Muliaage : architecture « bungalow » adaptée au climat insulaire

Muliaage ne ressemble pas aux palais officiels que l’on associe souvent au pouvoir. Cette grande maison blanche, construite entre 1914 et 1919 en plein cœur de Malé, naît comme résidence familiale pour le prince Hassan Izzuddeen. Et non, ce n’est donc pas une demeure coloniale, même si elle reflète certaines influences architecturales régionales qui circulaient alors dans l’océan Indien.

Sa silhouette, ses vérandas et sa composition ouverte traduisent un souci : vivre confortablement dans un climat chaud et humide. Devenue plus tard résidence présidentielle, Muliaage a traversé un siècle d’histoire politique sans perdre son caractère. Elle garde une dimension symbolique forte : c’est l’une des rares maisons de pouvoir encore liées à l’échelle domestique et au tissu urbain traditionnel de Malé.

Situation urbaine et statut institutionnel

Le bâtiment se trouve à Henveiru, au cœur historique de Malé, sur Medhuziyaarai Magu, à deux pas du noyau patrimonial formé par la mosquée du Vendredi (Hukuru Miskiy), la tombe de Medhu Ziyaaraiy et le minaret Munnaru. Cette proximité donne à Muliaage un rôle d’interface entre pouvoir civil et héritage religieux, dans un périmètre où les flux touristiques et officiels se croisent.

Les documents publics listent Muliaage parmi les principaux repères culturels de la ville et rappellent sa fonction actuelle d’« Official Residence of the President ».

De la demeure princière à la résidence d’État

La construction s’étale de 1914 à 1919 à l’initiative du sultan Mohamed Shamsuddeen III, pour le retour d’études de son fils, le prince Hassan Izzuddeen. Le prince occupe la maison de 1920 à 1934.

Après son arrestation, la demeure tombe en désuétude, puis sert à des usages administratifs et à l’accueil de dignitaires. Le texte de l’office national du tourisme précise aussi deux jalons politiques : en 1952-1953, le président Mohamed Ameen Didi en fait le palais présidentiel de la Première République ; en 1968, Ibrahim Nasir lui redonne ce statut pour la Seconde République, avant des périodes d’alternance entre bureaux et résidence. Elle devient alors un bâtiment d’État aux usages fluctuants.

Au fil des présidences, Muliaage reste une adresse officielle, y compris pour les réceptions et visites protocolaires. Des communiqués récents mentionnent encore des audiences tenues à « l’Official Residence of the President, Mulee’aage ». Voici pourquoi le lieu ne se résume pas à un symbole : il fonctionne, aujourd’hui encore, comme outil diplomatique. Sa position au centre de Malé facilite les rencontres avec les délégations étrangères. Elle sert aussi de cadre à des annonces institutionnelles.

Muliaage

Un « bungalow » insulaire adapté au climat

L’architecture reprend un vocabulaire importé par les circulations régionales de l’océan Indien, ajusté aux contraintes locales : plan compact à deux niveaux, façades largement ouvertes, vérandas ombragées, toitures inclinées pour l’évacuation des pluies, et articulation étroite entre pièces intérieures et galeries extérieures. Le but est de capter les brises, ventiler naturellement et tempérer l’ensoleillement.

La notice officielle « Muleeaage, The Official Residence of the President » situe la période 1914-1919 et l’usage résidentiel initial, ce qui ancre cette lecture climatique dans un cadre historique précis.

Sur rue, la clôture et le portail structurent une première séquence d’ombre. Le rez-de-chaussée accueille les espaces de réception ; l’étage regroupe les pièces plus privées. Les baies hautes et le rythme des auvents composent une façade qui travaille la lumière et la ventilation. Cette logique, commune aux maisons de l’époque, répond aux étés moites et chauds comme aux épisodes pluvieux marqués.

Matériaux et détails

L’architecture de Muliaage se caractérise par une mise en œuvre de matériaux simples, combinée à un travail décoratif élaboré. La maçonnerie enduite blanche est la base visuelle du bâtiment. Elle renvoie la lumière, limite l’échauffement solaire et rappelle les teintes claires que l’on retrouve souvent dans les constructions littorales exposées au sel marin. Les angles sont renforcés par des chaînes d’angle peintes en bleu gris, ce qui souligne la structure. La toiture rouge en tôle ondulée repose sur une charpente légère adaptée aux pluies tropicales et au ruissellement rapide. L’entretien régulier se remarque dans la fraîcheur des peintures, la propreté des menuiseries et la stabilité des ouvrages de façade.

Caractéristiques visibles sur le bâtiment :

  • Enduits à la chaux ou ciment blanc pour protéger la maçonnerie du climat marin
  • Toiture métallique rouge à forte pente, conçue pour l’évacuation rapide des averses
  • Chaînes d’angle bleues alternant faux-appareil et effet de bossage décoratif
  • Menuiseries en bois peint aux motifs géométriques bicolores
  • Vastes encadrements de fenêtres à arc segmentaire, soulignés par des moulures peintes
  • Lambrequins ajourés et frises décoratives en bois sous les débords de toit
  • Bas-reliefs floraux sur les pignons, intégrés directement à la composition des façades
  • Vérandas portées par des colonnes massives, parfois peintes en imitation pierre
  • Jardin entretenu formant un espace tampon entre la rue et la maison
détail architectural Muliaage

Usages successifs : maison, bureaux, justice

La carrière de l’édifice explique certaines transformations intérieures : cloisons adaptées à des bureaux, circuits de sécurité, logistique des réceptions. Les textes publics rappellent l’éventail des occupations au XXᵉ siècle : présidence, présidence du Conseil, ministères, Parlement, puis, à une période, Cour suprême. Cette plasticité programmatique tient au plan rationnel et à la lisibilité des accès. Elle montre aussi la capacité d’un même bâti à naviguer entre représentation et administration.

Énergie et modernisation : la séquence solaire

En octobre 2010, la présidence annonce l’installation d’une centrale photovoltaïque sur la toiture de Muliaage ; des images officielles documentent la mise en service et le raccordement. Des articles spécialisés et des documents gouvernementaux plus larges sur le solaire à Malé confirment cette orientation énergétique. Cet épisode inscrit une résidence historique dans une stratégie de production décentralisée, lisible par le public et reproductible sur d’autres toits institutionnels.

En décembre 2011, la communication officielle élargit le signal : déploiement de panneaux sur d’autres bâtiments publics à Malé. Muliaage devient alors un démonstrateur, plus qu’un lieu de réception.

Un voisinage chargé d’histoire

Muliaage s’inscrit dans un ensemble urbain où la densité patrimoniale est élevée. Les fiches officielles de l’office du tourisme des Maldives invitent à parcourir, à quelques mètres, la grande mosquée historique de 1656, le minaret, les cimetières, puis à rejoindre le parc du Sultan et le musée national. Cet environnement donne une profondeur aux photos ; il oriente aussi le dessin des parcours protocolaires.

Préserver et transmettre

En décembre 2019, une cérémonie commémore le centenaire de la maison et son enregistrement comme « hundred-year-old heritage site ». Le message politique associe patrimoine et attractivité touristique ; il mentionne la création d’un ministère dédié et l’adoption d’une loi sur le patrimoine.

Les prochaines étapes vont être de documenter finement les phases de chantier, clarifier les interventions récentes et maintenir une stratégie d’entretien compatible avec les usages d’État.