Derrière les murs d’argile et de briques crues de Kashan, dans le centre de l’Iran, se dissimulent des centaines de demeures anciennes qui comptent parmi les plus remarquables exemples d’architecture résidentielle persane du pays. Ces vastes maisons traditionnelles persanes, construites entre le XVIIIᵉ et le XIXᵉ siècle par de riches marchands, témoignent du prestige de la ville à l’époque qajare, lorsque Kashan était un centre florissant du commerce de la soie, des épices et des tapis.
Une architecture de la discrétion et de la protection
De l’extérieur, rien n’annonce le raffinement intérieur : les façades, uniformes et sobres, s’élèvent en continuité avec les ruelles labyrinthiques de la vieille ville. Cette modestie répond à un double impératif : respecter la hiérarchie urbaine (aucune maison ne devait dominer les autres) et préserver la vie familiale du regard public, conformément aux principes de la vie domestique iranienne traditionnelle.
Les portes massives en bois, souvent ornées de deux heurtoirs distincts (à gauche pour les hommes, à droite pour les femmes) marquent l’entrée d’un monde intérieur clos, centré sur la cour-jardin (hayat).
Une organisation spatiale rigoureuse
Le plan des maisons de Kashan est hiérarchisé selon les principes de l’intimité.
- L’andaruni (partie intérieure) abritait les femmes, les enfants et les membres proches de la famille. Cet espace, à l’abri des regards, regroupait les chambres, les salons privés et les pièces d’hiver.
- Le biruni, ou partie extérieure, servait à recevoir les invités et à mener les affaires. Les riches propriétaires y organisaient des réceptions et y traitaient leurs échanges commerciaux.
- Le khadameh désignait les quartiers réservés aux domestiques, en périphérie du complexe.
Cette division permettait de concilier hospitalité et pudeur, deux valeurs fondamentales de la culture persane. Cette organisation spatiale renforçait également la hiérarchie familiale, au cœur de la société traditionnelle, où l’honneur du foyer était intimement lié au respect de l’intimité domestique. Elle permettait de recevoir dignement des invités sans perturber la vie des femmes et des enfants, qui demeuraient protégés des interactions extérieures. Enfin, ce dispositif traduisait une vision équilibrée du monde, où sphère privée et sphère publique coexistaient sans jamais se confondre.
La cour centrale : le cœur de la maison
Au centre de chaque maison traditionnelle de Kashan se trouve la cour intérieure, pivot architectural et moteur climatique de l’habitat. Organisée selon une géométrie rigoureuse, elle abrite un howz (bassin rectangulaire) alimenté autrefois par les réseaux de qanats. L’eau joue ici un rôle fonctionnel et climatique autant qu’esthétique : elle rafraîchit l’air par évaporation, crée un microclimat agréable et reflète la lumière pour illuminer les façades intérieures. Autour de ce bassin, un jardin persan miniature composé de rosiers, vigne, cyprès et grenadiers symbolise la fertilité dans un environnement désertique.
Mais la cour structure aussi la vie sociale et spirituelle de la famille. Espace d’intimité préservé du regard extérieur, elle sert à la fois de lieu de détente, de réception estivale, de prière ou de fêtes familiales. Son orientation est pensée selon les saisons : la façade nord accueille les pièces d’été, fraîches et ombragées, tandis que les pièces d’hiver s’ouvrent au sud pour capter la lumière et la chaleur. La cour est donc un espace de transition entre le monde intérieur et la nature, un lieu où architecture et symbolique persane se rejoignent pour créer un univers domestique fonctionnel, poétique et harmonieux.
Ingéniosité et adaptation : la maison face au désert
Les maisons de Kashan témoignent d’une maîtrise remarquable de l’architecture climatique. Construites dans un environnement désertique où l’été peut dépasser 45°, elles sont conçues pour assurer confort et survie sans aucune énergie mécanique. Les épais murs en pisé (terre crue) et les plafonds voûtés jouent un rôle d’isolants thermiques naturels, stockant la fraîcheur nocturne pour la restituer en journée.
Les pièces sont stratégiquement orientées, les plus utilisées selon la saison : les espaces d’hiver reçoivent un maximum de rayonnement solaire, tandis que les pièces d’été, tournées vers l’ombre, restent tempérées. L’organisation autour de cours creusées légèrement en contrebas du sol extérieur crée un microclimat naturel, où l’air se rafraîchit au contact de la végétation et de l’eau avant d’entrer dans les pièces alentour. Ce dispositif limite ainsi les besoins en refroidissement artificiel.
