À Lucerne, il suffit de traverser un pont sur la Reuss et d’entrer dans la vieille ville pour comprendre que la décoration n’est pas un détail. Sur beaucoup de façades, la peinture fait partie de l’architecture, au même titre que les corniches, les volets et les pignons. On ne parle pas de petits motifs, mais de murs entiers utilisés comme supports d’images, symboles et récits. La ville le rappelle : ces peintures montrent des saints, des armoiries, des ornements et des scènes qui racontent des époques différentes.
Si vous aimez les villes qui se lisent en marchant, Lucerne est idéale. Et si vous vous intéressez aux détails de façade, vous allez vite ralentir, lever la tête, reculer de deux pas pour mieux cadrer un mur.
Ce que vous voyez sur une façade peinte
Une maison peinte n’est pas “une maison avec un dessin”. La façade devient une surface narrative. On y trouve des scènes religieuses, des épisodes historiques, des allégories, des métiers, des blasons de familles ou de corporations. L’image sert aussi à identifier un bâtiment, à signaler un statut, à afficher une appartenance. À une époque où tout le monde ne lit pas, la rue se comprend aussi par signes.
Dans la vieille ville, ces images se lisent à plusieurs niveaux. À hauteur de regard, vous verrez des cadres peints autour des fenêtres, des trompe-l’œil qui simulent des moulures, des bossages, des pilastres. Plus haut, sur les pignons, arrivent les grandes scènes. Et au milieu, un détail revient souvent : l’écusson.
L’écusson ancre la façade dans une histoire de familles, de quartiers, de corporations. La municipalité parle de “témoins de leur temps”. C’est une formule sobre, et elle colle bien : certaines peintures sont anciennes, d’autres sont des reprises, d’autres datent de la fin du XIXᵉ siècle ou du XXᵉ.
Pourquoi Lucerne a gardé ce goût pour les murs peints ?
Il y a des villes où les façades ont été unifiées, enduites, “calmées” par des rénovations qui cherchent l’homogénéité. Lucerne a gardé une part visible de sa culture urbaine. Le centre historique vit beaucoup du commerce et de l’accueil, bien sûr, mais l’explication ne se limite pas au tourisme.
La peinture de façade s’inscrit dans une tradition alémanique et alpine où l’image marque la maison. C’est une façon d’affirmer un rang, un métier, une piété, un lien à une corporation. Et quand les bâtiments se resserrent dans des rues étroites, l’image devient une signalétique : elle se repère de loin.
Il y a également un autre facteur très concret qui entre en jeu à Lucerne : la place. Dans des tissus urbains denses, on n’a pas toujours l’espace pour des jardins, des avant-corps, des ornements en relief. La couleur et le dessin compensent. Ils donnent une présence sans ajouter de volume.
Les places de la vieille ville où l’effet est le plus net
Si vous voulez voir beaucoup de façades peintes à Lucerne, visez les places. Elles offrent le recul nécessaire pour lire un mur entier et pour comparer plusieurs maisons dans un même champ visuel.
Le Weinmarkt est souvent le premier arrêt logique. L’office du tourisme local le présente comme l’une des “places pittoresques” de la vieille ville, et rappelle un épisode politique marquant : en 1332, des citoyens de Lucerne y auraient prêté serment d’allégeance à l’alliance formée par Uri, Schwytz et Unterwald.
Le même texte mentionne aussi les usages du lieu, marché aux poissons jusqu’au milieu du XVIᵉ siècle, puis transformation au XIXᵉ siècle avec la disparition d’une halle en bois et l’apparition de la place telle qu’on la connaît aujourd’hui. Quand vous connaissez ces couches d’usages, les façades prennent un autre rôle : elles bordent un espace public qui a changé de fonction au fil des siècles.
Dans le même secteur, d’autres places de la vieille ville valent l’arrêt, simplement parce qu’elles concentrent les habitations ornées et la diversité des volumes. Le site officiel luzern.com conseille justement une visite des places de l’Altstadt, dont le Weinmarkt fait partie.
Weinmarkt : quand la peinture sert de mémoire urbaine
Au Weinmarkt, l’œil est attiré par de grandes surfaces peintes qui semblent “accrochées” au mur comme un tableau, sauf que le tableau fait plusieurs étages. Selon les bâtiments, vous verrez des scènes narratives ou des compositions plus héraldiques. Les couleurs ont généralement été pensées pour être lisibles depuis la place, pas uniquement depuis le trottoir. Avec un peu de recul, on comprend que ces façades s’adressaient d’abord à l’espace public, bien avant de s’adresser au passant isolé.
Un détail intéressant à garder en tête : plusieurs façades que l’on photographie aujourd’hui sont des peintures datées de périodes de restauration ou de réinterprétation. Une image peut être ancienne dans son sujet, mais plus récente dans son exécution. Sur ce point, une page Wikipedia signale un “Fassadengemälde” daté de 1928 au Weinmarkt, attribué à Eduard Renggli.
Ce genre d’information change votre lecture : vous ne regardez plus seulement “le Moyen Âge sur un mur”, vous regardez aussi la façon dont le XXᵉ siècle a voulu représenter un passé.
Et si vous aimez les petites scènes vécues : observez les passants. Au Weinmarkt, beaucoup de gens font la même chose sans se parler. Ils marchent, s’arrêtent net, reculent d’un pas, lèvent la tête, ressortent le téléphone. Ce mini-ballet dit assez bien l’effet des façades peintes : elles imposent une pause.
