Les façades étroites de Gdańsk attirent le regard avant tout le reste. Des pignons alignés comme des livres sur une étagère, des couleurs franches, des frontons sculptés, des maisons qui semblent presque trop hautes pour leur parcelle. Mais derrière ces façades photogéniques, il y a une histoire longue, parfois douloureuse, de commerce maritime, de guerres, d’incendies, puis de reconstruction après 1945.
Dans cet article, je vous propose de regarder les maisons traditionnelles de Gdańsk comme des lieux de vie, pas uniquement comme un décor. Vous allez voir comment elles se sont formées, comment elles fonctionnaient au quotidien, et ce qui a été conservé (ou réinventé) après la guerre.
Gdańsk, ville portuaire reconstruite maison par maison
Avant la Seconde Guerre mondiale, Gdańsk (Danzig) était l’un des grands ports de la mer Baltique. La ville vivait du grain, du bois, de la bière, des objets d’artisanat qui transitaient par la Vistule et la mer. Les maisons traditionnelles du centre reflétaient cette prospérité : étroites, hautes, décorées, elles appartenaient à des marchands qui voulaient afficher leur réussite.
En 1945, presque tout le centre est détruit. On parle souvent de “cartes postales reconstruites”, mais la réalité est plus nuancée. Des équipes d’architectes, d’historiens et d’urbanistes ont étudié des gravures, des plans anciens et des relevés. Ils ont choisi de restituer l’ambiance d’une ville hanséatique en s’appuyant sur plusieurs périodes : gothique, Renaissance, maniérisme, baroque.
La plupart des maisons que vous voyez aujourd’hui à Gdańsk datent des années 1950-1960, mais elles reprennent les hauteurs, les rythmes de façades et les volumes d’origine. Voici une anecdote fréquemment citée par les guides locaux : certains habitants de Gdańsk ont redécouvert leur propre ville en feuilletant des albums de cartes postales d’avant-guerre, pour comprendre ce que les architectes tentaient de retrouver. Une forme de “mémoire par l’image”, passée ensuite dans la brique et le stuc.
Maisons bourgeoises de la rue Długa et du Długi Targ
Le cœur de ces maisons traditionnelles se trouve le long de la rue Długa et du Długi Targ, la “Route Royale” que les souverains empruntaient pour entrer en ville. Vous y voyez une succession de maisons de marchands, souvent appelées “maisons bourgeoises”. Elles sont étroites en façade, profondes en plan, avec plusieurs niveaux superposés. Quelques caractéristiques reviennent :
- un rez-de-chaussée orienté vers le commerce,
- un ou deux étages d’habitation,
- un ou plusieurs niveaux de stockage sous les combles,
- une cour arrière ou un jardin étroit.
Les façades mêlent la pierre, les briques et les enduits colorés. Vous pouvez voir des portails maniéristes ou baroques, des pilastres, des cartouches, des statues, des pignons à volutes inspirés des modèles néerlandais ou flamands. Plusieurs habitations sont aujourd’hui des musées, comme la maison Uphagen, aménagée pour montrer l’intérieur d’un riche foyer de la fin du XVIIIᵉ siècle.
Pour prendre la mesure de ces maisons, le mieux est de lever les yeux sur une seule façade, au lieu d’essayer de tout absorber à la fois. Regardez le rythme des fenêtres, l’épaisseur de la corniche, les détails de ferronnerie. Vous verrez que chaque maison tient à se distinguer de la voisine, même si l’ensemble est très aligné. Vous pouvez aussi chercher la maison liée à Daniel Fahrenheit, née ici avant de partir pour l’Europe du Nord. La façade actuelle est une reconstitution, mais elle rappelle la place qu’occupait sa famille parmi les marchands de la ville. Cette adresse ajoute une note plus intime à votre balade.
