Des bâtiments étonnants fabriqués en forme (ou à partir) de bateaux

Voués à la casse ou à l’oubli, certains bateaux connaissent une seconde vie à terre. Coques échouées, péniches désarmées ou navires de travail hors d’usage deviennent la matière première de projets architecturaux aussi ingénieux qu’inattendus. Transformés en maisons, en lieux culturels ou en hôtels, ces bâtiments fabriqués à partir d’anciens bateaux recyclés interrogent notre rapport aux matériaux, au paysage et à la mémoire maritime. À la croisée de l’architecture expérimentale, du réemploi et du patrimoine naval, ces réalisations étonnantes montrent comment l’existant peut être détourné avec intelligence pour donner naissance à des espaces durables, singuliers et ancrés dans leur histoire.

Benson Ford Shiphouse, île de South Bass, lac Érié, Ohio

La Benson Ford Shiphouse, sur l’île de South Bass, sur le lac Érié, est un exemple spectaculaire de reconversion architecturale à partir d’un navire industriel. À l’origine, il s’agissait d’un cargo construit et lancé en 1924 pour la Ford Motor Company. Ce bateau de travail était destiné au transport du minerai de fer et d’autres matériaux stratégiques entre les ports des Grands Lacs, à une époque où l’industrie sidérurgique américaine reposait largement sur ces voies d’eau intérieures. Pendant plusieurs décennies, le navire a rempli une fonction purement utilitaire, emblématique de l’âge industriel du Midwest.

Déclassé en décembre 1981, le navire est ensuite vendu à Frank J. Sullivan, qui imagine une reconversion radicale. Cinq ans plus tard, la partie avant du bateau est déposée et transformée en une vaste maison d’été. La structure conserve l’ossature et les volumes d’origine du navire, mais les espaces intérieurs sont réaménagés pour créer une habitation de quatre niveaux, totalisant environ 650 m². Entre architecture résidentielle et patrimoine naval, cette transformation assume son héritage maritime, tout en démontrant qu’un ancien bateau de fret peut devenir un lieu de vie confortable, spectaculaire et durable.

Bâtiment Coca-Cola, Los Angeles, Californie

La Coca-Cola Building à Los Angeles est un exemple remarquable d’architecture industrielle conçue comme une œuvre d’art en soi. Conçu par l’architecte américain Robert V. Derrah et achevé en 1939, ce bâtiment de conditionnement de boissons adopte un style Streamline Moderne, une déclinaison tardive de l’Art déco inspirée par l’aérodynamisme et les formes des véhicules de transport de l’époque. L’ensemble a été créé en remodelant et unifiant cinq structures industrielles préexistantes en une seule façade continue qui évoque l’allure d’un paquebot : portholes, passerelles métalliques, lignes horizontales et ponts sur le toit offrent à l’édifice une identité visuelle ludique et saisissante à Los Angeles.

Si l’extérieur du bâtiment, peint de blanc avec des accents rouges caractéristiques de la marque, attire l’œil des amateurs d’architecture et des passionnés de design du XXᵉ siècle, il témoigne aussi de l’esprit d’innovation de son époque. Commandé par Stanley Barbee, alors président de la Coca-Cola Bottling Company of Southern California, le projet cherchait à unifier les fonctions administratives, de production et d’entreposage sous une esthétique audacieuse censée symboliser la modernité et l’efficacité industrielle. Désigné monument historique culturel de la ville de Los Angeles en 1975, ce bâtiment est un point de repère architectural visible depuis la rue, même si l’intérieur n’est pas ouvert au public.

Bâtiment Coca-Cola Los Angeles

Cabane bateau, Lindisfarne, Royaume-Uni

Sur l’île de Lindisfarne, aussi appelée Holy Island, au large de la côte du Northumberland (Royaume-Uni), une tradition maritime unique perdure depuis plus d’un siècle : la transformation de vieux bateaux de pêche hors d’usage en petits bâtiments fonctionnels. Dès que les herring boats (bateaux de pêche au hareng) n’étaient plus jugés aptes à naviguer, les pêcheurs locaux les retournaient et les installaient comme abris ou remises en bord de mer, pour y ranger leurs filets, outils ou autres équipements : une façon ingénieuse de prolonger la vie des coques et d’éviter la casse. Ces constructions, reconnaissables à leur silhouette ondulante et à leur coque inversée, jalonnent encore aujourd’hui les abords du port et du château de Lindisfarne, offrant un témoignage saisissant du patrimoine maritime de l’île.

Les « boat huts » de Lindisfarne sont parmi les exemples les mieux conservés de ce type de réemploi traditionnel, en partie protégés et mis en valeur par le National Trust. Certains de ces abris ont une histoire documentée remontant au début du XXᵉ siècle ; ils ont été replacés ou restaurés au fil du temps lorsqu’ils tombaient en ruine ou étaient endommagés (par exemple par un incendie en 2005), mais leur forme caractéristique rappelle toujours que ces morceaux d’épaves, retournés comme des coques fantômes, font désormais partie intégrante du paysage culturel et paysager de l’île de Lindisfarne.

