Située à une vingtaine de kilomètres de Stepanakert (Khankendi) dans la région du Haut-Karabakh, Ağdam, autrefois ville industrielle dynamique d’Azerbaïdjan, est devenue l’un des symboles les plus frappants des conflits post-soviétiques. Détruite lors de la première guerre du Haut-Karabakh (1992-1994), elle est restée abandonnée pendant près de trente ans sous contrôle arménien avant d’être rendue à l’Azerbaïdjan à la suite de l’accord de cessez-le-feu de novembre 2020.
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Une ville stratégique devenue champ de ruines
Avant le conflit, Ağdam comptait environ 40 000 habitants. Son économie reposait sur l’agroalimentaire, l’industrie légère et les vignobles du Karabakh. La ville possédait :
- un théâtre
- un musée de l’histoire du Karabakh
- un marché couvert réputé
- une gare ferroviaire connectée à Bakou
À partir de 1992, les combats opposant forces arméniennes et azéries pour le contrôle du Haut-Karabakh entraînent le siège puis la prise de la ville le 23 juillet 1993. La population civile fuit en direction de la vieille ville de Bakou et de Yevlakh. La ville est ensuite massivement pillée, puis démantelée pierre par pierre selon les rapports d’Amnesty International (1994), à des fins de récupération de matériaux.
Une cité rasée et interdite d’accès
Pendant près de 30 ans, Ağdam a été intégrée à la zone tampon militarisée contrôlée par les forces arméniennes. Les observateurs étrangers ont souvent qualifié la ville de « Hiroshima du Caucase » tant son paysage urbain se résume à des ruines sur des kilomètres, résultat d’une destruction systématique plutôt que d’un bombardement ponctuel. Les rares structures encore debout avant 2020 étaient :
- la mosquée d’Ağdam (1870), édifiée sous l’époque qadjare, classée monument culturel
- quelques blocs administratifs en béton
- des tronçons du stade Imarat du club de football Qarabağ FK
En 2010, un reporter du Guardian notait que la mosquée était utilisée comme bergerie, envahie d’excréments de bétail, un constat également documenté par Eurasianet.
Retour sous contrôle azerbaïdjanais en 2020
À la suite de la guerre de 44 jours en 2020, un cessez-le-feu trilatéral Russie-Arménie-Azerbaïdjan est signé le 10 novembre 2020. Ağdam est restituée pacifiquement le 20 novembre 2020. À l’entrée de l’armée azerbaïdjanaise, la ville est découverte minée et désertée, sans population civile.
Déminage et reconstruction : un nouveau chapitre
Depuis 2021, l’Agence nationale azerbaïdjanaise de lutte contre les mines (ANAMA) mène des opérations de déminage dans la région. Plus de 8 500 mines antipersonnel et engins explosifs ont été neutralisés autour d’Ağdam en 2022. Un vaste programme de reconstruction urbaine planifiée a été annoncé :
- création d’un « smart city district ».
- nouvelles infrastructures routières pour relier la région au reste du pays.
- restauration de la mosquée d’Ağdam, supervisée par la Fondation Heydar Aliyev en partenariat avec des architectes iraniens spécialisés en patrimoine qadjare.
- objectifs fixés de premiers retours de population en 2025-2026.
Un symbole politique autant qu’humain
Pour les autorités azerbaïdjanaises, La ville fantôme d’Ağdam incarne la mémoire du déplacement forcé de près de 700 000 Azerbaïdjanais pendant la première guerre du Karabakh.
Certains experts du Caucasus Research Resource Center y voient aussi un cas d’école de reconstruction post-conflit, où se mêlent enjeux de mémoire, risques de militarisation et ambitions géopolitiques régionales (rôle de la Turquie, de la Russie et de l’UE dans la reconstruction).
Ville détruite, ville interdite, ville revendiquée, Ağdam est devenue un territoire de reconstruction et de mémoire. Si son paysage est encore dominé par les ruines, les projets d’infrastructures suggèrent un retour progressif à la vie civile. Mais cette renaissance pose une question : comment reconstruire sans effacer l’histoire d’un conflit qui, encore aujourd’hui, reste sensible dans tout le Caucase du Sud ?