L’architecture traditionnelle de l’Algarve possède une identité bien à elle. Cette région, tout au sud du Portugal, a longtemps été marquée par l’influence mauresque, et cela se voit encore dans les formes, les couleurs et les détails. Ici, l’habitat parle de l’histoire du territoire, des habitudes des habitants et de la façon dont ils se sont adaptés au climat chaud et lumineux. On reconnaît les maisons de l’Algarve à leurs cheminées finement décorées, à leurs moulures souvent peintes de couleurs vives, à leurs toits-terrasses où l’on profite de la brise, et à leurs façades blanchies à la chaux qui renvoient la lumière.
Même si les maisons blanches et carrées dominent le paysage, l’Algarve réserve quelques surprises. Certaines constructions, pensées elles aussi pour faire face au climat, enrichissent ce patrimoine. On trouve par exemple les toits à quatre pans, typiques de Tavira et de Faro, ou encore les anciens moulins à vent et moulins à marée qui rythmaient autrefois la vie rurale. S’ajoutent à cela les systèmes d’irrigation traditionnels, témoins d’un long savoir-faire autour de l’eau, vitale dans cette région sèche.
Les cheminées traditionnelles
Cylindriques ou prismatiques, carrées ou rectangulaires, simples ou élaborées, les cheminées de l’Algarve sont une caractéristique typique, le produit de cinq siècles d’occupation mauresque. Elles comptent parmi les éléments les plus emblématiques du paysage architectural local. Elles attirent l’œil bien avant la façade elle-même. Hautes, ajourées, parfois étonnamment fines, elles ressemblent davantage à de petites sculptures qu’à un simple conduit d’évacuation. Leur silhouette se détache sur le ciel clair, comme un marqueur de territoire qui rappelle les liens anciens entre l’Algarve et l’influence mauresque.
Chaque cheminée montre quelque chose de la maison et de ceux qui l’ont bâtie. Dans beaucoup de villages, on parle d’un artisan qui “signait” son ouvrage grâce à un motif qu’il répétait, qu’il s’agisse de formes géométriques, de grilles fines ou de petites ouvertures décoratives. Une famille un peu plus aisée commandait une cheminée plus élaborée, avec plusieurs étages ou une couronne ajourée. Cela explique pourquoi, en se promenant d’un village à l’autre, on ne voit jamais deux cheminées identiques.
Au-delà de leur aspect esthétique, ces cheminées remplissent un rôle très pratique. Leur structure légère et ajourée facilite l’évacuation de la fumée tout en limitant la chaleur accumulée dans les maisons pendant l’été. Elles reflètent donc un savoir-faire né d’un climat lumineux mais exigeant. Aujourd’hui encore, même dans les constructions neuves, on retrouve des réinterprétations de ces cheminées : un moyen de préserver un élément fort de l’identité de l’Algarve tout en l’adaptant à des usages actuels.
En termes pratiques, la cheminée sur le toit était un bon indicateur pour savoir si la maison était occupée, quel temps il faisait et où la date de construction du bâtiment était inscrite. Dans les villes de l’intérieur (Querença, Martinlongo, Monchique) on peut voir les meilleurs exemples de ces cheminées centenaires, symboles de l’art populaire, preuve de l’habileté du tailleur de pierre, et objets de fierté.
Les moulures colorées : signature visuelle de l’Algarve
Dans de nombreux villages de l’Algarve, ce sont les moulures qui donnent leur caractère aux façades blanchies à la chaux. Encadrements de portes, de fenêtres, lignes horizontales soulignant les étages ou motifs décoratifs autour du toit : ces éléments, autrefois façonnés à la main, servaient à animer des murs volontairement très simples. Leur rôle était autant esthétique que pratique. La chaux protège de la chaleur et réfléchit la lumière, mais elle offre une surface uniforme. Les moulures permettent alors de structurer visuellement la façade et de la distinguer parmi d’autres maisons semblables.
Les couleurs les plus courantes (bleu, ocre et gris) ne sont pas un hasard. Elles renvoient à des traditions documentées dans l’architecture populaire portugaise. Le bleu, très présent le long de la côte, est associé à la mer et utilisé pour entourer portes et fenêtres afin d’éloigner symboliquement les mauvais esprits, une croyance encore évoquée dans certains travaux ethnographiques sur l’habitat populaire du sud du pays. Le gris et l’ocre, plus sobres, étaient obtenus à partir de pigments naturels accessibles localement. Ils résistent bien au soleil et contrastent élégamment avec la blancheur intense des murs.
Dans certaines villes comme Lagos, Tavira ou Alcoutim, ces moulures deviennent de véritables marqueurs identitaires. En parcourant les rues, on remarque des variations fines : formes géométriques, lignes arrondies, encadrements épais ou presque filigranés. Beaucoup datent du XIXᵉ ou du début du XXᵉ siècle, période où l’embellissement des maisons était une manière d’affirmer son statut social.
Aujourd’hui encore, lors de restaurations, les habitants choisissent fréquemment de conserver ou de recréer ces couleurs vives. Elles prolongent une tradition ancienne, tout en rappelant que l’architecture de l’Algarve est indissociable de la lumière, de l’ombre et du jeu subtil entre les deux.
Les toits de Tavira et Faro
Emblématique de Tavira, une ancienne ville aristocratique, le toit à quatre pans ou en croupe témoigne d’une forte influence orientale dans son architecture. Bien que cela ait été un élément traditionnel dans les bâtiments de Faro, elle ne se trouve maintenant que dans trois quartiers historiques.
