Ohrid est l’une de ces villes où le paysage et l’architecture semblent avancer ensemble. Entre le lac et le versant, les maisons se superposent, s’accrochent aux ruelles et s’ouvrent vers la lumière. Leur silhouette blanche, leurs étages en surplomb et leurs fenêtres alignées composent un décor familier et singulier, fruit d’un long dialogue entre traditions balkaniques, influences ottomanes et contraintes du terrain.
Cette architecture montre la vie d’une ville commerçante, les savoir-faire des artisans, les besoins d’intimité et de sociabilité, et l’ingéniosité avec laquelle les habitants ont su tirer parti de chaque mètre carré. Comprendre les maisons d’Ohrid, c’est comprendre la manière dont une communauté a façonné son espace pour habiter la pente, profiter du lac et maintenir une identité urbaine remarquable.
Une ville construite entre le versant et le lac
À Ohrid, l’architecture traditionnelle ne se comprend qu’en regardant le relief. La vieille ville grimpe sur un promontoire rocheux qui domine le lac, avec des rues et ruelles étroites, des escaliers et des ruptures de niveau. L’espace constructible a toujours été rare dans cette ville : coincé entre la pente, les remparts et la rive, chaque habitation devait trouver sa place dans un tissu déjà dense.
Cette contrainte a façonné un type d’habitation très reconnaissable : de hautes maisons serrées les unes contre les autres, qui semblent parfois flotter au-dessus des ruelles ou du vide. C’est cette silhouette blanche et compacte que l’on associe aujourd’hui à l’image d’Ohrid, classée au patrimoine mondial pour la combinaison de son tissu urbain ancien, de ses églises et de son paysage lacustre.
Un type régional de maison urbaine ottomane
Les chercheurs qui se sont penchés sur la « maison d’Ohrid » la décrivent comme une variante régionale de la maison urbaine de l’époque ottomane. La structure générale est celle que l’on retrouve dans de nombreuses villes des Balkans : socle minéral, étages en bois, organisation verticale très marquée. Mais il y a aussi des caractéristiques propres à Ohrid, liées au relief, vents du lac et habitudes de vie.
On est donc dans un cadre ottoman par la typologie, mais avec une expression très locale : volumes plus élancés, façades très lumineuses, et un jeu constant entre intérieur et extérieur pour profiter de la vue sur le lac tout en se protéger du climat. Deux maisons voisines peuvent ainsi présenter des variations sensibles, reflet du terrain, du statut du commanditaire ou des choix du maître bâtisseur. Cette diversité donne au quartier ancien un rythme où chaque façade semble répondre à la suivante sans la répéter.
Implantation : tissu en gradins du quartier de Varoš
Le cœur de cette architecture se situe dans le quartier ancien de Varoš, au-dessus du port actuel. C’est là que l’on observe le mieux l’implantation en gradins : maisons alignées le long des rues pavées, mais aussi volumes en décrochement, coudes, impasses, passages couverts.
Dans certaines rues, les étages supérieurs des maisons avancent tellement qu’ils créent une forme de tunnel. En bas, la rue étroite reste fraîche et protégée ; en haut, les habitants gagnent quelques mètres carrés supplémentaires, avec une vue dégagée sur le lac ou sur les toits voisins.
Matériaux et structure : pierre en bas, bois en haut
Comme dans d’autres villes macédoniennes, la maison traditionnelle d’Ohrid combine deux systèmes constructifs complémentaires. Le rez-de-chaussée est en maçonnerie de pierre épaisse. Il ancre le bâtiment dans le terrain, résiste à l’humidité et sert de socle aux étages. Les niveaux supérieurs reposent sur une ossature en bois avec remplissage, souvent désignée sous le terme de « bondruk ».
Ce système en bois permet de créer des volumes plus légers, de grandes fenêtres et surtout des surplombs importants au-dessus de la rue. À l’intérieur, la structure autorise des pièces de formes variées, des retraits, des alcôves ou des galeries qui suivent les besoins de la famille plutôt qu’un plan rigide.
Des façades blanches aux étages en surplomb
C’est sans doute l’image la plus connue d’Ohrid : des façades blanches qui montent sur trois niveaux, soulignées par des encadrements en bois foncé et par des rangées de fenêtres régulières. Les étages supérieurs sont plus larges que le rez-de-chaussée, et parfois encore élargis au dernier niveau.
Les surfaces sont peu décorées. La couleur vient surtout des menuiseries, des ferronneries, des toits en tuiles. La blancheur des enduits a un rôle pratique et esthétique : elle renvoie la lumière et limite l’échauffement des façades exposées au soleil. Dans les rues étroites, la lumière se glisse entre les volumes en surplomb et se réfléchit sur ces surfaces claires, ce qui évite l’impression d’enfermement.
