Dans le nord du Ghana, au pied des Tongo Hills, l’habitat tallensi ne cherche pas à impressionner. Il cherche à tenir. Tenir face au soleil, aux pluies courtes et fortes, à la poussière de l’harmattan, aux besoins d’une famille élargie, et à une vie sociale. C’est un lieu de mémoire, de décisions, de rituels, de stockage, de protection. Quand on regarde un ensemble de cases tallensi, on voit une mosaïque de volumes ronds, serrés les uns contre les autres, reliés par des passages, des murets et des cours.
Ce n’est pas pittoresque au sens carte postale. C’est organisé. Ce paysage culturel, autour de Tenzug et des Tongo Hills, est aussi connu pour ses sanctuaires liés à la terre et aux ancêtres, ancrés dans les rochers, les abris, les autels. Cette présence concrète du sacré pèse sur la façon d’habiter et de construire.
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Un territoire qui impose ses règles : climat, roches et savane
La région des Tallensi se situe dans l’Upper East, une zone de savane où l’année alterne une saison sèche longue et une saison des pluies plus brève. Dans ce type de climat, une maison doit gérer deux ennemis qui se relaient : la chaleur et l’eau. Les murs en terre jouent ici un rôle évident : ils amortissent les écarts de température, gardent une fraîcheur relative à l’intérieur, et se réparent avec ce que l’on a sous la main.
Les Tongo Hills, affleurement granitique, structurent l’occupation du sol et abritent des lieux de culte. On n’est pas dans une plaine uniforme. On vit avec des rochers, des abris, des chemins qui suivent le terrain.
Le compound tallensi : une maison qui est un petit village
On parle de compound pour décrire ces ensembles domestiques d’Afrique de l’Ouest : un regroupement de cases et d’espaces ouverts, pensé pour une unité familiale élargie. Chez les Tallensi, l’enjeu n’est pas d’aligner des pièces. Il s’agit d’ordonner les relations : qui dort où, qui stocke quoi, où l’on reçoit, où l’on cuisine, où l’on se met à l’abri, et comment on circule sans traverser un espace qui ne vous concerne pas.
Les compounds peuvent avoir plusieurs cours. Une cour principale sert à des usages collectifs, et des cours plus petites accompagnent des unités domestiques internes. Ce découpage aide à tenir l’intimité et la vie en commun, sans obliger tout le monde à vivre “dans la même pièce” du matin au soir.
Les formes : cases rondes, toits plats, et évolutions
Les habitations traditionnelles tallensi sont de forme circulaire, avec des toits plats, construites en terre (mélange de sol et d’eau). Et puis, depuis quelques décennies, des formes rectangulaires apparaissent aussi, signe que l’habitat s’adapte aux besoins et aux matériaux disponibles.
Quand vous voyez une case ronde en terre, ne la lisez pas comme un “choix esthétique”. La rondeur se prête bien à la construction en boudins de terre, résiste correctement aux poussées, et limite les angles fragiles. Le toit plat devient une surface utile : on peut y faire sécher, y poser, y réparer.
Les circulations : passages, seuils, et contrôle des accès
Ce qui frappe, dans les images de compounds tallensi, c’est le réseau de passages. Des couloirs étroits, des petits murets, des portes basses, des tournants. Ce n’est pas fait pour perdre le visiteur par plaisir. C’est une façon de filtrer. On ralentit. On voit qui arrive. On protège les zones internes.
Dans beaucoup de sociétés tallensi à compounds, franchir un seuil n’est pas neutre : c’est entrer dans une autre sphère, parfois sous l’autorité d’un aîné, d’un chef de maison, ou d’une règle rituelle. Les Tallensi associent aussi leur paysage domestique à des sanctuaires et à des obligations envers les ancêtres et la terre, ce qui renforce cette logique du “pas n’importe où, pas n’importe comment”.
Greniers, bétail, cuisine : l’économie domestique
Une maison tallensi stocke. Les greniers, construits en terre, occupent une place visible et structurante dans le compound. Certaines études décrivent leur présence au centre de l’espace domestique, comme un signe d’autorité du chef de maisonnée et un pivot matériel de la vie quotidienne.
Les zones de cuisine se placent de façon à gérer fumée, feu, et circulations. Et selon les familles, le bétail a aussi ses espaces, parfois dans la cour principale. On ne sépare pas la maison et le travail. Tout cohabite, mais pas au hasard : le plan est un compromis entre hygiène, sécurité, surveillance, et habitudes.
Quand le spirituel devient une partie de l’architecture
Dans le monde tallensi, les sanctuaires ne sont pas un décor extérieur à la vie domestique. Les sources décrivent des autels ancestraux faits de terre, parfois autour d’objets liés à l’ancêtre (outils, lames, bracelets), et pouvant intégrer des restes sacrificiels. Matériellement, ce sont des formes en terre : piliers, cônes, amas construits, souvent au sein d’un espace qui impose du respect.
Le paysage des Tongo Hills est lui-même présenté comme un centre sacré, riche en sanctuaires dédiés à la terre et aux ancêtres. Cette densité rituelle explique qu’une implantation, un mur, un passage, un endroit “réservé”, puissent avoir un sens qui dépasse la seule logique pratique.
Entre continuités et changements
L’habitat tallensi n’est pas figé. Dans l’Upper East, plusieurs récits de terrain notent que la tôle (ou d’autres matériaux modernes) remplace peu à peu des solutions anciennes pour les toitures. C’est souvent une réponse directe à la durabilité, au coût du temps d’entretien, et à l’accès aux matériaux.
Il y a aussi le regard extérieur. Les Tongo Hills attirent des visiteurs pour leurs paysages, leurs sanctuaires, leurs formations rocheuses, et leurs traditions. La presse ghanéenne évoque ce rôle de lieu sacré et visité. Dès qu’un lieu devient visité, l’habitat se retrouve observé, commenté, parfois adapté.
Et puis il y a les histoires qui circulent. Dans les Tongo Hills, une source de vulgarisation architecturale mentionne une maison “supposée” avoir été construite par un homme aveugle (c’est la maison tallensi en photographie ci-dessous). Qu’on prenne cette anecdote au pied de la lettre ou non, elle dit quelque chose de juste : ici, construire relève d’un savoir local, transmis et pratiqué, qui ne dépend pas d’un plan d’architecte posé sur une table. C’est une intelligence du geste et du lieu.