Adapté au climat du sud du Portugal, le toit à quatre côtés permet une circulation d’air libre dans les pièces, les rendant plus fraiches en été et plus chaudes en hiver. Pyramide quadrangulaire à forte inclinaison, le toit est couvert de tuiles et d’avant-toits, évoquant l’orient inspiré par les marchands d’épices. La toiture est faite de petits toits en croupe, juxtaposés et alignés le long de la façade, chacun correspondant à une partie de la maison. Si vous regardez de l’extérieur, une caractéristique intéressante est que le nombre de pyramides que vous pouvez voir correspond au nombre de pièces à l’intérieur.
Bairro Ribeirinho (le quartier du front de mer), Bairro da Vila-Adentro (un vieux quartier) et le Bairro da Mouraria / Judiaria (le quartier mauresque / juif) sont les trois zones de Faro, la capitale de l’Algarve, où les toits en croupe sont encore préservés. Ce patrimoine est une bonne raison de visiter la ville.
Les maisons cubes d’Olhão
Olhão, petite ville de pêcheurs posée face à la lagune de la Ria Formosa, est souvent appelée la « ville des cubes ». Le surnom vient de ses maisons cubiques qui se multiplient dans le centre ancien, un paysage urbain né au XVIIIᵉ siècle. En se promenant dans ces rues étroites, dont le tracé évoque clairement l’influence islamique, on a parfois l’impression de traverser un décor unique au Portugal.
Ces maisons blanches aux lignes simples sont pourtant loin d’être austères. Leurs terrasses inspirées du monde mauresque, leurs bordures peintes en gris ou en bleu et leurs volumes superposés donnent à Olhão une allure presque méditerranéenne. Les habitants y tiennent beaucoup, car cette identité visuelle est l’âme de la ville. On comprend pourquoi elles forment le décor le plus emblématique d’Olhão.
Autour du marché, on découvre les plus beaux exemples de ces habitations : des façades géométriques, des toits-terrasses reliés entre eux, parfois un petit mirador, une tour ou un balcon qui ouvre sur la lagune. Le quartier de Barreta s’attache à protéger ces formes architecturales si particulières, convaincu que ce patrimoine doit vivre, se transmettre et continuer à parler de l’histoire d’Olhão.
La terrasse sur le toit, un trait commun des maisons traditionnelles le long de la côte de l’Algarve mais plus répandu à Olhão, est née du désir d’avoir une vue étendue de la région avoisinante, et d’avoir une zone privée pour sécher les fruits et les poissons, et même dormir pendant les chaudes nuits d’été.
La construction de ce style de maison n’a commencé qu’au 18ème siècle. Les habitants d’Olhão, inspirés par leur contact constant avec les marocains, ont commencé à construire des maisons de style similaire, adoptant la forme cubique et les murs blanchis à la chaux. L’argent de l’industrie du poisson a permis à la zone d’être développée, et en 1790, toutes les cabanes en bois des pêcheurs ont été converties en maisons carrées avec des cheminées décorées de dentelles et de toits au lieu de toits de tuiles.
Les açoteias et la vie sur les toits
Au-delà d’Olhão, les terrasses plates font partie du paysage de nombreuses maisons de l’Algarve. Ces toits-terrasses, appelés açoteias, viennent directement de la tradition islamique et rappellent les architectures d’Afrique du Nord. On les trouve aussi bien dans les villes côtières que dans certains villages de l’intérieur, où des maisons ont été restaurées pour conserver cet élément typique.
Historiquement, ces terrasses avaient une fonction très pratique : on y faisait sécher les fruits comme les figues, les amandes ou d’autres produits agricoles, on y stockait parfois l’eau de pluie et l’on pouvait y rester à la fraîche lors des nuits d’été. Dans les quartiers de pêcheurs, notamment à Olhão, les toits offraient aussi un point d’observation privilégié sur le port et le retour des bateaux.
L’açoteia est un marqueur identitaire fort. Des études consacrées à l’architecture vernaculaire de l’Algarve soulignent qu’elle combine qualités climatiques, usages domestiques et valeur patrimoniale. Certaines maisons ont été restaurées en conservant leurs terrasses, considérées comme un exemple de mode de vie simple et économe en ressources, adapté à la lumière et à la chaleur du sud du Portugal.
Maisons rurales du Barrocal et de la Serra
Si le littoral attire d’abord le regard, l’architecture traditionnelle de l’Algarve se comprend aussi dans les collines du Barrocal et de la Serra do Caldeirão. Là, les maisons sont plus simples, moins sophistiquées, souvent construites en pierre ou en terre (taipa), enduites puis blanchies à la chaux. Les ouvertures restent limitées, pour se protéger de la chaleur, et la décoration est réduite au minimum.
Ces habitations isolées, souvent regroupées en petits ensembles, sont parfois désignées sous le nom de monte algarvio. Les descriptions immobilières et les études régionales insistent sur leur caractère rural marqué : ce sont des fermes ou maisons de campagne qui étaient au cœur de l’activité agricole locale, avec des annexes, des citernes, des zones de battage et des vergers. Elles témoignent d’un mode de vie étroitement lié à la terre, à l’élevage et à la transformation des produits.
Dans ces paysages de collines, les maisons blanches se détachent sur le vert des oliviers et des caroubiers. Elles gardent encore des techniques anciennes, comme les murs en taipa, mentionnés dans les ouvrages et synthèses sur la construction traditionnelle au Portugal. Cette architecture rurale, discrète, complète ainsi les formes plus connues du littoral : elle rappelle que l’Algarve est aussi une région agricole, façonnée par des savoir-faire locaux adaptés au climat et aux matériaux disponibles.
Découvrez par exemple cette ancienne ferme de l’Algarve colorée.