L’autre grande innovation est l’utilisation combinée de systèmes de ventilation traditionnels. Les badgirs (tours à vent), emblèmes de l’architecture persane, captent les courants d’air dominants et les dirigent vers les niveaux inférieurs de la maison, en particulier les sardab (sous-sols voûtés), qui deviennent des refuges lors des mois torrides. Quand l’air traverse le bassin central (howz), il se charge d’humidité et rafraîchit encore davantage l’atmosphère par évaporation. Certaines demeures intègrent aussi de modestes qanats privés, reliés au réseau hydraulique souterrain de la ville, pour irriguer les jardins et alimenter les fontaines. Ces dispositifs démontrent une ingéniosité constructive, adaptée au climat.
On retrouve la même maîtrise climatique dans les dômes ajourés couronnés de verres convexes, un dispositif caractéristique visible sur le toit du bain traditionnel Sultan Amir Ahmad à Kashan. Ces structures assurent un éclairage naturel diffus tout en préservant l’intimité des espaces intérieurs grâce à la forme bombée et translucide du verre. Elles participent aussi à la régulation thermique : la chaleur accumulée sous les voûtes est évacuée par convection vers le sommet des dômes, où de petites ouvertures favorisent l’extraction de l’air chaud. Combinant lumière, ventilation et protection contre les vents de sable, ces lanternons architecturaux illustrent la sophistication de l’architecture persane.
Un raffinement décoratif exceptionnel
Si l’extérieur des maisons traditionnelles de Kashan fait preuve d’une sobriété quasi austère, l’intérieur révèle un univers d’élégance et de sophistication. Les grandes familles marchandes rivalisaient de finesse dans l’ornementation afin d’affirmer leur prestige social. Les murs et plafonds sont recouverts de stucs sculptés (gachbori), parfois ornés de motifs floraux, de calligraphies persanes ou de rosaces géométriques inspirées de l’art islamique. Dans certaines demeures, notamment la maison Abbasian, l’intérieur se pare également d’incrustations de miroirs taillés (ayeneh-kari), une technique décorative qui multiplie les reflets de lumière pour créer une atmosphère presque céleste. Chaque pièce devient ainsi un écrin où la lumière naturelle, filtrée par l’architecture, joue un rôle esthétique majeur.
Les orsi, fenêtres en bois sculpté garnies de vitraux colorés, constituent une autre signature artistique de ces maisons. Elles filtrent la lumière du jour à travers leurs motifs géométriques complexes et diffusent dans les pièces des teintes chaudes de rouge, de bleu et d’ambre, créant une ambiance intime.
Les portes intérieures sont souvent décorées de marqueterie (khatam-kari), et les plafonds en bois peint rappellent les traditions artisanales de la région d’Ispahan. Ce décor raffiné reflète une conception persane de l’architecture où la beauté participe à l’élévation de l’esprit et à la qualité de vie. Chaque maison devient ainsi un chef-d’œuvre, où le geste artisanal dialogue avec l’âme de la poésie persane.
Conservation et reconversion patrimoniale
Avec le temps, de nombreuses maisons ont été subdivisées ou abandonnées, victimes de l’exode rural et de l’évolution des modes de vie. Cependant, un vaste mouvement de restauration s’est amorcé depuis les années 1990, soutenu par l’Organisation du patrimoine culturel d’Iran (ICHHTO) et des acteurs privés.
Certaines demeures sont aujourd’hui transformées en boutiques-hôtels ou maisons d’hôtes, permettant à la fois leur sauvegarde et une expérience immersive du patrimoine persan.
L’exemple du Manouchehri House Hotel, restauré avec des techniques traditionnelles, illustre cette renaissance architecturale qui allie confort contemporain et authenticité historique. Cet hôtel boutique de Kashan fait d’ailleurs partie de notre liste des plus beaux bâtiments traditionnels en Iran.
Un patrimoine de l’art de vivre persan
Les maisons traditionnelles persanes de Kashan sont le reflet d’une façon d’habiter fondée sur la convivialité, le respect de la vie privée et le lien avec la nature. Leur conception centrée sur la cour-jardin favorise un mode de vie familial et intergénérationnel, où chaque membre dispose d’espaces adaptés à son rôle tout en restant relié aux autres. L’organisation sociale traditionnelle de l’Iran, profondément marquée par l’hospitalité et le sens de la communauté, transparaît dans cette architecture : on y reçoit les invités avec générosité dans le biruni, tandis que l’andaruni protège l’intimité familiale.
Aujourd’hui encore, ce modèle inspire architectes et artisans iraniens soucieux de renouer avec des formes d’habitat durables, adaptées au climat et enracinées dans la culture locale. Plusieurs initiatives de sauvegarde (soutenues par l’Organisation du patrimoine culturel d’Iran et des associations locales) ont permis de restaurer ces demeures et de leur donner une nouvelle vie sous forme de maisons d’hôtes, galeries d’art ou centres culturels. En dépit des défis liés à l’urbanisation moderne, ces maisons transmettent un héritage : celui d’un art de vivre persan fondé sur la poésie du quotidien, le respect des saisons et la recherche de l’harmonie entre l’homme, l’architecture et son environnement.