Hirschenplatz : une autre ambiance, une autre période
À quelques minutes, le Hirschenplatz propose une lecture un peu différente, parce que certaines peintures sont liées à une période plus tardive. La presse locale cite le Bosshard (ou von Laufenhaus au Hirschenplatz), avec des peintures de façade datées de 1891.
La fin du XIXᵉ siècle n’a pas le même rapport au décor que le XVIᵉ ou le XVIIᵉ. Les thèmes, la manière, la palette peuvent changer. Vous pouvez y voir une volonté de “mettre en image” une identité urbaine, avec un sens plus historique, parfois même plus théâtral.
Conseil pratique : regardez d’abord de loin, puis approchez-vous. De près, vous verrez la relation entre le dessin et les percements (fenêtres, angles, bandeaux). De loin, vous sentez l’effet sur l’espace public : une place paraît plus “meublée” quand ses murs racontent quelque chose.
Deux bâtiments emblématiques
La maison Dornach est un bâtiment de style néo-gothique avec des fresques maniéristes conçues par Seraphin Weingartner. Construit vers 1900, il est dédié à la victoire suisse de la bataille de Dornach. Au cours de cette bataille, en juillet 1499, les troupes de l’empereur Maximilien furent battues par l’ancienne Confédération suisse. La guerre a pris fin avec l’indépendance de la Suisse de l’Empire romain.
Zunfthaus zu Pfistern (salle de la guilde Pfistern) est l’un des bâtiments les plus remarquables, avec une grande fresque. Le haut de sa façade possède une peinture murale de l’arbre généalogique de Pfistern décoré des armoiries locales. Cette ancienne salle de la guilde est maintenant un restaurant.
Comment c’est fait : fresque, peinture à sec, trompe-l’œil
Sans transformer la balade en cours de technique, deux ou trois repères aident à mieux regarder. Une façade peinte peut être réalisée “a fresco” (sur enduit frais) ou “a secco” (sur enduit sec). Les restaurations compliquent la lecture, parce qu’elles mélangent parfois les méthodes et les couches. Et il y a le trompe-l’œil, très présent dans les centres anciens : cadres, pilastres, corniches, fausses pierres.
Ce qui compte, même si vous ne retenez pas les termes, c’est la logique : la peinture dialogue avec l’architecture. Elle souligne des axes, elle équilibre un pignon, elle “donne” une structure à un mur qui serait autrement plat. Et dans des rues serrées, elle donne aussi de la profondeur visuelle.
La Ville de Lucerne insiste sur la variété des motifs (saints, armoiries, ornements) et sur le fait que les peintures continuent d’exister aussi dans des formes plus contemporaines, ailleurs que sur les façades historiques. C’est intéressant, parce que ça évite de réduire le sujet à une carte postale.
Lire les symboles : quelques bons réflexes
Vous n’avez pas besoin de connaître toutes les histoires pour comprendre l’essentiel. Voici une méthode “de marche”, facile à appliquer. Commencez par repérer le sujet principal. Est-ce religieux ? Historique ? Héraldique ? Si vous voyez un saint, cherchez l’attribut (clé, roue, animal, couleur). Si vous voyez un blason, notez la forme du bouclier et les couleurs dominantes. Si vous voyez une scène de vie, regardez les vêtements, les outils, les gestes : c’est souvent là que se glisse l’époque.
Ensuite, regardez comment le peintre a utilisé les ouvertures. Une fenêtre peut devenir un élément de composition : cadre, séparation, point de fuite. Si vous voyez une figure “posée” sur une corniche peinte, c’est volontaire : on veut que votre œil relie le mur à un décor architectural imaginé.
Enfin, relevez les inscriptions. Certaines façades ont des dates, des devises, des noms. Même quand vous ne traduisez pas tout, vous obtenez un ancrage : qui parle, à quel moment, pour dire quoi.
Un itinéraire à pied sans se presser
Si vous avez une heure ou deux, vous pouvez faire une boucle : rives de la Reuss, entrée dans la vieille ville, arrêt au Weinmarkt, passage vers le Hirschenplatz, puis retour par une autre rue pour croiser d’autres façades. L’idée n’est pas d’optimiser au mètre près, mais de garder du recul et de varier les vues.
Le Weinmarkt a aussi un avantage historique : le lieu a été un marché, puis il a changé de forme au XIXᵉ siècle. Vous regardez des murs peints dans une ville qui a réorganisé ses places, usages, circulations.
Si vous venez tôt le matin, vous verrez mieux les façades de Lucerne, avec moins de monde collé aux devantures. Si vous venez en fin de journée, la lumière rasante peut faire ressortir les volumes réels (encadrements, reliefs) et créer un contraste intéressant avec les volumes peints.
Ce que ces façades montrent de Lucerne
On pourrait réduire les maisons peintes de Lucerne à “un décor vraiment mignon”. Ce serait passer à côté du sujet. À Lucerne, la peinture participe à l’identité urbaine. Elle marque des maisons, des places, des appartenances. Elle superpose aussi des époques : un même mur peut parler du religieux, du civique, du commercial, selon ce qu’on y a représenté et selon la date d’exécution.
Et il y a un dernier point, assez concret, qui m’intéresse toujours dans ce type de ville : la peinture ralentit le pas. Elle agit comme une micro-régulation de l’attention. Vous regardez plus haut, vous regardez plus longtemps. La façade, qui est normalement une limite (un mur), devient un support de conversation.
La Ville de Lucerne présente ces peintures comme des témoins, et c’est une bonne porte d’entrée. Un témoin, ça ne “vend” pas une histoire parfaite. Ça montre des choix, des goûts, des valeurs. Et dans la vieille ville de Lucerne, ce témoin est bien visible, en plein air, sans billet d’entrée.