Les villages flottants des pêcheurs Tanka (les gitans de la mer) en Chine

Quand on lit “gitans de la mer”, on imagine une communauté libre, nomade, presque romanesque. La réalité est plus concrète. Les Tanka (généralement rattachés aux “boat people”, également appelés Danjia selon les régions) ont longtemps vécu et travaillé sur l’eau, dans le sud de la Chine et autour de Hong Kong et Macao. Ce mode de vie s’est construit par nécessité, par métier, et aussi sous le poids d’une mise à l’écart sociale qui a poussé ces familles à faire de l’eau leur quartier.

Si vous vous intéressez à l’architecture, ces villages flottants des gitans de la mer sont un sujet vraiment fascinant. Pas pour l’exotisme. Pour la logique spatiale. Pour la manière dont une maison devient un bateau, dont une rue devient un chenal, et dont un port se transforme en tissu urbain.

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Qui sont les Tanka ?

Le terme “Tanka” sert de raccourci, mais il couvre des réalités variées. Dans les sources, on parle également de “Boat Dwellers” ou de “Shuishangren” (gens vivant sur l’eau). Les zones les plus connues sont : Guangdong, Guangxi, Fujian, Hainan, Hong Kong, Macao, et d’autres littoraux du sud.

Certains de ces noms historiques ont été utilisés de façon péjorative, et les articles contemporains le signalent clairement. Autrement dit, “Tanka” est un mot pratique, mais pas neutre dans tous les contextes. Derrière ce terme, il y a des familles, des trajectoires et une histoire sociale marquée par la mise à l’écart. Beaucoup de personnes concernées préfèrent aujourd’hui être décrites par leur activité de pêche ou par leur lieu de vie, plutôt que par une étiquette héritée du passé. En tenir compte change la manière de regarder ces villages et d’en parler, avec plus de justesse et moins de distance.

Et puis, “village flottant” n’est pas juste une image dans ces régions. C’est une organisation urbaine : des embarcations alignées, des pontons, des abris portuaires, des points d’échange, des lieux de culte, des zones de travail. Un habitat qui suit les règles du courant, du vent et du typhon.

Leurs habitudes de vie remontent à la dynastie Tang, vers 700 de notre ère, lorsque les pêcheurs de l’est du Fujian se sont installés sur leurs bateaux pour éviter la guerre. Avant la fondation de la République populaire de Chine, les « gitans de la mer » n’avaient pas le droit d’aller à terre ou d’épouser les gens qui vivaient le long du rivage. Tout, des mariages aux cérémonies funéraires, avait lieu sur les bateaux. Ces dernières années, avec l’aide du gouvernement local, les pêcheurs ont commencé à construire des maisons le long du littoral. Cependant, beaucoup d’entre eux préfèrent encore vivre sur la mer.

Un habitat pensé pour bouger

La base, c’est le bateau. Selon les lieux et les époques : jonques plus grandes, petites unités comme les sampans, embarcations-outils, embarcations-maisons. L’architecture commence là : un volume habitable compact, organisé autour de l’usage. Dormir, cuisiner, stocker les filets, réparer et vendre.

Ce type d’habitat impose une esthétique de la contrainte. Tout doit tenir, tout doit se saisir vite. Les rangements épousent la coque. Les circulations sont courtes. La ventilation est une question de survie sous climat humide. Et l’extérieur est un prolongement du dedans : le pont, les bords, le lien direct à l’eau.

Ce qui frappe, quand on compare avec une maison “posée au sol”, c’est le statut de la façade. Sur l’eau, la façade n’est pas un décor. C’est une interface. On amarre, on charge, on parle, on échange.

village flottant à Lingshui

Guangzhou et les “cités flottantes” d’hier

Dans le delta de la rivière des Perles, l’idée de “ville sur l’eau” ne sort pas de nulle part. Des recherches historiques et universitaires décrivent des regroupements de bateaux et des “clusters” liés aux activités commerciales, aux flux portuaires et à la vie urbaine de Canton/Guangzhou, avec une lecture sociale très marquée. Ces ensembles flottants fonctionnaient comme des quartiers, avec leurs règles, leurs hiérarchies et leurs zones d’activité. Ils dépendaient de la ville à terre, sans ses droits et ses protections.

Ce n’est pas un habitat isolé au milieu d’un paysage vide. C’est une forme de proximité avec la ville, mais sans accès complet à la ville “de terre”. L’eau devient une marge habitée. Et cette marge a ses règles : zones d’amarrage, trajets réguliers, lieux de transaction, points de passage vers les marchés.

Pour un regard architecture, c’est passionnant car on voit comment un tissu urbain peut exister sans rues. Il existe par l’alignement, la répétition, la distance entre coques, la gestion des risques (incendie, tempête, collision), et l’accessibilité à pied… qui se fait alors par passerelles, pontons, ou petits bateaux.

Guangzhou village flottant

Hong Kong : Aberdeen et ses abris typhons

Si vous cherchez un cas très documenté et encore visible, Aberdeen (Hong Kong) revient sans cesse. On y parle même de “Aberdeen floating village”. Historiquement, Aberdeen est un port de pêche majeur, avec un abri typhon (typhoon shelter) qui structure l’espace : c’est un urbanisme de protection. Les bateaux s’y regroupent, s’ordonnent, et le port devient une sorte de quartier flottant.

