Rijal Almaa : une architecture de pierre au cœur de l’Arabie saoudite

Situé dans la région d’Asir, au sud-ouest de l’Arabie saoudite, le village historique de Rijal Almaa se trouve au carrefour des anciennes routes caravanières reliant le Yémen, La Mecque et le Levant. Classé sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2015, ce village de montagne fascine par ses imposantes maisons en pierre polychrome, merveilleusement intégrées au paysage escarpé du massif de Sarawat. Construites selon des savoir-faire vernaculaires transmis depuis plusieurs siècles, elles témoignent d’une architecture défensive et communautaire adaptée à un environnement rude.

Une architecture de pierre et de quartz

Les maisons traditionnelles de Rijal Almaa se caractérisent par :

  • Des élévations massives atteignant parfois 7 étages ;
  • Une maçonnerie en pierre locale (schiste et basalte de montagne) ;
  • Des incrustations de quartz blanc, utilisées pour décorer les façades en créant des motifs géométriques destinés à distinguer chaque maison et à affirmer le statut des familles ;
  • Des murs épais pouvant dépasser 80 cm, améliorant l’inertie thermique et protégeant contre les variations climatiques des hautes terres. Ils garantissent une température intérieure stable.

Selon la Saudi Heritage Commission, cette architecture répond à deux enjeux : la défense (contre les attaques tribales) et l’adaptation climatique (protection contre le vent et les écarts de température en altitude). Chaque choix découle d’un besoin, loin de toute recherche décorative superficielle.

Rijal Almaa

Implantation stratégique et système défensif

Rijal Almaa occupe une position stratégique au pied de la vallée de Tehama.

La disposition des maisons répond à une logique défensive :

  • Tours de guet bâties autour du village afin de surveiller les routes d’accès.
  • Implantation en gradins, utilisant la pente pour limiter les assauts.
  • Ouvertures réduites et contrôlées sur les niveaux inférieurs.
  • Accès principaux en hauteur pour ralentir l’ennemi.

Ce système défensif, documenté par le Ministère saoudien de la Culture, est typique des anciennes sociétés tribales d’Asir. Il illustre une organisation communautaire fondée sur la vigilance collective.

Organisation interne : habitat collectif vertical

Les maisons, parfois désignées localement comme qasaba, sont organisées verticalement :

  • Rez-de-chaussée : stockage des denrées et abri pour les animaux.
  • Étages intermédiaires : pièces de vie et entrepôts pour les céréales.
  • Étages supérieurs : salons de réception (majlis) et balcons en bois (rawashin), destinés à profiter de la ventilation naturelle. Ces espaces étaient aussi un marqueur de prestige au sein du village.

Le bois utilisé provenait des forêts locales de genévrier (Juniperus procera), abondantes dans les hauteurs d’Asir. Il servait autant aux planchers qu’aux encadrements de fenêtres et aux balcons. Sa résistance naturelle aux insectes en faisait un matériau privilégié dans l’architecture traditionnelle Asir.

intérieur d'une maison à Rijal Almaa

Symbolisme des façades et culture du décor

L’une des caractéristiques visuelles les plus marquantes de Rijal Almaa réside dans ses décors géométriques, peints ou incrustés de quartz. Ces motifs symbolisent :

  • Protection contre le mauvais œil.
  • Cycle de la fertilité et vie agricole.
  • Affirmation identitaire de chaque clan.

À l’intérieur, les maisons abritent parfois des fresques appelées “qatt al-asiri”, art géométrique féminin d’Asir, inscrit en 2017 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

symboles sur les murs de Rijal Almaa

Un patrimoine en péril puis restauré

À partir des années 1970, le village a subi un déclin démographique et un abandon partiel. Mais en 1985, une initiative locale a transformé l’une des anciennes forteresses en musée communautaire. Selon la Saudi Tourism Authority, ce musée réunit aujourd’hui plus de 2 800 objets ethnographiques, manuscrits, outils agricoles et bijoux traditionnels. C’est désormais un centre actif de transmission patrimoniale.

Depuis 2010, un programme de réhabilitation piloté par la Commission saoudienne pour le tourisme et les antiquités (SCTA) a permis de relancer des chantiers et de mobiliser les habitants :

  • Restauration de plusieurs maisons historiques.
  • Stabilisation des maçonneries anciennes.
  • Réhabilitation des toitures en bois et argile.
  • Création de circuits culturels et d’un programme de tourisme durable.

Un modèle de revitalisation patrimoniale

Longtemps menacé par l’abandon rural et l’érosion naturelle, Rijal Almaa a connu un tournant décisif lorsque ses habitants ont décidé de reprendre en main leur héritage bâti. La dynamique locale a précédé l’action institutionnelle : associations villageoises, familles et anciens ont commencé dès les années 1980 à documenter l’histoire des maisons-forteresses et à préserver les objets de la vie quotidienne. Cette mobilisation communautaire a servi de base aux interventions publiques ultérieures. Elle a contribué à faire reconnaître la valeur culturelle du site à l’échelle nationale, puis à l’inscrire sur la liste indicative de l’UNESCO en 2015. Elle a montré que la sauvegarde du patrimoine peut naître d’une initiative locale.

La revitalisation de Rijal Almaa ne s’est pas limitée à une restauration esthétique. Elle a intégré une stratégie de développement durable fondée sur le tourisme culturel, la transmission des savoir-faire et la création d’emplois locaux. Des ateliers de formation ont été mis en place pour maintenir l’usage des matériaux traditionnels (schiste, quartz, bois de genévrier) et restaurer les techniques de construction vernaculaire. Aujourd’hui, le village est souvent cité en exemple en Arabie saoudite pour démontrer qu’un site patrimonial peut redevenir un lieu habité, vivant et économiquement viable sans perdre son authenticité architecturale. Ce projet sert désormais de référence pour d’autres villages du royaume.