L’architecture romane est le premier grand style créé au Moyen Âge en Europe après le déclin de la civilisation gréco-romaine. Il n’y a pas de consensus sur la date de début du style roman, avec des propositions allant du 6ème au 11ème siècle. Au 12ème siècle, il s’est développé dans le style gothique, marqué par des arcs en pointe. Des exemples romans peuvent être trouvés à travers tout le continent, ce qui en fait le premier style architectural paneuropéen depuis l’architecture romaine impériale.
Présentation du style architectural roman
Combinant les typologies des anciens bâtiments romains et byzantins et d’autres traditions locales, l’architecture romane est connue pour sa qualité massive, ses murs épais, ses arches rondes, ses piliers, ses voûtes en berceau, ses tours et ses arcades décoratives. Chaque bâtiment a des formes clairement définies, souvent de plan très régulier et symétrique; l’aspect global est celui de la simplicité. Le style peut être identifié dans toute l’Europe, malgré les caractéristiques régionales et les différents matériaux.
De nombreux châteaux ont été construits au cours de cette période, mais ils sont largement dépassés par les églises. Les plus importantes sont les grandes églises abbatiales, dont beaucoup sont encore debout, plus ou moins complètes et fréquemment utilisées. L’énorme quantité d’églises construites à l’époque romane a été remplacée par la période encore plus chargée de l’architecture gothique, qui a reconstruit en partie ou entièrement la plupart des églises romanes en Angleterre et auPortugal.
Les groupes de survivants romans les plus nombreux se trouvent dans des régions moins prospères au cours des périodes suivantes, notamment dans certaines régions du sud de la France, de l’Espagne rurale et de l’Italie rurale. Les survivances de maisons et de palais romans laïques non fortifiés, et les quartiers domestiques des monastères sont beaucoup plus rares, mais ceux-ci ont utilisé et adapté les caractéristiques trouvées dans les bâtiments des églises, à l’échelle domestique.
L’origine du terme « architecture romane » est attribuée à l’archéologue français Charles de Gerville qui fut le premier à utiliser le terme romane en relation avec l’architecture médiévale et ses caractéristiques. Pour vous donner une idée de la raison d’être de cette approche pionnière, voici un petit extrait d’une lettre qu’il a envoyée à son confrère archéologue Auguste Le Prévost, datée du 18 décembre 1818 :
« Je vous ai parfois parlé de l’architecture romane. C’est un mot que j’ai inventé (je pense avec succès) pour remplacer les mots insignifiants de Saxon et de Norman. Tout le monde s’accorde à dire que cette architecture, lourde et rugueuse, est l’opus romanum successivement dénaturé ou dégradé par nos grossiers ancêtres. De même, de la langue latine paralysée, est née cette langue romane dont l’origine et la dégradation ont tant d’analogie avec l’origine et les progrès de l’architecture. Dites-moi, s’il vous plaît, que mon nom Roman (esque) a été inventé avec succès. »
Caractéristiques de l’architecture romane
Les architectes romans ont construit une grande variété de bâtiments, dont les plus courants étaient les églises de village, églises abbatiales, cathédrales et châteaux. Les plus importantes étaient les grandes églises abbatiales. Les caractéristiques typiques de l’architecture romane sont :
- Arches semi-circulaires : la plupart des arches étaient semi-circulaires, bien que quelques bâtiments (cathédrale d’Autun, France; cathédrale de Monreale, Sicile) aient des arches brisées.
- Les fenêtres / portes étroites peuvent être surmontées d’un linteau en pierre : de plus grandes ouvertures dans les bâtiments étaient presque toujours arquées.
- Murs épais : ces murs de soutènement massifs avaient peu et de relativement petites ouvertures et éliminaient presque le besoin de contreforts.
- Arcades ; ce fut une caractéristique particulièrement populaire. Remarque : une arcade se compose d’une rangée d’arches, pris en charge sur des colonnes ou des piliers. Les piliers étaient généralement construits en maçonnerie et étaient carrés ou rectangulaires.
- Toits : ceux-ci étaient faits de bois, puis de pierre. Les toits voûtés comportaient généralement des voûtes en berceau et des voûtes d’arête en pierre ou en brique.
- Tours : c’étaient une caractéristique régulière des églises romanes. Les types de tour inclus dans les bâtiments romans sont les tours carrées, circulaires et octogonales.