Intérieurs de marchands : pièces en enfilade
Derrière les façades, les maisons traditionnelles de Gdańsk suivent une logique assez constante. Le rez-de-chaussée accueille la boutique, l’atelier ou un espace de représentation. Plus on monte, plus l’espace devient privé. Les pièces sont souvent en enfilade, avec un long couloir ou un escalier raide en bois qui dessert les niveaux. Dans les maisons les plus riches, vous pouviez trouver :
- une “salle principale” avec plafond décoré, poutres peintes, lambris,
- une pièce donnant sur la rue, réservée aux affaires,
- des chambres plus petites à l’arrière,
- des combles où l’on stockait le grain, le lin, ou des marchandises venues de la mer.
La maison Uphagen montre cette hiérarchie de pièces : boiseries, poêles en faïence, plafonds ornés, mais aussi des espaces plus simples, dédiés au service ou au stockage. La décoration n’était pas uniforme. On concentrait les moyens sur les zones visibles pour les invités et les clients.
Une étude sur les maisons hanséatiques montre d’ailleurs que cette organisation est assez proche de ce que l’on trouve à Lübeck, Brême ou Wrocław : une façade étroite sur rue, une profondeur importante, et souvent une seconde maison sur cour, reliée par un passage.
Długie Pobrzeże et les maisons tournées vers la Motława
En longeant la Motława sur Długie Pobrzeże, vous voyez une autre face de ces maisons : leurs pignons, souvent plus sobres que ceux de la Route Royale, mais tout aussi caractéristiques. Historiquement, c’est par là que les marchandises arrivaient. On hissait les sacs et les tonneaux grâce à des palans fixés au niveau des combles. Ces traces techniques se lisent encore dans l’inclinaison de certains pignons.
Le rythme des pignons sur le quai rappelle que Gdańsk était avant tout un port. La grande grue médiévale (Żuraw), qui servait à charger et décharger les navires, est l’un des symboles de cette façade portuaire. Aujourd’hui, elle abrite une partie du musée maritime national, tout comme plusieurs anciens greniers reconstruits en face, sur l’île d’Ołowianka. Cela donne au quai un caractère nettement portuaire.
Une marche le long de la Motława permet de voir à quel point la ville joue sur la continuité : anciennes maisons de marchands, greniers restaurés, bâtiments contemporains aux volumes inspirés des entrepôts. La ligne de toits reste découpée, avec des pignons étroits, même lorsque les façades sont nouvelles.
Les greniers : Ołowianka et Granary Island
Gdańsk ne se limite pas aux maisons de la Route Royale. Les greniers sont un autre type de bâti traditionnel : grandes bâtisses utilitaires destinées au stockage des céréales, souvent dotées de façades à colombages sur soubassement de brique. Ołowianka et l’île des greniers (Wyspa Spichrzów) en sont les exemples les plus visibles. Ces volumes imposants rappellent la ville marchande d’autrefois.
Sur Ołowianka, plusieurs greniers d’origine gothique ou plus tardifs ont été reconstruits après 1945 et accueillent aujourd’hui le musée maritime. Le granary “Oliwski”, mentionné dès le Moyen Âge, fait partie de cet ensemble. Ces bâtiments montrent une architecture plus massive, rythmée par les poteaux de bois, avec des toitures hautes et peu d’ouvertures. Cette sobriété souligne leur fonction utilitaire.
Sur l’île des greniers, la reconstruction est plus audacieuse. Des projets récents ont intégré des fragments de murs anciens dans de nouveaux immeubles résidentiels et hôteliers. Le principe est néanmoins le même : volumes étroits, toits à pignons, façades inspirées des anciens entrepôts, mais avec de grandes baies vitrées et des matériaux actuels. Cette approche crée un paysage très contrasté.
Maisons de faubourgs : Oliwa, Orunia et les villas
Si vous quittez le centre, vous entrez dans les quartiers de faubourgs comme Oliwa ou Orunia. Ici, les maisons traditionnelles prennent une autre forme. À Oliwa, ancien village lié à l’abbaye cistercienne, des maisons bourgeoises et des villas de notables bordent des rues historiques comme Polanki. On y voit des volumes bas, entourés de jardins, avec des façades en brique ou enduites, parfois enrichies de bois.
