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Jellybean Row : maisons colorées de Saint-Jean de Terre-Neuve

maisons colorées Saint-Jean de Terre-Neuve

Une maison jaune citron, une voisine bleu franc, puis du rouge, du violet et un vert qui n’a aucune intention de se faire oublier. À Saint-Jean de Terre-Neuve, les façades vous accueillent avec une liberté réjouissante. Je vous invite pourtant à regarder au-delà de cette première impression : sous la peinture, vous trouverez des maisons de bois, des quartiers reconstruits et des détails de menuiserie qui méritent mieux qu’une photographie prise en passant.

Le charme de ces rues tient aussi à leur relief. Les habitations se serrent, montent par paliers, encadrent une échappée vers le port. Votre regard suit les couleurs, puis accroche une lucarne ou une porte contrastante. Et vos mollets découvrent que la promenade architecturale peut avoir quelques ambitions sportives.

Jellybean Row, un nom à chercher dans plusieurs rues

Située sur la péninsule d’Avalon, Saint-Jean est la capitale de Terre-Neuve-et-Labrador. Vous la trouverez sous le nom de St. John’s sur les cartes anglophones. Attention à la confusion avec Saint John, au Nouveau-Brunswick : l’apostrophe et le petit « s » vous épargnent ici un détour considérable.

Ses célèbres rangées de maisons portent le surnom de Jellybean Row, une allusion aux petits bonbons colorés. Ce nom désigne les alignements multicolores de plusieurs rues du centre ancien. Vous ne trouverez donc pas toute cette architecture réunie sur une seule voie qui porterait officiellement ce nom.

Gower Street vous donne un bon point de départ, notamment autour de Victoria Street et de Prescott Street. Je vous suggère ensuite d’explorer les rues voisines, sans chercher à retrouver chaque cadrage aperçu sur les réseaux sociaux. Une façade seule raconte peu de choses sur l’ensemble. Avec sa voisine, la pente du trottoir et la succession des toits, elle prend une autre dimension.

Cette identité locale mérite aussi sa place parmi les différentes maisons à travers le Canada. Le pays ne se résume pas aux chalets forestiers et aux grandes demeures entourées de pelouse. Ici, vous découvrez un habitat urbain serré, tourné vers un port atlantique, où la couleur souligne chaque adresse.

façades colorées de Saint-Jean de Terre-Neuve

Le brouillard a sa légende, la peinture son histoire

Vous entendrez peut-être ce récit : les pêcheurs auraient peint leurs maisons de teintes éclatantes pour les reconnaître depuis la mer lorsque le brouillard enveloppait la ville. L’image est belle. Elle doit toutefois être présentée comme une légende locale, pas comme une explication historique établie.

Je préfère vous donner la chronologie documentée. Les maisons de Saint-Jean possédaient déjà des couleurs avant la mode actuelle, mais leur palette a changé. Durant la première moitié du XXe siècle, les verts foncés, les rouges, les bruns et les gris figuraient parmi les teintes courantes. Les nuances étaient donc plus variées que ne le laisse penser l’idée d’une ville autrefois entièrement terne.

L’expansion des couleurs éclatantes s’affirme surtout dans les années 1970 et 1980. Un rapport de 1969 recommandait déjà une palette plus lumineuse pour le centre. La réhabilitation d’un groupe de maisons de Gower Street, dans les années 1970, a pu jouer un rôle moteur dans ce mouvement. Les bleus soutenus, jaunes, verts et violets ont ensuite gagné du terrain.

Vous regardez ainsi des bâtiments anciens dont l’apparence colorée raconte aussi une époque plus récente. Je trouve cette superposition passionnante : une façade peut témoigner de plusieurs moments de la vie d’une ville, jusque dans le choix de son dernier pot de peinture.

rue de maisons colorées à Saint-Jean de Terre-Neuve

Sous les couleurs, la mémoire d’un incendie

Le 8 juillet 1892, un incendie dévastateur ravage une grande partie de Saint-Jean. Environ 2 000 maisons sont détruites et quelque 11 000 personnes perdent leur logement. Derrière ces chiffres, imaginez les rues privées de leurs repères, les familles déplacées, les ateliers et les commerces à reconstruire.

