Trakai est associée à son château sur l’eau. Pourtant, avant même d’apercevoir les tours de brique, vous traversez un autre décor fort : une rue bordée de maisons en bois peintes de vert, de bleu, d’ocre ou de brun. Ces façades alignées, avec leurs trois fenêtres donnant sur la rue, font partie de l’identité de la ville autant que le château. Elles montrent l’histoire d’une petite communauté : les Karaïmes.
Ces maisons sont un ensemble architectural à part entière. Voyons comment elles se sont formées, à quoi elles servent encore aujourd’hui et pourquoi elles méritent qu’on lève les yeux en passant.
Une ancienne capitale où le bois a gardé sa place
Trakai se trouve à une trentaine de kilomètres de Vilnius, dans un paysage de lacs et de petites collines. Au Moyen Âge, la ville a été l’une des capitales du Grand-Duché de Lituanie. Les ducs y ont fait bâtir deux châteaux, dont celui de l’île, aujourd’hui très connu des visiteurs.
Mais la ville n’est pas qu’un décor autour d’une forteresse. Les quartiers situés entre la gare et le château gardent une trame de petite ville de bois, avec des rues qui suivent le relief et les berges. Les guides touristiques insistent surtout sur Karaimų gatvė, la rue principale qui mène au château. Elle est bordée d’un alignement de maisons en bois appartenant ou ayant appartenu à des familles karaïmes.
Depuis 1991, Trakai se trouve dans le périmètre du parc historique national de Trakai, créé pour protéger le paysage des lacs, châteaux et constructions traditionnelles. Le texte de présentation officiel du réseau World Heritage Journeys mentionne les maisons karaïmes de bois comme l’un des atouts du site.
Les Karaïmes et leurs maisons : une implantation ancienne
Les Karaïmes (ou Karaïtes) sont un petit groupe turcophone de confession karaïte, une branche du judaïsme qui reconnaît l’autorité de la Bible hébraïque sans la tradition talmudique rabbinique. Les sources historiques lituaniennes rappellent que le grand-duc Vytautas les a fait venir de Crimée à la fin du XIVᵉ siècle pour servir comme gardes et serviteurs dans la zone de Trakai.
Ils ont été installés sur ce qui correspond aujourd’hui à Karaimų gatvė, un secteur parfois décrit comme « petite ville dans la ville » dans les présentations et les itinéraires culturels officiels. Cette implantation en bordure de la route du château leur donnait une place stratégique : protéger l’accès à la résidence ducale, cultiver les terres voisines et tenir certaines fonctions de service.
Avec le temps, la communauté s’est réduite, mais elle est toujours présente. Les maisons en bois ne sont donc pas uniquement un décor pour les visiteurs. Selon un article de blog consacré à la culture karaïme à Trakai, certaines familles y vivent encore, tiennent des restaurants de kibinai (chaussons farcis) ou participent à des activités culturelles. Et quelques maisons sont occupées toute l’année.
Une architecture de rue : volumes simples et détails
Les maisons en bois de Trakai suivent un modèle assez répétitif quand on les regarde depuis la rue. Un volume principal en rez-de-chaussée, parfois avec comble aménagé. Une toiture à deux pans. Un pignon ou un long pan tourné vers la rue. Et surtout, trois fenêtres alignées sur la façade principale.
Cette façade à trois ouvertures est un trait distinctif des maisons karaïmes. Une interprétation citée veut que ces trois fenêtres symbolisent Dieu, la famille et le grand-duc. Une autre explication locale, plus terre à terre, rappelle qu’à une époque où l’ouverture sur la rue était taxée, disposer de trois fenêtres marquait un certain statut, voire même un privilège accordé à la communauté.
La structure est celle des maisons traditionnelles lituaniennes en bois : madriers ou ossature, planches de bardage, soubassement en pierre ou en brique, toiture en tôle ou en tuile. Les maisons sont disposées en rang continu, parfois mitoyennes, parfois séparées par un passage vers la cour. Cette organisation en « village de rue » se retrouve aussi dans d’autres localités historiques lituaniennes, comme Senieji Trakai, où une réserve architecturale protège un alignement similaire de maisons en bois.
Les couleurs : entre protection et identité visuelle
Ce qui saute aux yeux à Trakai, ce sont les teintes vives des façades. Les photos montrent du vert, du bleu, de l’ocre, parfois du brun très sombre souligné de blanc sur les encadrements de fenêtres.
La peinture sur bois répondait d’abord à un besoin pratique : protéger les planches contre la pluie et le soleil, retarder les attaques des champignons ou des insectes. Les pigments minéraux ou les colorants disponibles localement, mélangés à des huiles ou à des liants organiques, donnaient une palette limitée mais durable. Aujourd’hui, les propriétaires utilisent des peintures industrielles, mais l’effet recherché est proche : souligner les volumes, marquer les encadrements, parfois différencier la maison du voisin.
Les textes de promotion touristique insistent sur ce contraste entre les façades colorées et la masse de brique du château. Pour un photographe ou un promeneur, la rue fonctionne comme une séquence : succession de volumes de bois peints, clôtures basses, jardins, puis vue sur les tours du château.