Les historiens locaux évoquent aussi de petites maisons d’artisans et de contremaîtres, une fois situées près des étangs et des moulins. Elles étaient généralement d’un étage, avec toit à deux pans, petites ouvertures et portes étroites. Certaines traces subsistent, parfois noyées dans une trame plus récente.
Ces maisons de faubourgs complètent le tableau des maisons traditionnelles de Gdańsk. Elles montrent que la ville ne se résume pas aux façades très travaillées du centre, mais qu’elle s’est aussi construite sur des typologies plus modestes, liées aux fonctions rurales ou artisanales.
Reconstruction, mémoire et débats actuels
Depuis quelques années, plusieurs projets immobiliers sur l’île des greniers et le long de la Motława suscitent des débats. Les architectes et les habitants discutent de la manière dont on peut construire du neuf en s’inspirant des formes traditionnelles sans tomber dans la copie.
Certains projets assument une reprise quasi littérale des pignons anciens. D’autres cherchent un langage plus contemporain, tout en respectant la hauteur et le rythme des façades.
Une étude sur les “blue spaces” urbains de Gdańsk rappelle que la relation entre la ville et la Motława a changé au fil des siècles : port marchand, front de guerre, vitrine touristique, lieu de marche. Les maisons qui bordent l’eau ont dû s’adapter à ces changements successifs, en perdant parfois leur fonction initiale.
Ce débat n’est pas propre à Gdańsk, mais il y prend une couleur particulière. Quand presque tout a été reconstruit, la question n’est pas seulement de “conserver”, mais de décider ce que l’on veut montrer de la ville passée, et comment le faire vivre dans les formes présentes.
Comment regarder ces maisons lors d’une visite ?
Si vous visitez Gdańsk, vous pouvez facilement passer une journée entière à photographier les façades sans vraiment comprendre ce que vous voyez. Pour éviter cela, voici quelques pistes :
- Choisissez une seule rue, comme Długa, et observez maison par maison.
- Cherchez la logique : quelle partie servait au commerce, au logement, au stockage ?
- Regardez les toits : pente, orientation, nombre de niveaux.
- Observez les détails de façade : pignons, pilastres, statues, cartouches, ferronneries.
- Sur les îles de greniers, comparez les volumes anciens restaurés et les constructions récentes.
Une enquête menée auprès de touristes dans plusieurs villes baltiques montre que les visiteurs retiennent mieux les lieux quand ils associent les bâtiments à des fonctions, plutôt qu’à des styles abstraits. En d’autres termes, essayez d’imaginer le marchand qui compte ses tonneaux, l’artisan qui travaille derrière sa fenêtre, l’odeur du grain dans les entrepôts. Les maisons prennent alors une autre dimension.
Les maisons traditionnelles de Gdańsk aujourd’hui
Aujourd’hui, ces maisons accueillent des musées, des restaurants, des appartements, des bureaux. Elles sont parfois très restaurées, parfois encore marquées par le temps. Les quartiers périphériques ajoutent un autre éclairage, avec leurs villas anciennes et leurs maisons d’artisans plus modestes.
Si vous préparez un voyage, vous pouvez construire votre propre parcours autour de trois axes :
- la Route Royale (Długa, Długi Targ, maisons bourgeoises, hôtel de ville),
- la façade sur la Motława (Długie Pobrzeże, Żuraw, maisons tournées vers le port),
- les îles de greniers et les faubourgs (Ołowianka, île des greniers, Oliwa).
À travers ces trois ensembles, vous verrez comment la ville de Gdańsk a fait revenir ses maisons traditionnelles après la destruction, et comment elles continuent d’évoluer. Ce ne sont pas des décors figés, mais des bâtiments habités, discutés, parfois contestés. En prenant le temps de les observer, vous entrez aussi dans la conversation que la ville entretient avec son propre passé.