie est forte (ce qui arrive souvent) les habitants doivent monter sur le toit pour réajuster les dalles et éviter les fuites. Un toit peut peser jusqu’à 550 kilogrammes par mètre carré, soit à peu près le poids d’un cheval adulte.
En marchant, vous remarquez vite que chaque maison profite de la pente pour capter la lumière et la vue sans écraser la voisine. La terrasse d’une famille devient parfois le toit de l’autre. Un escalier s’insère entre deux murs, puis débouche sur une cour protégée. Un figuier passe la tête au-dessus d’un muret, un petit canal creusé dans la pierre suit la rue pour chasser l’eau de pluie vers le bas.
Rien n’est posé au hasard : les plateformes évitent les glissements de terrain, les murs retiennent la terre, les jardins utilisent les poches d’humus rares sur ces pentes. L’œil va du minéral aux volumes blancs, puis aux cheminées fines qui pointent vers le ciel. Vous sentez un mélange de contrainte et d’ingéniosité : la montagne impose ses règles, la ville répond en couches, lentement, maison après maison.
La maison-tour : forme défensive devenue domestique
Le type le plus caractéristique est la maison-tour, la kullë. Elle naît d’un contexte où la sécurité compte. Le rez-de-chaussée sert de base ferme, sans grandes ouvertures. Au-dessus, la vie familiale s’organise par niveaux, avec pièces de réception, pièces d’hiver et d’été, galeries et alcôves. La maison surveille la rue et la vallée. Elle protège, elle stocke, elle reçoit. En Albanie du sud, Gjirokastër offre une série d’exemples aboutis de ce type, mis en place entre le XVIIe et le début du XIXe siècle.
La structure suit une logique : soubassement en pierre surmonté d’une charpente et de planchers bois. Cela permet de maîtriser la poussée sur la pente et d’alléger les niveaux supérieurs. Les murs bas sont massifs. Les étages se creusent de fenêtres et de galeries. Les toits en dalles d’ardoise, lourds mais durables, ancrent l’ensemble. Les étages supérieurs débordent légèrement, signe d’une recherche d’espace sans alourdir la base. La maison semble ainsi se hisser vers la pente, étage après étage.
On compte environ 600 de ces bâtiments historiques, édifiés aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, à l’époque où Gjirokastër atteignait son apogée en tant que centre administratif de l’Empire ottoman.
Ces maisons appartenaient à des propriétaires terriens, des administrateurs et des marchands locaux. Leur conception reflétait le rang social élevé de leurs occupants : intérieurs somptueux, grands salons de réception, et implantation choisie pour être visibles (et pour voir) dans la même mesure.
Si certains éléments défensifs avaient un rôle symbolique, d’autres étaient réellement fonctionnels : murs de pierre élevés, rez-de-chaussée sans fenêtres, ou encore mécanismes de protection contre les attaques. Les rivalités entre les différents clans albanais entraînaient parfois des conflits violents, et les familles de Gjirokastër se retrouvaient souvent impliquées dans des luttes de pouvoir.
Le voyageur et antiquaire britannique William Martin Leake, de passage en 1805, nota ainsi :
La montagne nue sur laquelle la ville est bâtie ne pourrait se trouver dans un endroit plus inapproprié, si ce n’était pour les interminables hostilités entre l’élite albanaise. Les familles rivales, séparées ici par des falaises et des ravins profonds, traînent leurs querelles au fil des années sans jamais parvenir à aucun résultat concret.
Matériaux et techniques : pierre, bois, ardoise
À Gjirokastër, tout part de la pierre. Elle est sous les pieds, dans les calades, dans les murs porteurs, dans les encadrements. La pierre locale commande la couleur et la texture. Le bois (généralement local) prend le relais pour les planchers, les cloisons, les galeries et les charpentes.
Sur le dessus, des lauses d’ardoise forment un manteau épais. L’ensemble travaille bien à la compression, résiste au feu, et demande un entretien régulier mais bien connu des artisans. Les toitures présentent de larges débords. Ils protègent les façades de la pluie oblique. Les eaux pluviales suivent des chéneaux de pierre ou de bois avant de filer vers des caniveaux. Les cheminées, hautes et carrées, percent la ligne de toit comme de petits signes; elles évacuent la fumée des foyers et marquent les pièces nobles.
Un plan pensé pour la vie familiale : çardak, oda, alcôves
En entrant, vous trouvez souvent un passage couvert qui mène à la cour. De là, un escalier en pierre conduit à l’étage noble. La grande pièce de réception, l’oda, accueille les invités. Le çardak (galerie ou loggia ouverte) capte l’air en été et cadre la vue. Autour, des alcôves reçoivent les lits, des placards s’encastrent dans l’épaisseur. Les huisseries et les plafonds, souvent peints ou moulurés, montrent le soin accordé aux intérieurs. Dans certaines maisons, un petit bain chauffé et une fontaine murale complètent le confort. La distribution sépare l’espace d’accueil, plus public, des zones de nuit et des cuisines. Cette hiérarchie répond à la vie d’une grande famille, parfois élargie.
Un détail que l’on remarque lors des visites : la gestion de la lumière. Les fenêtres sont nombreuses aux niveaux hauts, parfois à meneaux de bois, avec des rythmes qui équilibrent le plein et le vide. La pièce d’hiver rassemble les habitants près du foyer. La pièce d’été s’ouvre sur la galerie. Ce simple basculement saisonnier évite des travaux lourds et prolonge l’usage des mêmes volumes.
Deux maisons de référence : Zekate et Skënduli
La maison Zekate (1811-1812) est souvent citée comme un repère. Elle fut bâtie pour Beqir Zeko, proche d’Ali Pacha. Son ampleur, ses deux tours, sa façade à double arc et sa vue sur la vallée en font un bon condensé de l’architecture locale du début du XIXe siècle. La visite met en évidence la stratification des niveaux, les plafonds décorés et les pièces de réception qui ouvrent sur la galerie.