Ce qui change, c’est la part de population vivant vraiment sur l’eau. Les sources décrivent un mouvement net vers des logements à terre, au fil des décennies, même si les bateaux sont présents pour le travail.

Et Aberdeen montre un autre aspect : les rituels et les fêtes liés à la vie maritime. Certains événements se déroulent encore sur l’eau, avec des bateaux rassemblés, des offrandes, une mise en scène.

Lingshui : une trame flottante de pêche

À Lingshui Li Autonomous County, sur la côte sud-est de l’île de Hainan, le rapport à l’eau prend une forme très lisible depuis le ciel. Les plateformes flottantes dessinent une trame régulière, presque orthogonale, qui évoque un plan urbain posé sur la mer. Ici, l’habitat, le travail et la circulation se mêlent dans un même espace, sans séparation nette entre le lieu de vie et le lieu de production.

Des abris légers, couverts de tôles ou de bâches, occupent les plateformes. Aujourd’hui, ils servent surtout à stocker le matériel, à faire une pause ou à s’abriter du soleil et des averses en journée. Autrefois, ce type de structure faisait partie d’un habitat à part entière : on y dormait, on y mangeait et la vie familiale se déroulait directement sur l’eau. À Lingshui, ces abris témoignent donc d’une transition, celle d’un espace autrefois habité en continu, devenu avant tout un lieu de travail relié au village terrestre.

Ce qui distingue Lingshui d’autres sites associés aux communautés vivant sur l’eau, c’est cette impression d’ordre. Les plateformes sont alignées, séparées par des chenaux larges où circulent de petites embarcations à moteur. Ces “rues d’eau” structurent l’ensemble du village flottant. Elles permettent les échanges, l’accès aux différentes zones de travail et le lien avec la côte. Depuis un bateau, la lecture de l’espace est immédiate : on comprend où l’on circule, où l’on travaille, où l’on s’arrête.

La présence humaine y est constante. Sur certaines plateformes, on voit des personnes assises à l’ombre, occupées à réparer des filets ou à attendre le passage d’une embarcation. La vie se déroule à hauteur d’eau, avec des gestes répétés. C’est un paysage pensé pour répondre aux cycles de la mer.

Lingshui montre ainsi une autre facette des villages flottants du sud de la Chine. Moins tournée vers l’habitat familial permanent que certains sites historiques, cette organisation repose sur une occupation fonctionnelle de la mer, à la frontière entre village et zone d’exploitation. Pour un regard architectural, c’est une leçon de pragmatisme : un espace bâti qui ne cherche pas à durer à tout prix.

village flottant Lingshui

Matériaux et techniques : du bois et du bambou

Les images anciennes mettent en avant le bois, le bambou, les cordages, les toiles, et un art de l’assemblage qui accepte le mouvement. Sur un bateau-maison, rien n’est totalement immobile. Les fixations doivent tenir, mais aussi encaisser les vibrations, l’humidité, les chocs légers.

Et puis il y a l’époque récente : remplacement de pièces par des matériaux industriels, réparations plus “urbaines”, sécurité incendie, raccordements, contraintes administratives. C’est l’évolution logique d’un habitat pris entre attractivité touristique, politiques publiques et pression foncière.

D’une vie sur l’eau à la vie à terre

On ne peut pas parler de ces villages sans parler de statut social. Plusieurs sources rappellent que les “boat people” ont subi une discrimination historique, et que les mots utilisés pour les désigner ont parfois porté ce mépris. Ensuite, il y a la bascule concrète : accès au logement, emplois à terre, coûts, réglementations, transformation de la pêche. À Hong Kong, les chiffres convergent vers une baisse forte des habitants vivant en permanence sur les bateaux, même si le port conserve des usages de pêche.

En Chine continentale, des articles spécialisés récents évoquent aussi cette transition graduelle “vers la terre”, liée à l’économie et aux conditions de vie. Architecturalement, cela veut dire une chose : le “village flottant” n’est plus le centre de la vie familiale pour beaucoup. Il devient un lieu de travail, un souvenir, une image. Et parfois un décor pour visiteurs. C’est là que le regard du voyageur compte.

Ce que vous pouvez observer sur place

Si vous visitez Aberdeen, vous allez voir des formes bâties qui se comprennent en marchant lentement. Regardez les transitions : embarcadère → passerelle → seuil. Regardez comment on stocke, comment on sèche, comment on répare. Regardez les protections contre la pluie, les surélévations, l’orientation.

Pensez aussi aux règles de base. Vous êtes dans un lieu habité et travaillé. Demandez avant de photographier des personnes de près. Évitez de pointer l’objectif dans une maison ouverte. Et gardez en tête que la “vie sur l’eau” est aussi une histoire de contraintes, pas un folklore.

Si vous écrivez, choisissez vos mots avec soin. “Gitans de la mer” existe, mais c’est un regard extérieur. Les sources signalent d’ailleurs les enjeux de vocabulaire autour de “Danjia/Tanka”. Un texte juste peut en parler sans s’y complaire : vous décrivez un habitat, une organisation sociale, une histoire urbaine.