Shiphous, Batuan, Bohol, Philippines

À Batuan, au cœur de l’île de Bohol, le Shiphous est un bel exemple d’architecture inspirée du monde maritime. Construit pour ressembler à la proue d’un navire, le bâtiment reprend de manière très littérale les codes du bateau : coque blanche et bleue, balcons assimilés à des ponts, garde-corps métalliques, hublots, mât décoratif et inscriptions maritimes comme “Safety First”. L’ensemble donne l’impression qu’un navire s’est échoué en pleine terre, dans un paysage tropical ponctué de palmiers, créant un contraste volontairement saisissant entre imaginaire naval et environnement rural philippin.

Contrairement aux cabanes de pêche issues du réemploi direct de coques anciennes, le Shiphous relève davantage d’une transposition architecturale que d’un recyclage. Le bâtiment est une construction en dur, conçue pour accueillir des fonctions domestiques et commerciales, parfois présentée comme une maison-restaurant ou un lieu ouvert au public. Son intérêt architectural tient à cette appropriation formelle du bateau comme modèle bâti : la proue devient façade, les ponts deviennent des niveaux habitables, et l’esthétique navale sert de langage architectural à part entière. Dans le contexte philippin, où l’imaginaire maritime est très présent, le Shiphous illustre une façon de faire dialoguer architecture, symbole et mémoire du monde marin, sans passer par la récupération matérielle d’un navire réel.

Le S. Encinitas et le S.S Moon Light, Encinitas, Californie

À Encinitas, non loin de Moonlight Beach, deux silhouettes improbables dominent encore le paysage : le S. Encinitas et le S.S. Moon Light. Ces « navires » ne sont pas d’anciens bateaux recyclés, mais des répliques architecturales construites en 1928 par Miles Kellogg, un ingénieur à la retraite fasciné par le monde maritime. Leur proue, leurs rangées de hublots et leurs superstructures évoquent les paquebots et cargos du début du XXᵉ siècle, au point de donner l’illusion d’un chantier naval près de l’océan.

L’originalité du projet tient autant à son intention qu’à ses matériaux. Kellogg bâtit ces structures à partir de matériaux de rebut récupérés sur l’ancien établissement de bains de Moonlight Beach, construit en 1916 puis démoli peu avant la réalisation des navires. Bois, éléments de charpente et composants réemployés servent à donner corps à ces faux bateaux, conçus dès l’origine comme des bâtiments fixes et non navigants. Utilisés comme habitations et espaces de vie, le S. Encinitas et le S.S. Moon Light sont aujourd’hui considérés comme des curiosités locales emblématiques, à la frontière entre architecture vernaculaire, recyclage précoce et hommage poétique à la culture maritime de la côte californienne.

Une maison bateau entre Fier et Berat en Albanie

Entre Fier et Berat, le long de la route qui traverse les plaines du centre-sud de l’Albanie, se dresse une construction qui intrigue les voyageurs : une maison en forme de navire, figée dans le paysage comme un vaisseau échoué loin de la mer. Cette structure impressionnante, souvent appelée la “Ship House” d’Albanie, s’élève sur sept niveaux et imite fidèlement l’apparence d’un bateau, avec de grandes ouvertures rappelant des hublots, une proue élancée et des balcons qui suggèrent des ponts. Elle est visible depuis la route principale entre Fier et la célèbre ville historique de Berat, ce qui en fait une curiosité architecturale très photographiée par les touristes et les amateurs d’architecture atypique.

Contrairement à une embarcation véritable, cette « maison-bateau » n’a jamais été conçue pour naviguer : il s’agit d’un bâtiment terrestre construit pour évoquer un navire géant, sans port à proximité ni fonction nautique réelle. Son origine remonte à une initiative individuelle ou locale d’architecture insolite : le projet aurait été élaboré en tant qu’attraction touristique ou expression d’un style hors-norme, bien qu’il ne soit pas fini ou pleinement exploité. Cette construction est un exemple d’architecture inventive, illustrant comment des formes inspirées du monde marin peuvent être transposées en bâtiment.

maison bateau en albanie

Une villa à Marseille, France

Sur la roche du littoral marseillais, cette villa à l’allure de paquebot fait partie des constructions les plus intrigantes de la côte méditerranéenne. Implantée à flanc de falaise, face à la mer, elle adopte une composition horizontale : volumes étagés, terrasses continues, garde-corps filants et façade arrondie évoquent la silhouette d’un navire prêt à prendre le large. Vue depuis la mer, la maison donne l’illusion d’une proue blanche surgissant de la roche calcaire, un effet renforcé par l’alignement régulier des ouvertures, assimilables à des hublots, et par la superposition des niveaux qui rappellent des ponts.

Ce type d’architecture s’inscrit dans une tradition bien ancrée à Marseille, développée au cours de la première moitié du XXᵉ siècle, lorsque l’esthétique navale influence fortement les villas balnéaires et les maisons modernistes du littoral. Sans être issue du recyclage d’un bateau réel, cette villa transpose le langage maritime dans l’architecture résidentielle : elle affirme un rapport frontal à la mer. À Marseille, ville portuaire par excellence, ce dialogue entre habitat, paysage et imaginaire maritime prend une dimension presque identitaire, faisant de cette « villa-bateau » un repère visuel fort du rivage urbain.