Une part notable du paysage bâti que vous admirez aujourd’hui date de la reconstruction qui suit cette catastrophe. Je vous conseille de garder cette date en tête pendant votre promenade. Elle explique pourquoi tant de maisons du centre présentent des silhouettes apparentées, malgré des couleurs très différentes.

Cela ne signifie pas que chaque bâtiment remonte à 1892 ou aux années suivantes. Certains secteurs et certaines demeures ont échappé aux flammes ; d’autres constructions sont plus tardives. L’âge d’une maison se vérifie individuellement. Une corniche travaillée et une peinture un peu passée ne suffisent pas à lui délivrer un acte de naissance.

Cette histoire donne de l’épaisseur au paysage. Vous pouvez aimer ces rues pour leur gaieté tout en reconnaissant l’épreuve qui a façonné une partie de leur architecture. Les deux lectures se complètent, sans rien enlever au plaisir de la découverte.

maisons colorées à Saint-Jean de Terre-Neuve

Levez les yeux vers les mansardes

La couleur attire d’abord votre attention sur les murs. Je vous propose de commencer l’examen architectural par le toit. Vous repérerez des maisons dont la toiture possède une partie basse fortement inclinée, percée de lucarnes : ce sont des toits mansardés, associés au style Second Empire.

À Saint-Jean, cette architecture porte aussi le nom de style Southcott, en référence à la famille de bâtisseurs qui l’a diffusée localement. Les lucarnes coiffées de petits capuchons et certaines fenêtres en saillie figurent parmi ses signes reconnaissables. Le 112 Military Road offre un exemple documenté de ce vocabulaire architectural ; cette demeure a d’ailleurs traversé l’incendie de 1892.

Ne cherchez cependant pas une mansarde sur chaque maison colorée. Le surnom Jellybean Row décrit une apparence urbaine, pas une catégorie architecturale rigide. Vous croiserez des volumes plus simples, des corniches horizontales et des façades aux ornements peu nombreux.

Pour apprécier les différences, comparez deux habitations voisines. Comptez leurs ouvertures. Observez la largeur des encadrements, le dessin des portes, la façon dont le toit termine la façade. Une maison peut sembler très expressive avec peu d’ornements, simplement parce que ses proportions sont bien équilibrées. Je trouve ce petit exercice plus instructif que la chasse à la demeure « la plus belle », dont le jury change à chaque coin de rue.

rangée de maisons de style Southcott

Le bois donne du relief à la palette

Sur de nombreuses maisons traditionnelles, vous apercevrez un revêtement de fines planches horizontales, appelé clapboard en anglais. Ce bardage dessine une succession de lignes et de petites ombres. Même sur une surface peinte d’une seule teinte, la lumière produit des variations.

Prenez le temps de regarder les éléments qui entourent ce grand aplat : baguettes d’angle, encadrements de fenêtres, corniches, porte d’entrée. Le contraste entre le mur et ces détails rend la construction lisible. Un cadre blanc détache une fenêtre sur un fond bleu ; une porte rouge attire le regard au pied d’une façade verte.

C’est ainsi que je comprends l’équilibre visuel de ces alignements. Les teintes changent fortement d’une adresse à l’autre, tandis que les lignes horizontales, les hauteurs et les ouvertures créent des correspondances. Vous percevez une rue entière avant de distinguer chaque maison.

La peinture remplit également une fonction de protection du bois face aux intempéries. Derrière une façade fraîchement repeinte, il y a donc un travail d’entretien. Le vent, la pluie et le soleil n’accordent aucun traitement de faveur à une maison sous prétexte qu’elle figure sur des cartes postales. Regardez les menuiseries avec la même curiosité que la couleur : leur état et leur finesse racontent le soin apporté au bâtiment.

rue de maisons colorées à Saint-Jean de Terre-Neuve

Marcher du centre vers The Battery

Pour une première découverte, je vous suggère de partir du secteur de Water Street et de Duckworth Street, puis de gagner les rues résidentielles situées au-dessus. Ces deux axes accueillent de nombreux commerces et vous aident à comprendre l’organisation du centre autour du port.

