À Røros, vous marchez dans une ville où presque tout est en bois. Les façades sombres longent les rues, les toitures portent encore parfois des toits d’herbe traditionnels de Norvège (le torvtak), et l’on voit au loin les tas de scories qui rappellent l’extraction du cuivre. L’ensemble ne ressemble ni à un village-musée, ni à une station touristique montée de toutes pièces. C’est une petite ville de montagne, avec ses commerces, ses écoles, ses habitants, mais posée sur trois siècles d’histoire minière.
Une ville minière née du cuivre
Røros apparaît au XVIIᵉ siècle après la découverte de cuivre dans la région, puis la création de la compagnie minière dans les années 1640. Pendant 333 ans, jusqu’en 1977, l’extraction et la fusion du minerai organisent la vie locale. La ville s’implante à environ 600 mètres d’altitude, loin des grands axes, dans un climat rude. Le bois devient la ressource évidente : matériau disponible, assez léger pour être transporté, et compatible avec les techniques de construction nordiques.
Aujourd’hui, les textes de l’UNESCO décrivent Røros comme une ville entièrement bâtie en bois, insérée dans un paysage culturel qui montre comment une communauté s’est adaptée à un environnement de montagne, froid et isolé. Quand on lit ces descriptions, on imagine une carte postale. Sur place, la réalité est plus concrète : odeur de fumée, neige tassée dans les rues l’hiver, traces de boue au printemps. Le cuivre a cessé de sortir du sol, mais la ville garde cette organisation issue du travail minier.
Un centre urbain presque entièrement en bois
Le centre de Røros rassemble environ 80 à 100 maisons en bois d’un ou deux étages dans le périmètre classé, et près de 2 000 bâtiments sur l’ensemble de la ville, toujours majoritairement en bois.
Vu de loin, on pourrait croire à une suite de fermes traditionnelles norvégiennes alignées. En réalité, ces habitations forment un tissu urbain très dense, avec des rues structurées, des angles, des placettes. Le bois y tient le rôle que la pierre joue dans d’autres villes européennes.
Les façades s’organisent en tronçons mitoyens. Les volumes restent modestes, souvent deux niveaux seulement, mais les fronts bâtis donnent une impression d’enchaînement continu. Cette échelle relativement basse garde le ciel présent, même au cœur du centre historique.
Pour les habitants, l’effet est très concret : rues à taille humaine, ombre portée l’été, circulation limitée. Beaucoup se déplacent à pied, parfois avec une luge l’hiver pour transporter des courses, ce qui donne une idée de la manière dont cette trame urbaine reste adaptée au quotidien.
La rue commerçante et ses façades sombres
Le visiteur arrive en général par Kjerkgata, la grande rue qui mène à l’église baroque, l’un des rares bâtiments en maçonnerie de la ville.
Ici, les maisons de marchands et d’artisans montrent un visage plus affirmé : façades sombres, parfois presque noires, vitrines au rez-de-chaussée, fenêtres aux encadrements clairs. Cette teinte foncée vient de l’usage de goudron de pin ou d’huiles protectrices, appliqués sur le bois pour le protéger de l’humidité et des intempéries. Elle renvoie aussi à la fumée omniprésente à l’époque de la fusion du cuivre.
Certains voyageurs décrivent cette rue comme une remontée dans le temps, avec cette suite de façades noirâtres qui évoque presque un décor médiéval. Mais la vie qui s’y déroule est actuelle : cafés, boutiques de design local, épiceries, écoles à proximité. Un commerçant racontait lors d’un entretien que l’hiver, il reconnaît ses voisins au bruit de leurs pas dans la neige tassée devant sa vitrine. Ce genre de détail montre comment l’architecture et le climat finissent par rythmer les actions du quotidien.
Les cours intérieures, cœur de la maison
Røros ne se comprend pas uniquement depuis la rue. Le véritable centre de chaque propriété se trouve derrière les façades, dans des cours intérieures fermées par plusieurs bâtiments. Les maisons sur rue abritaient le logement principal, tandis que les ailes autour de la cour réunissaient les ateliers, les étables, les entrepôts et les petits logements annexes. Ce dispositif répond à des besoins précis : se protéger du vent, rassembler travail et habitat, surveiller les stocks de bois, de charbon ou de minerai. Les cours servaient aussi d’espace de vie, pour faire sécher le linge, jouer, réparer des outils.
