Hobbiton : village Hobbit à Matamata en Nouvelle-Zélande

Il y a des lieux qui ne cherchent pas à faire “comme si”. Hobbiton, près de Matamata, assume son statut : un décor de cinéma construit sur une ferme, pensé pour la caméra, puis repris pour accueillir des visiteurs. Et pourtant, quand on marche sur ces chemins, on sent vite que le sujet dépasse la nostalgie. Le site est un cas d’école d’architecture “de récit” : une architecture qui n’abrite pas vraiment, mais qui donne l’impression d’avoir toujours été là. Hobbiton s’installe sur l’Alexander Farm, une exploitation de 1 250 acres dans le Waikato, choisie après des repérages aériens à la fin des années 1990.

Il existe pourtant une autre lecture possible de Hobbiton, bien loin des plateaux de cinéma. En Moldavie, dans les villages de Tîra, Rogojeni et Ruseștii Noi, les bordeie (maisons semi-enterrées traditionnelles) montrent que cette image d’habitat n’a rien de fantaisiste. Ces constructions paysannes, creusées dans la terre et couvertes de végétation ou de toitures basses, répondaient à des contraintes concrètes : climat, ressources limitées, recherche de stabilité thermique. Face à elles, Hobbiton apparaît moins comme une invention que comme une réinterprétation poétique d’un principe ancien, déjà éprouvé.

Matamata et le choix d’un relief “lisible”

Le décor a été implanté dans des collines arrondies, avec une lecture immédiate : une vallée douce, un étang, des pentes qui guident le regard. Les équipes de repérage ont retenu le lieu car il évoquait une campagne ancienne, sans routes visibles ni éléments techniques qui cassent l’illusion.

Pour un œil d’architecte, ce choix dit déjà beaucoup. Le relief joue le rôle d’un plan masse naturel. Il impose des circulations courtes, des points de vue, et des “façades” qui se découvrent à la bonne distance. Ce n’est pas la ville qui dessine le paysage : c’est le paysage qui dicte la ville.

maison de hobbit à matamata

D’un décor provisoire à un site durable

La première construction a démarré en mars 1999 pour servir de village de la Comté dans The Lord of the Rings. On parle ici d’un chantier lourd : création d’une route d’accès, terrassements, réseaux à gérer, logistique. La New Zealand Army a même été mobilisée avec des engins pour aménager l’accès.

Après le tournage du Seigneurs des Anneaux, l’idée initiale était de démonter et de rendre la zone à l’agriculture. Une partie du décor a donc été retirée, et des “trous” ont été rebouchés. Puis un accord a permis de conserver ce qui n’avait pas été détruit et d’ouvrir des visites organisées.

Ce basculement est intéressant : on passe d’une architecture éphémère à une architecture entretenue. Le même objet change de statut. Ce n’est plus un décor “qui tient le temps d’un tournage”, c’est un lieu qui doit supporter la pluie, les flux, les reprises de peinture et l’usure des cheminements.

Les “hobbit holes” : l’art de la façade qui raconte une vie

Hobbiton compte 37 façades de maisons creusées dans le talus, avec portes rondes, petites fenêtres et jardinet à l’échelle d’un quotidien imaginaire. Leur force vient d’un mélange très précis :

  • L’architecture enterrée : la terre au-dessus agit comme une une “coiffe” paysagère. Visuellement, la maison sort du sol plutôt qu’elle ne s’y pose.
  • La géométrie domestique : des ouvertures basses, des volumes qui semblent petits, des marches irrégulières, des murets. Tout est à hauteur de corps, jamais à hauteur de monument.
  • Le désordre contrôlé : outils, boîtes aux lettres, étendoirs, potagers, clôtures, tout ce qui suggère une vie ordinaire. On a l’impression que quelqu’un vient de poser ses affaires avant le dîner.

Il faut aussi rappeler une chose : pour beaucoup de ces maisons, on parle de façades. Le décor est pensé pour être vu de l’extérieur. On est dans une mise en scène architecturale, pas dans un village habité.

trou de hobbit à hobbiton

Matériaux et textures : bois, terre, enduits, chaume

Le site « Hobbiton » fonctionne parce qu’il est “mat” et texturé. Rien n’est lisse. Les murs ont des finitions d’enduits, les encadrements affichent un bois travaillé, et les toitures des bâtiments comme l’auberge ou le moulin ont reçu un chaume réalisé avec des roseaux du secteur.

Ces choix répondent à deux contraintes très concrètes :

  1. La lecture à distance : à quelques mètres, la texture doit accrocher la lumière et donner du relief.
  2. La lecture de près : les visiteurs s’approchent, prennent des photographies, touchent parfois du regard chaque détail. Le moindre “faux” trop visible ruine l’effet.

Le “grand arbre” au-dessus de Bag End illustre bien cette logique. Un chêne massif a été installé, recréé sur place avec un travail d’accessoirisation (jusqu’aux feuilles). C’est un repère. Dans n’importe quel village, on a un point haut, un arbre, une place, quelque chose qui organise l’image mentale du lieu.

