Au bord des eaux calmes de la baie de Boka Kotorska, le minuscule hameau de Kakrc conserve l’une des expressions les plus intactes de l’architecture maritime monténégrine. Ces anciennes maisons de pêcheurs, posées sur la pierre calcaire de la presqu’île de Luštica, montrent une vie rythmée par la mer, le travail saisonnier et la volonté farouche des habitants de préserver un lieu discret et essentiel.
Un hameau côtier dans la baie de Boka Kotorska
Kakrc est un minuscule ensemble de bâtis traditionnels situé sur la presqu’île de Luštica, à l’entrée de la baie de Boka Kotorska. Administrativement rattaché à la municipalité de Tivat, il fait partie des sites protégés en raison de son architecture rurale maritime typique. L’Institut pour la protection des monuments culturels du Monténégro classe en effet plusieurs ensembles vernaculaires de Luštica, dont Kakrc, pour leur valeur ethnographique et pour la rareté des structures de pêche.
Contrairement aux villages permanents de la baie (tels que Stoliv, Donja Lastva ou encore Prčanj), Kakrc n’a jamais été un lieu de résidence à l’année. Il s’agissait plutôt d’un « hameau annexe » utilisé par les habitants des villages voisins, dont les maisons principales se trouvaient à quelques kilomètres à l’intérieur de la presqu’île. Ce statut particulier a façonné une organisation spatiale minimaliste, pensée avant tout pour l’usage maritime plutôt que pour la vie domestique quotidienne.
Des maisons conçues pour la pêche et l’entreposage
Les familles venaient dans cet endroit pour des usages strictement liés à la mer. Les bâtisses, construites en pierre locale calcaire, étaient petites, robustes, rarement enduites, et couvertes de toitures à deux pans en tuiles méditerranéennes. Leur fonction était double :
- Entreposer le matériel de pêche : filets, cordages, casiers, avirons et accessoires nécessaires aux petites embarcations traditionnelles appelées barke.
- Stocker les denrées périssables ou saisonnières : notamment le vin de la famille, mis à l’abri dans les pièces fraîches situées au rez-de-chaussée.
Ces maisons n’avaient qu’un mobilier sommaire. La littérature ethnographique sur la baie de Kotor (notamment les travaux de l’Ethnographic Museum of Montenegro) mentionne l’usage répandu des lits de paille pour les pêcheurs qui restaient sur place après les pêches nocturnes ou entre deux marées.
Un site discret et préservé par les communautés locales
Jusqu’aux années 1980-1990, Kakrc est resté volontairement à l’écart de l’urbanisation rapide observée dans la baie. Les habitants des villages voisins (en particulier ceux de Radovići et Krašići) ont conservé un rapport protecteur envers ce lieu. Plusieurs témoignages locaux soulignent que :
- Les habitants ont longtemps refusé l’accès automobile, préférant maintenir le site accessible uniquement à pied ou par la mer, cela afin de préserver les lieux.
- Le caractère isolé du site était vu comme un grand avantage : un espace proche, calme, intact, idéal pour la pêche, les moments en famille et les travaux saisonniers liés à la mer.
- La discrétion faisait partie de l’identité du hameau, considéré comme un refuge estival.
Cette volonté de préservation explique en grande partie l’état exceptionnel du bâti ancien encore visible aujourd’hui. Elle a aussi limité les interventions intempestives. Dans un paysage côtier fréquemment soumis à la pression immobilière, Kakrc fait ainsi figure d’exception préservée.
Reconstruction et lente transformation au XXIᵉ siècle
Avec le développement touristique de la péninsule de Luštica et l’essor des petites structures d’accueil dans la baie, les usages ont évolué. Des anciennes maisons de pêcheurs ont été restaurées (en conservant les murs d’origine, les ouvertures étroites et les toitures historiques) puis transformées en :
- petites maisons d’hôtes (à louer sur Airbnb ou ailleurs)
- résidences secondaires
- cafés à la saison estivale
La municipalité de Tivat impose des règles strictes concernant les interventions dans les villages traditionnels protégés, afin de conserver les volumes, matériaux et silhouettes caractéristiques des bâtiments en pierre littorale. Ces prescriptions encadrent autant les restaurations que les reconstructions des maisons, en privilégiant la pierre locale et les proportions historiques. Elles garantissent que chaque transformation reste compatible avec l’esprit du hameau et son identité maritime.
L’anecdote Alexeï Leonov : une tradition orale
On raconte couramment dans la région qu’Alexeï Leonov, premier homme à sortir dans l’espace lors de la mission Voskhod 2 (1965), aurait aperçu la baie depuis l’orbite terrestre et décidé, plus tard, d’y construire une maison, précisément à Kakrc. L’histoire circule comme un clin d’œil local à la singularité du lieu.
Ce récit est présent dans plusieurs sources touristiques locales, mais aucun document officiel, archive ou biographie de Leonov n’en apporte une confirmation directe. Par prudence, il convient donc de le considérer comme une tradition orale locale, illustrant l’aura romantique du lieu.
Une atmosphère suspendue entre mer, pierre et silence
Aujourd’hui encore, Kakrc plait par sa sobriété : quelques maisons en pierre autour d’une petite anse, les anciennes cales à bateaux et un calme qui contraste avec les zones plus touristiques de la baie.
Les pêcheurs de la région continuent d’utiliser certains abris et la morphologie du site demeure lisible : volumes bas, murs épais, ouvertures limitées pour se protéger du vent, et un rapport étroit entre l’architecture et les besoins de la navigation côtière.
Dans une baie classée au patrimoine mondial de l’UNESCO (la baie intérieure de Kotor, à partir de Verige), les maisons de pêcheurs de Kakrc sont un exemple précieux d’architecture vernaculaire côtière monténégrine, encore relativement peu documentée. Leur sauvegarde s’inscrit dans :
- la politique de protection du patrimoine rural menée par le Zavod za zaštitu kulturnih dobara Crne Gore (Institut pour la Protection des Biens Culturels) ;
- les initiatives locales visant à freiner l’urbanisation non contrôlée sur la presqu’île de Luštica ;
- un intérêt croissant pour la valorisation de la vie maritime traditionnelle de l’Adriatique.