Une maison bateau à Derrynane Beach, Irlande

Sur la côte du County Kerry, à l’extrémité sud-est de Derrynane Beach, se trouve une maison en forme de navire qui attire le regard des voyageurs. Cette demeure atypique, souvent surnommée « Ship House » ou St Anne, est construite comme un navire échoué dans les dunes, avec une proue orientée vers l’horizon marin et une superstructure qui évoque les ponts d’un bateau traditionnel. Visible à quelques pas seulement des vagues et dominée par la vue spectaculaire sur la baie de Derrynane, elle se détache sur le paysage vert et accidenté du Ring of Kerry, l’un des itinéraires côtiers les plus célèbres d’Irlande.

Cette résidence a été érigée dans les années 1950 comme maison de vacances par Francis et Ros Horgan, un couple originaire de Macroom, qui souhaitait marier leur amour de la mer à une architecture originale. Construite avec soin comme un « one-off », la maison intègre de nombreux détails inspirés de la construction navale (hublots, passerelles, pont supérieur, et même une roue de gouvernail récupérée sur un ancien navire) tout en conservant des fonctions domestiques classiques à l’intérieur. Toujours propriété de la même famille, elle demeure une curiosité insolite de la côte irlandaise.

Captain’s Lodge, Rio de Janeiro, Brésil

À Rio de Janeiro, le Captain’s Lodge, plus connu localement sous le nom de Pousada do Capitão, est une petite construction insolite qui adopte volontairement la forme d’un navire échoué en pleine ville. La façade en proue, peinte en blanc, affiche des ancres décoratives, des marquages rappelant les repères de tirant d’eau et une iconographie maritime assumée, tandis que les volumes supérieurs évoquent les ponts d’un bateau. Installé dans un quartier résidentiel, ce bâtiment terrestre n’est pas issu du recyclage d’une coque réelle, mais d’une mise en scène architecturale inspirée de l’univers nautique, conçue comme une pension ou maison d’hôtes à l’identité visuelle forte. À l’image de nombreuses architectures populaires brésiliennes, le Captain’s Lodge mêle humour, imagination et références maritimes.

Captain's Lodge, Rio de Janeiro, Brésil

Maison bateau au du lac Huron, USA

Sur les rives du lac Huron, cette étonnante maison-bateau terrestre appartient à une tradition nord-américaine bien particulière : celle des shiphouses, des habitations construites à partir de la proue réelle d’un navire démantelé. Dans ce cas précis, la structure visible correspond à l’avant d’un ancien bateau de commerce des Grands Lacs, récupéré lors de son déclassement puis installé à terre, face à l’eau. La coque conserve ses lignes d’origine, ses hublots et son garde-corps, donnant l’illusion d’un navire définitivement amarré au rivage, avec la forêt en arrière-plan et le lac comme horizon naturel.

À l’intérieur, la proue a été entièrement aménagée pour un usage résidentiel, réparti sur plusieurs niveaux correspondant aux anciens ponts. Ce type de reconversion, relativement rare mais bien documenté autour des Grands Lacs, témoigne d’une culture du réemploi maritime née dans les régions portuaires industrielles au XXᵉ siècle. Plutôt que d’envoyer ces coques à la casse, leurs propriétaires ont choisi d’en faire des lieux de vie uniques, mêlant mémoire navale et architecture domestique. Cette maison du lac Huron s’inscrit ainsi dans une lignée de bâtiments hybrides, à la frontière entre patrimoine industriel, architecture vernaculaire et fascination durable pour le monde des bateaux.

Maisons coques de bateau, Equihen Plage, France

Les quilles en l’air désignent une forme d’habitat populaire et insolite qui a marqué le patrimoine culturel de Équihen‑Plage, sur la Côte d’Opale (nord de la France). Dans ce village de pêcheurs du début du XXᵉ siècle, lorsqu’un bateau de pêche devenait trop usé pour naviguer, il n’était pas rare de le traîner sur le rivage, de le retourner et de l’ériger en abri : la coque, maintenant quille en l’air, formait alors le toit d’une habitation, construite contre une levée de terrain ou un mur de soutènement. Recouvertes de goudron pour garantir l’étanchéité, ces maisons en coque de bateau retrounée servaient de logements peu coûteux pour des familles de pêcheurs ou d’entrepôts pour le matériel : une pratique ingénieuse.

Si la plupart de ces quilles en l’air originales ont disparu pendant la Seconde Guerre mondiale, leur souvenir est encore très fort dans la mémoire locale et se voir aussi sur d’anciennes cartes postales. Pour faire renaître cette tradition maritime, la municipalité a fait reconstruire plusieurs coques retournées sur le terrain du camping municipal La Falaise, à flanc de colline face à la mer, en les équipant de tout le confort moderne afin qu’elles puissent être louées comme hébergements insolites aux touristes. Aujourd’hui, ces maisons-bateaux sont à la fois un clin d’œil vivant à l’histoire de la pêche sur la Côte d’Opale et une expérience unique pour les visiteurs désireux d’allier patrimoine et dépaysement.