Haarlem n’a pas la réputation tapageuse d’Amsterdam. Pourtant, si vous aimez observer les façades, c’est une ville qui marque. Ici, tout se joue dans quelques mètres de briques, un pignon découpé, une pierre d’angle sculptée, une porte qui s’ouvre sur une cour minuscule.
En marchant le long des canaux, vous voyez un paysage familier de maisons néerlandaises. Mais à y regarder de près, la ville de Haarlem possède sa façon propre d’assembler les mêmes ingrédients : les briques, les pignons, les hofjes et les petites ruelles. C’est ce mélange que l’on va détailler.
Une ville de briques à taille humaine
Haarlem se développe dès le Moyen Âge sur un léger relief, entre dunes et polders. La ville gagne vite un rôle de centre commercial et administratif. Cela se voit encore dans le cœur historique : un réseau de rues serrées, quelques canaux, et des maisons alignées comme des livres sur une étagère.
La maison traditionnelle ici, c’est d’abord une façade en brique. Le bois a presque disparu des parements, après plusieurs incendies au cours des siècles. Les structures en bois existent encore, mais elles se trouvent à l’arrière ou dans les charpentes. Ce que vous voyez sur la rue, ce sont essentiellement des briques cuites dans les environs, dans des tons allant du rouge profond à l’ocre plus clair.
La hauteur est modeste. Trois à quatre niveaux suffisent, combles compris. Cela donne une ville qui ne cherche pas à impressionner par la taille, mais par la répétition et la variété des détails. On se sent vite à l’aise dans ces rues où les façades semblent se répondre d’un trottoir à l’autre.
Façades étroites, maisons profondes
Comme pour les maisons de canal d’Amsterdam, l’impôt a longtemps été calculé selon la largeur sur rue. Résultat : une façade mince, et une maison qui s’étire en profondeur, parfois autour d’une petite cour.
Depuis le trottoir, vous voyez :
- un rez-de-chaussée légèrement surélevé, accessible par quelques marches
- un ou deux étages
- un comble où une lucarne ou une trappe signale l’ancienne zone de stockage
Cette organisation n’a rien d’ornemental. Elle traduit une façon de travailler chez soi. Boutique, atelier ou bureau se trouvaient au niveau de la rue. Les pièces de vie montaient d’un étage. Les réserves occupaient les combles et les arrière-bâtiments, reliés par des couloirs étroits et des escaliers raides.
Un architecte néerlandais racontait un jour que, pour mesurer une maison de Haarlem, il ne se fiait jamais à la façade. « Comptez au moins trois fois sa largeur en profondeur », disait-il. Cette règle empirique donne une idée de la manière dont la ville s’est construite : en bandes, plutôt qu’en blocs massifs.
Jeux de pignons : à redents, en cloche ou en col
Ce qui attire d’abord le regard, ce sont les pignons. Haarlem partage avec Amsterdam et d’autres villes hollandaises ce goût pour les façades qui se terminent en découpes nettes.
Vous en voyez plusieurs types :
- le pignon à redents, en forme d’escalier
- le pignon en cloche, aux bords courbes
- le pignon « en col » (neck gable), plus étroit au sommet avec des pilastres latéraux
À Haarlem, ces variantes se mélangent parfois dans la même rue. Une maison bourgeoise du XVIIᵉ siècle peut afficher un pignon en cloche très travaillé, avec consoles, volutes, cartouche daté et pierre blasonnée. La voisine, plus modeste, se contente d’un couronnement à redents, avec une seule pierre centrale indiquant l’année de construction. Ces différences ne sont pas qu’un jeu formel. Elles renvoient à la situation économique des propriétaires au moment de la construction. Une période de prospérité permettait de financer une façade plus riche, parfois signée par un maître-maçon connu. Les décennies plus difficiles donnaient des façades plus sobres, même si la structure intérieure restait solide.
La vie autour des hofjes, cours cachées
Haarlem est célèbre pour ses hofjes, ces ensembles de petites maisons disposées autour d’une cour intérieure. On y accède généralement par une porte discrète depuis la rue, parfois sous un linteau en pierre portant le nom de la fondation ou de la famille donatrice.
Ces habitations servaient très fréquemment de logements pour des femmes âgées ou veuves, prises en charge par des œuvres charitables. L’organisation spatiale est basique :
- une cour plantée, parfois avec un puits ou une pompe
- une rangée de petites maisons à un étage
- une salle commune ou une petite chapelle dans certains cas
Une étude menée sur plusieurs hofjes néerlandais a montré que les habitantes y restaient en moyenne plus longtemps que dans les logements sociaux modernes, en partie grâce au sentiment d’appartenance créé par cette cour partagée. La forme bâtie contribue donc à stabiliser un groupe, même lorsque les revenus sont modestes. Pour un visiteur, ces ensembles donnent une autre image de la maison traditionnelle à Haarlem. On sort de la façade alignée pour entrer dans un monde plus intime, où chaque maison garde une porte et une fenêtre propres, mais où tout s’organise autour d’un jardin commun.
Maisons de marchands et façades d’apparat
Autour de la Grote Markt et le long des anciens axes commerçants, les maisons de marchands occupent des emplacements de choix. Ces bâtiments combinent souvent :
- rez-de-chaussée commercial ou déjà transformé en café, magasin ou restaurant
- étage noble avec grandes fenêtres
- combles pour le stockage des marchandises
Les façades de ces maisons jouent avec la brique et la pierre naturelle. On voit des encadrements de fenêtres en pierre grise, des chaînes d’angle, des bandeaux horizontaux qui soulignent chaque niveau. Les linteaux peuvent porter des inscriptions latines, des dates ou des devises.