Sur Gower Street et les voies qui la croisent, alternez les vues d’ensemble et les pauses devant un détail. En regardant une rangée depuis le bas d’une pente, vous voyez les maisons s’échelonner. En changeant de trottoir, vous découvrez les portes et les reliefs de la façade sous un angle différent. Prévoyez des chaussures confortables : les distances sur une carte ne racontent pas toute l’histoire du dénivelé.

Vous pouvez ensuite prolonger la découverte vers The Battery, à l’entrée du port, sur les pentes de Signal Hill. Le décor change : les maisons colorées prennent place dans un relief rocheux, avec une relation beaucoup plus immédiate à l’eau. Les alignements du centre et les habitations de ce secteur offrent deux façons de lire le paysage urbain.

Depuis Signal Hill, par temps dégagé, vous obtenez une vue plus large sur la ville et son port. Les couleurs individuelles prennent alors place dans une composition de toits, de rues et de collines. Je vous recommande ce changement d’échelle : après avoir examiné une poignée de porte, regarder tout le quartier remet joliment les choses en perspective.

Photographier les façades avec un peu de patience

Vous n’avez pas besoin d’un ciel bleu impeccable pour photographier ces maisons. Sous une lumière couverte, les ombres sont moins dures et les détails des façades peuvent être plus faciles à saisir. Avec du soleil, cherchez plutôt une lumière oblique qui révèle les planches du bardage et le relief des corniches.

Je vous conseille de varier trois approches : une rangée complète pour montrer le rythme de la rue, deux maisons voisines pour travailler les contrastes, puis un détail de fenêtre ou de porte. Vous rapporterez ainsi autre chose qu’une collection de rectangles multicolores.

Évitez aussi de pousser systématiquement la saturation lors des retouches. Les façades possèdent déjà assez de caractère pour se passer d’un jaune fluorescent ajouté après coup. Votre photographie gagnera à conserver les nuances du bois peint et les blancs des encadrements.

Ces rues sont habitées. Photographiez depuis l’espace public, laissez les entrées libres et demandez l’accord des personnes si vous souhaitez les inclure dans un portrait. Un perron photogénique appartient toujours à quelqu’un. Le respect des lieux fait partie de la qualité du regard que vous posez sur eux.

Des idées à rapporter chez vous

Si ces maisons vous donnent envie de sortir les pinceaux, je vous invite à retenir leur manière d’associer les surfaces. Vous pouvez choisir une teinte principale, puis utiliser les encadrements et la porte pour lui répondre. Une petite entrée peut supporter un contraste franc sans que chaque élément réclame sa propre couleur.

Observez surtout le contexte. À Saint-Jean, l’effet naît du voisinage des façades, de leurs proportions et du relief. Chez vous, la toiture, les matériaux et les bâtiments alentour composent un autre décor. Faites un essai sur une surface assez grande et regardez-le à plusieurs heures avant de trancher.

Je retiens aussi de ces maisons une invitation à examiner les détails avant de choisir un nuancier. Un encadrement bien dessiné, une porte soignée ou un bardage réparé donnent de la tenue à la couleur. Lors de votre promenade, accordez quelques minutes à la maison qui attire moins les appareils photo. Vous y trouverez peut-être une menuiserie remarquable, une association inattendue ou simplement le bleu exact que vous cherchiez sans le savoir.

écrit par

Michaëla

Passionnée d’architecture, je voyage les yeux grands ouverts et l’esprit curieux. Chaque ville est pour moi un musée à ciel ouvert où les façades montrent leur histoire, où les lignes, les matières et les volumes dialoguent avec la lumière. J’aime observer les détails que l’on ne remarque pas toujours au premier regard : une corniche sculptée, un jeu d’ombres sur un mur moderne, une porte ancienne patinée par le temps. Voyager, c’est découvrir le monde à travers ses bâtiments, comprendre les cultures à travers leurs formes et leurs espaces. Mon regard s’attarde, analyse, s’émerveille — car pour moi, l’architecture n’est pas qu'un décor, c’est une émotion.