La maison Skënduli, du début du XVIIIe siècle (avec une reconstruction attestée en 1823), illustre une autre variante, très bien conservée, aujourd’hui ouverte au public. On y lit le socle de pierre, les étages boisés, les foyers et la présence d’un bain. La visite permet de comprendre l’usage des pièces, les saisons et les rôles de chacun. Cette transmission aide à comprendre la maison-tour au-delà des murs.
Une chose frappe quand on visite Zekate ou Skënduli : la façon dont chaque maison organise l’intimité et l’accueil. Les pièces hautes sont tournées vers la vallée ou la cour, jamais vers la rue directe. À Skënduli, on peut voir les deux cuisines (l’une pour l’hiver, l’autre pour l’été) et les nombreuses fenêtres qui permettent de contrôler la lumière et l’air selon les saisons. À Zekate, la circulation se fait par un escalier principal qui dessert les différents niveaux, ce qui donne une lecture claire de la maison. On ne cherche pas à dissimuler : on gère la vie familiale en organisant la hauteur, la lumière et la place de chacun.
Et si l’on observe les détails, on comprend comment ces maisons vivaient vraiment : niches creusées dans l’épaisseur du mur, banquettes qui longent les pièces, petites mezzanines pour les enfants, et ces fenêtres-lavabos où l’on se lavait les mains avant d’entrer. Rien de compliqué ; juste une maison pensée pour durer, accueillir et protéger, avec une intelligence pratique que le visiteur ressent dès l’entrée.
Pourquoi cette forme ? Climat, relief, modes de vie
La kullë répond à plusieurs contraintes. D’abord la pente, qui pousse à empiler les fonctions. Ensuite le climat, avec des hivers froids et des étés secs et chauds : on cherche des pièces bien isolées en bas et des espaces ventilés en haut. Enfin, l’organisation sociale : familles élargies, réception fréquente, hiérarchies précises entre hôtes et membres du foyer. La maison-tour concilie tout cela. Et elle affiche un statut : la façade, visible depuis la vallée, dit la réussite de la lignée sans ostentation excessive.
Le contexte politique des XVIIIe et XIXe siècles compte aussi. L’époque d’Ali Pacha voit se renforcer des maisons capables de se défendre, de stocker, de gouverner une maisonnée étendue. La forme défensive s’adoucit avec le temps, mais elle reste lisible dans les soubassements pleins et les circulations.
L’hospitalité faisait partie intégrante de la vie quotidienne, qu’il s’agisse d’accueillir des visiteurs de passage ou d’organiser des réceptions officielles. Ces rassemblements avaient lieu dans le grand salon de réception, situé au troisième étage et richement décoré. Des fresques ornaient les murs, les fenêtres étaient garnies de vitraux multicolores, et le bois finement sculpté et doré représentait une adaptation locale de la grande tradition ottomane. La « période des tulipes » du XVIIIᵉ siècle introduisit un style décoratif raffiné, mettant en valeur des motifs floraux et des guirlandes élaborées.
De nombreuses images avaient une valeur symbolique : la grenade évoquait la santé et la prospérité, tandis que les gerbes de blé représentaient la richesse.
Préserver et habiter aujourd’hui
Aujourd’hui, certaines des maisons les plus célèbres de Gjirokastër sont en mauvais état, en raison de l’émigration massive et du coût élevé des restaurations.
Mais c’est une ville qui a toujours su faire face à ses revers de fortune. Ces dernières années, un nouvel esprit de renouveau s’y est manifesté. En 2005, Gjirokastër a été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en reconnaissance de son architecture unique.
Depuis, de nombreux organismes œuvrent à la restauration des bâtiments historiques, tandis que les jeunes générations redécouvrent leurs traditions à travers l’apprentissage des métiers d’art, des techniques de construction traditionnelles et de la conservation du patrimoine.
Les toits demandent des mains formées. Les charpentes doivent rester ventilées. La pierre jointoyée au mortier de chaux travaille avec les saisons. Quand les interventions utilisent du ciment, les murs respirent moins et les pathologies apparaissent. Les habitants le savent. Les restaurations réussies reviennent aux règles basiques : matériaux compatibles, poids maîtrisé, eau évacuée loin des fondations.
Ce que la visite apprend
Mon conseil : montez tôt à la citadelle, puis descendez par Palorto. Entrez dans une ou deux maisons ouvertes (Zekate est la maison-tour la plus facile à atteindre en ville mais la salle de réception de Skënduli vaut largement la distance du centre, à pied ou en voiture). Prenez le temps dans la grande pièce.
Regardez le plafond, la cheminée, la façon dont la lumière file par les fenêtres hautes. Vous toucherez la logique d’ensemble : une maison conçue pour durer, pensée pour l’hiver et l’été, attentive à l’accueil. Et si vous pouvez parler avec un propriétaire ou un guide, demandez comment on chauffait, où l’on recevait, quand on ouvrait la galerie. Ces détails font comprendre l’architecture sans longs discours.
En bref, ce qui fait la singularité de Gjirokastër
- une implantation en terrasses qui commande la forme bâtie
- un type de maison-tour qui concilie protection, sociabilité et vie familiale
- un trio matériau-technique clair : pierre, bois, ardoise
- des intérieurs organisés par saisons : oda d’hiver, galerie d’été
- un ensemble urbain encore lisible, de la citadelle au bazar
La vieille ville de Gjirokastër n’est pas uniquement jolie à voir. C’est cohérent à vivre. Et c’est ce qui rend cette architecture défensive et familiale convaincante aujourd’hui encore.