Des plans pensés pour la liturgie et la foule
Si l’on retient “l’arc en plein cintre” comme signature du roman, le plan d’église est tout aussi parlant. À partir du XIᵉ siècle, les grands chantiers privilégient une organisation lisible : nef, transept, chœur, chevet. Dans les régions marquées par les pèlerinages, l’architecture se met au service des flux. Les sanctuaires cherchent à faire circuler les fidèles sans interrompre les offices : déambulatoire autour du chœur, chapelles rayonnantes pour multiplier les autels, bas-côtés continus, parfois tribunes au-dessus des collatéraux. L’essor des pèlerinages transforme la conception des églises romanes, notamment par l’adaptation des espaces aux déplacements des visiteurs et au besoin d’abriter des reliques.
Dans ce contexte, Saint-Jacques-de-Compostelle devient un repère majeur : l’UNESCO souligne le rôle structurant du sanctuaire et la place de la cathédrale, qualifiée de chef-d’œuvre roman, dans l’identité urbaine et artistique du site. Cette reconnaissance tient aussi à l’ampleur du chantier engagé entre la fin du XIᵉ et le XIIᵉ siècle, conçu pour accueillir un afflux exceptionnel de pèlerins venus de toute l’Europe.
Le plan à nef large, bas-côtés continus, déambulatoire et chapelles rayonnantes illustre une réponse architecturale directe aux contraintes de circulation et de dévotion liées au culte des reliques. À ce titre, la cathédrale sert de modèle pour d’autres grandes églises de pèlerinage romanes.
Voûter en pierre : un choix architectural
Le passage du couvrement en charpente à des voûtes de pierre (berceau, arêtes, puis solutions nervurées) répond à plusieurs objectifs : monumentalité, prestige, meilleure résistance au feu.
En contrepartie, la voûte “pousse” les murs vers l’extérieur. Cette contrainte explique l’aspect massif du roman : murs porteurs épais, ouvertures limitées, piles puissantes. Britannica résume très bien ce système : arcs semi-circulaires, voûtes en berceau ou d’arêtes, murs et piles massifs, peu de fenêtres, parfois des galeries au-dessus des bas-côtés, le tout destiné à contenir les forces exercées par les voûtes.
Les choix de voûtement varient selon les régions et les phases du style :
- Voûte en berceau : simple et spectaculaire, mais très contraignante pour les murs.
- Voûte d’arêtes : issue du croisement de deux berceaux, elle concentre mieux les charges sur des points d’appui. Elle répartit les charges et limite les poussées latérales sur les murs.
- Premières nervures et arcs légèrement brisés : on les rencontre dans des édifices “tardifs” ou expérimentaux, qui annoncent certaines logiques gothiques.
L’élévation intérieure : nef, tribunes, triforium, clair-étage
L’intérieur roman se lit généralement en “étages”. Selon les traditions locales, on trouve :
- Grandes arcades au rez-de-chaussée (séparant nef et bas-côtés)
- Tribunes (galeries hautes) dans certaines zones, pour la structure et pour accueillir du monde
- Clair-étage plus ou moins développé, avec de petites baies
Cet empilement d’espaces n’est pas du tout un caprice décoratif : il participe à la stabilité du bâtiment, à la gestion des poussées et au contrôle de la lumière. Le résultat est une ambiance plus sombre que dans le gothique, avec un éclairage ponctuel, “sculpté” par des ouvertures étroites.
Portails sculptés : le roman parle en façade
L’architecture romane “construit lourd”, mais elle met aussi en scène un discours théologique à l’extérieur, surtout au portail. Tympan, linteau, voussures, trumeau, chapiteaux : tout peut devenir support d’images.
Le tympan du Jugement dernier à Autun est l’un des exemples les plus commentés, parce qu’il s’inscrit dans le renouveau de la sculpture monumentale au Moyen Âge. Smarthistory insiste sur ce retour de la grande sculpture après l’Antiquité, avec une intensité narrative destinée à frapper les consciences.
Le Metropolitan Museum of Art rappelle aussi l’ampleur prise par la sculpture monumentale à l’époque romane, couvrant façades, portails et chapiteaux, signe d’ateliers très organisés et d’une commande ambitieuse. Cette sculpture ne se limite pas à un rôle ornemental : elle structure la lecture du bâtiment et transmet un message religieux compréhensible par un public illettré. Les thèmes, les emplacements et les styles répondent à une hiérarchie précise, pensée en lien étroit avec l’architecture.