Urbanisme miniature : chemins, seuils, vues, échelle

Hobbiton n’est pas un alignement de maisons. C’est une promenade scénarisée. Les chemins serpentent, les portillons créent des seuils, les ponts et le bord de l’eau composent des transitions. On croise un moulin et un pont en double arche, construits pour le décor.

Ce qui retient l’attention, c’est la gestion de l’échelle :

  • des maisons “plus riches” en haut, proches de Bag End, placées comme un belvédère,
  • des maisons plus modestes plus bas, près de l’eau et des circulations,
  • des vues cadrées qui évitent de voir trop loin, pour garder l’impression d’un monde clos.

Même si vous venez sans affection spéciale pour Tolkien, vous pouvez lire l’endroit comme un exercice de composition : comment faire croire à une densité sans densité, à une ancienneté sans siècles, à une vie de village sans habitants permanents. On regarde moins une fiction qu’un montage spatial très maîtrisé.

sentier vers une maison de hobbit à matamata

Jardins et paysage : le décor qui vieillit mieux

Sur un site comme celui-ci, la végétation fait la moitié du travail. Les haies, massifs, potagers et plantes grimpantes donnent une profondeur que la menuiserie ne peut pas fabriquer. Les concepteurs ont cherché une impression de lieu “installé” en travaillant les jardins et les détails avant la caméra.

Si vous regardez bien, l’architecture est presque un support pour le paysage. Les talus portent les maisons. Les bordures guident le regard. Les fleurs et les légumes montrent un calendrier agricole imaginaire. C’est aussi pour cela que le lieu tient sur la durée : un jardin, quand il est entretenu, gagne en crédibilité avec les saisons. Les constructions se font discrètes, laissant la végétation prendre la parole.

Un détail amusant, quand on s’intéresse aux usages : les jardins sont plus “parlants” que les façades.Un carré potager, un chemin de gravier, un arrosoir, ça retient l’œil plus longtemps. On s’y projette.

L’auberge, le moulin et les bâtiments communs

Un village crédible a besoin de lieux collectifs. Hobbiton a donc ses repères : le moulin, le pont, et l’auberge (le Green Dragon Inn), qui sert de “centre” dans la perception du public. Le site officiel met en avant cette expérience de visite guidée dans un cadre conçu pour la Comté.

Architecturalement, ces bâtiments font “masse”. Les maisons enterrées se fondent dans le talus. Les bâtiments communs donnent une verticalité, un front bâti, une présence lisible depuis plusieurs points du parcours. Sans eux, vous auriez une série de portes dans l’herbe. Avec, vous avez une scène de village.

Green Dragon Inn à Hobbiton

Quand l’entretien devient un projet d’architecture

Hobbiton n’est pas un site caché. Les volumes de visiteurs annoncés sont très élevés, avec des projections autour de plusieurs centaines de milliers par saison selon la presse locale, et une hausse évoquée d’une saison à l’autre. Et là, on revient à des sujets concrets, presque “bâtimentaire” :

  • sols : comment garder des cheminements propres quand il pleut et que ça piétine,
  • plantations : comment protéger les massifs et maintenir une impression de nature abondante,
  • finition : comment repeindre, réparer, reprendre sans que cela se voie,
  • infrastructures : toilettes, eaux, sécurité, accueil… tout doit exister sans prendre le dessus.

Ce type d’entretien, c’est un chantier permanent à Hobbiton. Pas spectaculaire, mais déterminant. Un décor non entretenu s’abîme. Un décor entretenu devient un paysage culturel.

Conseils de visite avec un œil “architectural”

Si vous venez visiter le village Hobbiton en Nouvelle Zélande, vous pouvez vous amuser à regarder le lieu comme un projet, pas comme un musée du cinéma. Regardez d’abord les lignes de vue : d’où part le chemin, ce que vous voyez, ce qui est caché, et comment la topographie sert de décor naturel.

Puis observez les seuils : les portillons, les murets, les marches, les petits changements de niveau. Dans un vrai village, ce sont eux qui fabriquent l’intimité. Ici, ils fabriquent le récit.

Enfin, approchez-vous des maisons et notez ce qui “fait vrai” sans être vrai : la proportion des portes, les irrégularités, les objets posés. Vous verrez vite que l’architecture, ici, n’est pas conçue pour l’usage. Elle est conçue pour la perception. Et c’est exactement ce qui rend le lieu si intéressant à analyser.

En quittant Hobbiton, une idée vient. Pas celle de reproduire un décor à l’identique, mais celle d’adapter certains principes à une échelle domestique. Travailler avec le relief, accepter des formes basses, laisser la végétation structurer l’espace, penser aux usages. C’est sans doute pour cette raison que certains s’interrogent sur la possibilité de construire une maison de hobbit dans son jardin : moins pour copier un film que pour retrouver une relation plus directe entre le sol, l’abri et le paysage. Ici, le décor rappelle que l’architecture peut aussi commencer par l’imaginaire, puis se traduire par des choix très concrets.