L’organisation intérieure des maisons
Au rez-de-chaussée des maisons traditionnelles d’Ohrid, on trouve des espaces utilitaires : pièces de stockage, caves, parfois espaces liés aux activités artisanales ou commerciales. Ces niveaux sont peu ouverts sur l’extérieur, pour des raisons de sécurité et de confort thermique.
Les étages sont réservés à l’habitation. On distingue généralement :
- des pièces d’hiver plus compactes, faciles à chauffer
- des pièces d’été plus ouvertes, orientées vers la vue et la brise du lac
- des espaces de service (cuisines, réserves) regroupés dans les parties les moins favorisées.
Au centre de cette organisation se trouve le çardak, pièce ou espace de séjour qui joue le rôle de salon, de lieu de réunion et parfois de transition entre plusieurs ailes de la maison. Les études sur la maison macédonienne insistent sur cette pièce comme cœur de la vie domestique locale, comparable à un séjour contemporain, mais fortement inscrit dans la structure du bâtiment.
Le rôle des maîtres bâtisseurs
Les maisons traditionnelles d’Ohrid ne sont pas des modèles standardisés. Derrière les grandes constantes, chaque bâtiment traduit le travail d’un maître bâtisseur et d’équipes d’artisans qui adaptent les solutions à la parcelle, à la demande du commanditaire et au voisinage. Les recherches sur le rôle de ces maîtres d’œuvre montrent qu’ils ont contribué à fixer certains détails caractéristiques : encadrements de fenêtres, traitement des angles en surplomb, consoles en bois, galeries intérieures.
Cette part d’interprétation explique que l’on reconnaisse la « maison d’Ohrid », tout en observant d’une rue à l’autre des différences de proportions, de rythmes de fenêtres ou de composition des façades.
Maisons emblématiques : la maison Robevi et ses voisines
Parmi les nombreuses maisons de Varoš, certaines ont acquis un statut de référence. La maison de la famille Robevi, reconstruite dans les années 1860 après un incendie, est souvent citée comme l’un des meilleurs exemples de l’architecture urbaine traditionnelle d’Ohrid.
Cette maison à trois niveaux est divisée verticalement en deux parties, suivant le principe de la « maison de frères » que l’on rencontre ailleurs en Macédoine : chaque branche de la famille dispose de son aile, tout en partageant certains espaces, notamment au dernier étage. L’édifice est protégé comme monument architectural depuis l’entre-deux-guerres et abrite aujourd’hui un musée mêlant collections archéologiques, ethnographiques et objets liés à la famille.
D’autres maisons, comme la maison Kanevce, reprennent ce vocabulaire : base en pierre, étages en surplomb, grand pignon animé de fenêtres. Elles illustrent l’appropriation de ce type par des familles de marchands, pour qui la maison était lieu de vie, signe de statut social et parfois outil de travail.
Climat, lumière et confort
Le climat d’Ohrid, très marqué par la présence du lac, a aussi façonné les maisons. Les vents y sont parfois brusques, ce qui pousse naturellement à se protéger. On comprend alors pourquoi les habitations disposent de moins de galeries ouvertes que dans d’autres villes des Balkans : les habitants ont privilégié des pièces vitrées, des loggias fermées ou semi-ouvertes, où l’on profite de la lumière sans subir le vent.
La recherche de lumière et de vues a guidé bien des choix : les étages sont largement ouverts, mais les fenêtres restent d’une taille maîtrisée, souvent regroupées par trois ou quatre pour capter juste ce qu’il faut de clarté. L’hiver venu, le confort dépend surtout de l’orientation, de l’épaisseur des murs en pierre qui conservent la chaleur, de la compacité des pièces chauffées et du bois utilisé pour les planchers et les plafonds, un matériau chaleureux qui rend ces espaces immédiatement accueillants.
Préservation et usages contemporains
Une partie importante des maisons traditionnelles d’Ohrid est aujourd’hui protégée au titre du patrimoine. Certaines ont été transformées en musées, comme la maison Robevi ; d’autres sont habitées, parfois avec des adaptations modernes : redistribution des pièces, ajout d’installations sanitaires, etc.
Les enjeux sont multiples : préserver les volumes en surplomb sans les fragiliser, maintenir les enduits à la chaux, restaurer les structures bois avec des techniques compatibles. La pression touristique et la demande en hébergements poussent parfois à la transformation d’anciennes maisons en pensions ou en chambres d’hôtes, avec le risque de perdre des éléments si les travaux ne sont pas encadrés.
Malgré ces tensions, le cœur ancien d’Ohrid conserve encore un tissu cohérent de maisons traditionnelles. Marcher dans Varoš, c’est lire une manière très précise d’habiter la pente, de composer avec le lac et d’adapter un type de maison ottomane à un contexte macédonien bien particulier.