Au sommet, un palan et un crochet rappellent l’usage des étages. Les marchandises arrivaient par l’eau ou par la rue, puis montaient par l’extérieur jusqu’aux trappes des combles. Ce dispositif existe encore dans de nombreuses anciennes maisons de Haarlem. Il est encore utilisé sur certains bâtiments pour des déménagements, ce qui amuse les passants mais est très pratique dans des escaliers étroits.
Dans ces rues, la maison n’est pas uniquement un lieu à habiter. C’est un outil de travail, une vitrine, un signe de réussite. L’architecture en garde la mémoire dans le moindre détail de façade.
Logements populaires et ruelles de l’arrière-ville
En s’éloignant un peu des grands axes, vous tombez sur des ruelles plus serrées, avec des maisons plus petites, souvent en retrait. Les toitures y sont un peu plus basses, les fenêtres moins nombreuses, les entrées directes sur la rue. Vous sentez que la ville change d’échelle en quelques pas.
Ces quartiers accueillaient artisans, journaliers, ouvriers liés aux brasseries, aux tanneries ou aux ateliers textiles. Ici, les parcelles sont aussi étroites, mais la décoration disparaît presque. Les façades se contentent de briques montées proprement, parfois badigeonnées, avec une corniche très simple.
Au XIXᵉ siècle, de nouveaux alignements de maisons ouvrières apparaissent, avec des rangées régulières et des cours arrière partagées. Certaines de ces rues ont depuis été rénovées. D’autres ont laissé place à des ensembles plus récents, mais la trame se perçoit encore dans la façon dont les rues se croisent et dont les parcelles s’enchaînent. Ce maillage donne une lecture claire de l’ancien quartier populaire.
Ce contraste entre les demeures bourgeoises et les logements populaires donne à la ville de Haarlem une lecture sociale relativement nette, encore visible pour une personne qui prend le temps de regarder les hauteurs de façade, la taille des fenêtres et la présence ou non d’ornements.
Couleurs, matériaux et détails du quotidien
Même lorsque la brique domine, la couleur joue un rôle. Vous la voyez :
- dans les joints, plus ou moins clairs
- dans les encadrements peints (blanc, crème, noir)
- dans les portes, souvent traitées en vert sombre, bleu, ou rouge profond
Les maisons anciennes de Haarlem gardent parfois des briques vernissées ou des motifs introduits directement dans la maçonnerie. Une frise en losange, un bandeau de briques posées en boutisse, une alternance de teintes… Autant de petites variations qui évitent la monotonie.
Les menuiseries complètent ce paysage : châssis à petits carreaux, seuils en pierre, auvents au-dessus des portes, boîtes aux lettres intégrées dans des panneaux sculptés. Beaucoup de ces éléments ont été restaurés ou remplacés, mais en respectant les proportions d’origine.
Un détail que l’on remarque rapidement sur place est la présence de pierres de nom ou de métier insérées dans les façades. Elles représentent parfois un outil (un tonneau, un navire, des ciseaux de tailleur), parfois une figure symbolique. Avant la numérotation moderne, ces images servaient de repère. Elles donnent un supplément de charme aux bâtisses, mais elles avaient un usage très concret.
Préserver, adapter, entretenir
Les maisons traditionnelles de Haarlem abritent des familles, des bureaux, des commerces. Cela suppose des transformations : isolation, nouvelles installations techniques, mises aux normes de sécurité.
Depuis plusieurs décennies, les autorités municipales, les associations locales et les propriétaires ont cherché des solutions pour concilier confort moderne et respect du bâti ancien. Cela passe par :
- des règles sur la modification des façades et des toitures
- des aides à la restauration de menuiseries anciennes
- des conseils techniques pour isoler sans abîmer les structures historiques
Une enquête menée aux Pays-Bas sur le ressenti des habitants vivant dans des maisons anciennes montre un attachement fort au quartier, malgré des contraintes éventuelles (des escaliers raides ou des pièces peu standardisées par exemple). Beaucoup de personnes évoquent la satisfaction de « reconnaître chaque maison du voisinage » au premier coup d’œil, grâce aux petites différences de façade.
Regarder Haarlem avec les yeux d’un flâneur
Si vous visitez Haarlem, vous pouvez traverser la ville en suivant un fil très simple : les façades.
Commencez près de la Grote Markt, observez les pignons des anciennes maisons de marchands et les maisons de corporation. Remontez un canal, repérez le palan au sommet des façades, cherchez les pierres sculptées. Puis laissez-vous attirer par une porte basse qui mène à un hofje ; dans la cour, écoutez le silence, regardez la façon dont les petites maisons se rangent autour du jardin.
En revenant vers le centre, passez par une rue d’anciennes maisons ouvrières. Imaginez le bruit des ateliers, les odeurs de brasserie, les enfants qui jouaient dans ces ruelles. Les volumes n’ont pas changé, même si les usages ont évolué. On devine encore l’animation qui structurait autrefois ces rues.
Ce regard attentif ne demande pas d’outils savants. Il s’appuie sur quelques repères : largeur des façades, type de pignon, taille des fenêtres, présence d’un palan ou d’une pierre sculptée. En quelques heures, vous commencerez à lire Haarlem autrement. Non plus comme un décor pittoresque, mais comme une ville construite, habitée, transformée par des générations de marchands, d’artisans et d’habitants.
Et c’est bien ce qui rend les habitations traditionnelles de Haarlem si attachantes : elles montrent une histoire de travail, de solidarité et de compromis architecturaux, qui se lit encore de nos jours dans chaque bande de briques et chaque pignon dressé au-dessus de l’eau. Elles forment un paysage lisible. Et lorsque vous levez les yeux, vous voyez comment chaque façade prolonge ce récit partagé.