- Sculpture intégrée à l’architecture : volumes adaptés aux contraintes des arcs, piles et colonnes
- Tympans de portails : scènes eschatologiques, Christ en majesté, Jugement dernier
- Chapiteaux historiés : récits bibliques, figures morales, bestiaire symbolique
- Voussures et linteaux : cycles narratifs organisés autour de l’entrée
Monachisme et “églises phares” : l’exemple de Cluny
Le monachisme est l’un des moteurs de l’architecture romane, en raison du rôle central joué par les abbayes dans la société médiévale. Ces établissements ne sont pas uniquement des lieux de prière : ils structurent l’économie locale, organisent les territoires et diffusent des modèles culturels et artistiques. Les communautés monastiques disposent de moyens humains, techniques et financiers importants, leur permettant de lancer des chantiers de longue durée et d’expérimenter des solutions architecturales ambitieuses, en particulier dans le domaine du voûtement et de l’élévation des églises.
Dans ce contexte, l’abbaye de Cluny occupe une place à part. À partir du Xe siècle, l’ordre clunisien développe un réseau d’abbayes et de prieurés qui s’étend à une grande partie de l’Europe occidentale. La troisième église abbatiale, dite Cluny III, consacrée en 1130, marque un sommet du roman monumental : proportions exceptionnelles, maîtrise du couvrement en pierre, articulation rigoureuse des volumes et hiérarchisation claire des espaces liturgiques. Pendant plusieurs décennies, elle est la plus vaste église de la chrétienté occidentale, incarnant la puissance spirituelle et institutionnelle de l’ordre.
L’influence de Cluny dépasse son implantation bourguignonne. Par le biais de ses dépendances, de la circulation des moines et des artisans, mais aussi par l’autorité morale de l’abbaye, des principes architecturaux se diffusent : plans réguliers, importance du chœur, élévations soignées et intégration de la sculpture à l’architecture. Sans imposer une uniformité stricte, ce rayonnement contribue à forger un langage roman partagé, où l’église abbatiale devient un repère monumental, spirituel et urbain.
Un roman “paneuropéen”, mais pas uniforme
Le roman est repérable partout en Europe, tout en restant régional. Les raisons sont concrètes : matériaux disponibles, traditions de taille, héritages antiques, réseaux politiques et religieux.
Quelques tendances fréquemment observées :
- Italie : façades à marqueteries de pierre, bandes lombardes, campaniles, goût pour les rythmes d’arcatures. Ces éléments architecturaux traduisent un héritage antique encore très présent et une forte attention portée à la façade comme surface rythmée et décorative.
- Empire (zones germaniques) : plans et volumes très structurés, grands massifs occidentaux, alternance de piles. Cette rigueur formelle renforce la lisibilité de l’édifice, met en valeur la hiérarchie des espaces et souligne la dimension institutionnelle des grands ensembles religieux.
- Angleterre normande : vigueur des volumes et expérimentation du voûtement. Durham est régulièrement citée comme un jalon tardif remarquable, notamment pour son rôle dans l’évolution des solutions de voûtes et d’arcs. Elle occupe une place charnière entre roman et gothique.
- France : diversité extrême (Auvergne, Bourgogne, Provence, Poitou…), avec des chevet très typés et une sculpture de portail très développée dans certaines régions.
Du roman au gothique : continuités et bascules
Le passage de l’architecture romane à l’architecture gothique ne correspond pas à une rupture brutale, mais à une phase de transition progressive, variable selon les régions et les chantiers. Dans de nombreux édifices, des éléments romans et gothiques coexistent pendant plusieurs décennies : arcs en plein cintre et arcs brisés, élévations massives et premières recherches de verticalité.
Cette continuité s’explique par la durée des constructions, souvent étalées sur plusieurs générations, mais aussi par la transmission des savoir-faire au sein des mêmes ateliers.
Sur le plan technique, certaines évolutions apparaissent dès la fin de la période romane. La recherche d’une meilleure répartition des charges conduit à l’emploi plus fréquent d’arcs légèrement brisés, de voûtes plus rationalisées et de supports plus élancés. Ces ajustements permettent d’ouvrir davantage les murs, d’augmenter la hauteur des nefs et d’introduire plus de lumière, sans remettre immédiatement en cause les principes structurels hérités du roman. Dans ce contexte, plusieurs édifices dits « tardifs » jouent un rôle d’expérimentation, préparant le terrain aux solutions gothiques.
Le gothique s’affirme lorsque ces évolutions sont systématisées : concentration des poussées sur des points précis, développement des arcs-boutants, élévation spectaculaire et affirmation du mur comme surface ajourée. Toutefois, l’architecture gothique est redevable du roman, tant dans l’organisation des plans que dans la logique constructive. Le gothique apparaît ainsi comme une transformation progressive d’un langage architectural déjà solidement structuré au cours des XIᵉ et XIIᵉ siècles.