Aujourd’hui, ces cours gardent cette fonction de cœur domestique. Vous y verrez des bûches rangées sous un auvent, un traîneau posé contre un mur, parfois un banc contre une façade goudronnée. Certains propriétaires ouvrent ponctuellement ces espaces lors de visites guidées. On mesure alors la compacité de ce modèle : peu de place perdue, tout s’organise autour de quelques mètres carrés protégés.
Toits d’herbe et climat de montagne
Une partie des maisons de Røros porte encore un toit recouvert de végétation, hérité des techniques de couverture en tourbe et bouleau qui étaient répandues dans la campagne norvégienne.
Le principe est simple à décrire, même si la mise en œuvre demande du savoir-faire : planches de bois, couches d’écorce de bouleau pour l’étanchéité, puis épaisseur de terre et de gazon. La masse végétale isole du froid, stabilise la toiture et offre l’été une réserve de fraîcheur appréciable.
Dans une ville de haute altitude comme Røros, ce type de couverture répond bien aux écarts de température et au poids de la neige. Des études menées sur des toits végétalisés en climat nordique montrent d’ailleurs une bonne capacité à retenir l’eau de pluie et à lisser les flux de ruissellement.
Ces toits recouverts d’herbe donnent une image féérique de l’architecture minière. Ils relient la ville aux fermes des environs, comme si un morceau de paysage montagnard s’était posé sur les maisons.
Vivre et travailler sous le même toit
Pendant les siècles d’activité minière, Røros ne se résumait pas à un site industriel entouré de logements standardisés. Les fonctions se mélangeaient. Dans une même maison, on trouvait pièce de vie, petite boutique, atelier et grenier à provisions. Les ruelles derrière la grande rue alignaient les maisons de mineurs, plus modestes que celles des marchands, mais toujours en bois. Cette proximité entre habitat et travail tenait aussi au climat. Quand le vent souffle sur le plateau, parcourir de longs trajets devient pénible. Mieux vaut descendre quelques mètres vers la forge, la boutique ou l’atelier voisin.
Un guide local aime raconter qu’autrefois, un mineur pouvait passer de la maison à la galerie, puis de la galerie à la taverne, presque sans quitter le réseau de bâtiments protégés du vent. L’histoire a sans doute été embellie avec le temps, mais elle traduit une réalité : l’architecture de Røros s’est développée pour limiter l’exposition aux intempéries et rassembler les fonctions dans un périmètre restreint.
Reconstruire après l’incendie sans perdre le bois
La ville est détruite à la fin des années 1670 lors des guerres avec la Suède. Elle est ensuite reconstruite, toujours en bois, alors qu’un tel choix pouvait paraître risqué du point de vue des incendies.
Les autorités et la compagnie minière auraient pu imposer la pierre. Elles choisissent plutôt d’améliorer l’organisation urbaine : rues élargies à certains endroits, distances plus régulières entre les constructions, surveillance renforcée des feux domestiques. Le matériau reste le même, mais les usages évoluent.
Ce choix en dit long sur la valeur accordée au bois à l’époque. Il ne s’agissait pas seulement d’un matériau économique. Les habitants maîtrisaient ses réactions au froid, à l’humidité, au vieillissement. Une maison en bois bien entretenue pouvait durer plusieurs générations. Aujourd’hui encore, les contrôles réguliers, l’entretien des façades goudronnées et la vigilance vis-à-vis des installations électriques prolongent cette relation prudente avec un matériau combustible. Les rapports de suivi de l’UNESCO insistent sur ce travail d’entretien patient, mené maison par maison.
Ce que les maisons de Røros disent du bois en ville
Regarder les maisons de Røros, c’est observer une réponse concrète à des contraintes fortes : climat montagneux, ressources limitées, activité industrielle lourde. La ville a choisi le bois et s’y tient encore, avec tout ce que cela suppose d’entretien, de vigilance, de confort thermique et de continuité visuelle.
Pour vous, cette histoire peut nourrir une réflexion très actuelle. Le bois revient en force dans la construction contemporaine, y compris en ville. On parle d’immeubles à structure bois, de surélévations, de quartiers entiers bâtis autour de ce matériau. Røros rappelle que ce n’est pas une mode récente. C’est une manière ancienne d’habiter qui, ici, n’a jamais vraiment disparu.
Si vous avez l’occasion de vous y rendre, prenez le temps de quitter la grande rue. Passez sous un porche, entrez dans une cour, observez les assemblages de madriers, la façon dont un escalier extérieur vient se fixer contre une façade, la jonction entre un toit d’herbe et un mur sombre. Vous verrez comment, à Røros, l’architecture en bois ne se limite pas à quelques belles façades. Elle forme une ville entière, encore habitée, qui continue à composer avec ce matériau jour après jour.