Une étude menée par le Département du patrimoine culturel lituanien sur l’architecture en bois signale que la couleur est devenue un élément à part entière des prescriptions de restauration. Dans la vieille ville de Trakai, plusieurs maisons protégées doivent conserver des teintes proches de celles relevées lors des campagnes d’inventaire des années 1970. Ces choix évitent des écarts trop visibles.
Intérieur supposé modeste, vie sociale dense
Sur les façades, tout semble bien rangé : trois fenêtres, un portail ou un portillon, parfois une petite avancée vitrée. Derrière, le plan s’organise souvent autour d’une grande pièce chauffée, flanquée d’espaces plus petits, avec des dépendances dans la cour. Les travaux ethnographiques sur l’habitat karaïme en Crimée et en Lituanie décrivent des maisons sobres, adaptées au climat froid et à une économie de petite production : potager, jardin, parfois quelques animaux.
Dans les années 1990, le musée ethnographique karaïme de Trakai a rassemblé des objets domestiques, des meubles et des archives qui donnent une idée de cette vie quotidienne : icônes, textiles, ustensiles de cuisine, documents d’état civil. La maison y apparaît comme un lieu de culte domestique autant que comme un espace de travail. Ce double rôle transparaît dans la plupart des pièces présentées.
Pour un visiteur, il est rare d’entrer dans une maison encore habitée. En revanche, certains restaurants ou musées installés dans de vieilles constructions reprennent des principes d’aménagement ancien : pièces en enfilade, usage intensif du bois, poêle massif contre un mur porteur. L’effet n’est pas identique à une habitation en bois restée intacte, mais il donne une idée des volumes.
Du premier inventaire aux restaurations récentes
Dès les années 1970, les autorités du patrimoine en Lituanie ont dressé des listes de maisons et de villages en bois à protéger. Un document de synthèse publié par le Département du patrimoine culturel indique qu’à Trakai, 28 maisons en bois de la vieille ville ont été classées comme monuments architecturaux de portée locale. Ce classement a servi de base aux restaurations suivantes.
Depuis, d’autres campagnes de protection ont suivi. Des sources issues de la presse locale et des réseaux sociaux évoquent environ 100 maisons en bois restaurées et placées sous protection d’État à Trakai et dans ses environs. Ces chiffres montrent l’ampleur du travail engagé sur ce type de bâti.
La création du parc historique national a donné un cadre plus large : il s’agit pus de conserver un ensemble urbain au contact d’un paysage lacustre. Les maisons karaïmes prennent alors un double statut : patrimoine de bois et témoignage d’une minorité. Les dossiers de promotion touristique du pays insistent sur cette articulation entre nature, architectures de pierre et de bois, et diversité culturelle.
Une visite à pied : comment lire la rue ?
Pour comprendre les maisons en bois colorées de Trakai, l’idéal est de traverser la ville à pied depuis la gare. Le trajet mène d’abord dans des rues où les maisons de bois côtoient d’autres bâtisses plus récentes. Puis la densité de façades anciennes augmente à mesure que vous approchez de Karaimų gatvė.
Les offices de tourisme et certains blogs de voyage suggèrent d’observer trois choses : les trois fenêtres, la couleur et la relation avec la rue. La façade fonctionne comme une carte de visite : on y lit l’alignement des pièces, la hiérarchie entre espaces chauffés et annexes, la façon dont la famille se montre à l’espace public. Ces détails suffisent à comprendre l’organisation intérieure de la maison.
Une étude récente sur la promotion du patrimoine en Lituanie souligne que beaucoup de visiteurs viennent surtout pour le château, puis découvrent ces maisons presque par hasard. Les circuits guidés qui insistent davantage sur l’architecture karaïme permettent de recontextualiser le site : on ne se trouve pas dans un décor de parc d’attraction, mais dans un quartier encore habité, où la restauration des façades s’articule avec des usages quotidiens. Cela change la manière dont ils perçoivent la ville.
Entre carte postale et cadre de vie : un équilibre à trouver
Les maisons en bois colorées de Trakai sont devenues un motif récurrent des brochures sur la Lituanie. Un article récent de promotion du tourisme national présente Trakai comme un lieu où « l’architecture traditionnelle de bois et l’héritage karaïme » complètent le château et les lacs.
Pour les habitants, cette visibilité a deux faces. Elle apporte des ressources économiques via la restauration, la location de chambres ou les restaurants. Mais elle impose aussi des contraintes : entretien du bois, respect des prescriptions de couleur, flux de visiteurs devant les fenêtres.
Les études sur la gestion du patrimoine en bois en Lituanie soulignent cette tension : comment garder un tissu de maisons habitées, où les gens peuvent adapter leur maison à leurs besoins, tout en conservant une image cohérente d’ensemble. À Trakai, la réponse passe par la combinaison de règles de protection, d’aides aux travaux et d’une valorisation de la culture karaïme qui ne se limite pas à un décor.
Pour vous, en tant que visiteur, ces maisons offrent un bon test : regarder une façade en bois peinte, c’est aussi se demander qui habite derrière, d’où vient cette petite communauté, et comment elle a gardé sa place au pied d’un château très fréquenté. Trakai montre que l’architecture en bois, loin d’être un élément du passé, peut encore structurer une ville et donner un visage précis à une histoire locale.