Sur la route côtière qui relie Agadir à Essaouira, Aghroud ne ressemble guère aux villages que l’on traverse dans cette partie du Maroc. Ici, les maisons se répondent en bleu, rose, jaune, vert ou turquoise, tandis que portes, escaliers et fresques accentuent encore ce curieux patchwork. On pourrait croire à une tradition ancienne. Il n’en est rien : derrière ces couleurs récentes se cache un ancien village de pêcheurs, ancré dans le territoire amazigh du Souss et des Ida Ou Tanane. Comprendre les maisons d’Aghroud demande donc de regarder derrière leurs façades éclatantes, là où se rencontrent architecture régionale, transformations du bâti et initiative collective.
Où se trouve exactement Aghroud ?
Aghroud se trouve sur la côte atlantique marocaine, à environ 30 kilomètres au nord d’Agadir, sur l’axe qui remonte vers Essaouira. Les sources le décrivent comme un ancien petit village de pêcheurs, longtemps moins connu que les stations balnéaires voisines. Cette localisation compte énormément pour comprendre son architecture.
Aghroud appartient à l’environnement culturel du Souss et du pays amazigh des Ida Ou Tanane, aux portes du Haut Atlas occidental. Les moyennes montagnes de l’extrémité côtière du Haut Atlas sont un territoire marqué historiquement par des villages de terre dans un environnement d’arganeraies et de cultures en terrasses.
Il serait néanmoins excessif d’en déduire que les maisons colorées que l’on voit actuellement à Aghroud sont telles quelles un ensemble ancien d’architecture en terre. Les sources ne le démontrent pas. C’est même l’un des points les plus intéressants du village : son image actuelle est beaucoup plus récente que son histoire.
Avant les couleurs : un village de pêcheurs
Les articles consacrés directement à Aghroud concordent sur ce point : avant de devenir photogénique et touristique, le lieu était avant tout un modeste village de pêcheurs.
Le360, média marocain qui s’est rendu sur place en 2024, parle d’un « petit village de pêcheurs » qui était auparavant un simple point de passage sur la route d’Essaouira.
Le Routard reprend également cette histoire et qualifie Aghroud d’ancien village de pêcheurs progressivement transformé en destination touristique. Cela donne une première clé de lecture des maisons.
Nous ne sommes pas devant une médina planifiée, un ksar fortifié ou une cité monumentale construite autour d’un pouvoir politique. Aghroud appartient à la famille des petits établissements ruraux et littoraux dont le bâti s’est constitué progressivement en fonction des besoins de leurs habitants. Les maisons doivent donc d’abord être lues comme des habitations populaires avant d’être regardées comme un décor.
Une sobriété qui explique en partie l’effet des couleurs
Un détail saute aux yeux lorsqu’on observe Aghroud : les bâtiments sont beaucoup plus simples que leurs façades ne le laissent croire. L’architecture repose largement sur des volumes géométriques, avec des façades relativement planes et des constructions imbriquées les unes dans les autres. Les ouvertures sont assez simples et les toitures-terrasses participent à cette impression de superposition de cubes.
Cette volumétrie n’est pas étrangère aux traditions architecturales du sud marocain.
La documentation de l’UNESCO consacrée aux paysages ruraux marocains mentionne précisément des maisons rectangulaires à toit plat dans ces territoires. Dans les secteurs des Ida Ou Tanane, elle relève également la présence historique de villages de terre dans les montagnes côtières du Haut Atlas occidental.
Plus largement, l’architecture traditionnelle de la région Souss-Massa s’est développée avec les ressources disponibles sur place. C’est une architecture régionale intimement liée à la pierre et à la terre et dont les formes changent selon l’environnement. Voir les maisons berbères de l’Atlas marocain.
On retrouve ce principe dans de nombreux habitats amazighs : le bâtiment n’est pas conçu comme un objet isolé posé dans le paysage. Le relief, les matériaux disponibles, le climat et l’organisation communautaire déterminent largement sa forme. Souvent, le toit de la maison sert de terrasse à l’habitation du dessus.
Attention toutefois à une confusion courante. Les maisons actuelles d’Aghroud ne ne sont pas des maisons traditionnelles marocaines ancestrales construites entièrement en pisé. La documentation que j’ai trouvée ne permet pas une telle affirmation. Comme beaucoup de villages marocains, Aghroud a vraisemblablement connu des transformations du bâti, l’utilisation de matériaux modernes et des reconstructions successives.
Les cultures constructives vernaculaires rurales marocaines déclinent depuis plusieurs décennies sous l’effet de l’évolution des modes de vie, des matériaux industriels, de l’exode rural et de l’attraction exercée par les modèles urbains. Aghroud peut donc être compris comme un paysage bâti hybride, où une organisation villageoise ancienne rencontre des techniques et des transformations plus contemporaines.
Ces couleurs sont beaucoup plus récentes qu’on pourrait le croire
Voilà probablement la découverte la plus intéressante. On pourrait facilement imaginer que les façades roses, jaunes, bleues, vertes ou orange sont une tradition ancestrale d’Aghroud.
Ce n’est pas le cas.
Le basculement a commencé avec Abdelkebir Moutli, un militant associatif local. Il a décidé de peindre sa propre maison dans une couleur vive afin de rompre avec l’aspect terne des façades.
Ses voisins auraient progressivement suivi son exemple. Une première maison est peinte, puis d’autres habitants adoptent à leur tour des couleurs vives, jusqu’à transformer progressivement le village.
Autrement dit, l’identité chromatique que l’on associe maintenant immédiatement à Aghroud daterait essentiellement des années 2010. C’est vraiment fascinant sur le plan patrimonial.
Car nous assistons presque en direct à la fabrication d’une identité architecturale locale.
La couleur est devenue une architecture à elle seule
À Aghroud, peindre les maisons n’a pas juste consisté à choisir quelques couleurs différentes.
Le processus s’est amplifié.
Des façades entières ont reçu des couleurs franches. Certaines portes et fenêtres sont soulignées par des teintes contrastées. Des motifs décoratifs et des fresques sont apparus. Des murs ordinaires sont devenus des surfaces graphiques. Le mouvement a progressivement transformé le village en une succession de panneaux colorés auxquels se sont ajoutés motifs, dessins et fresques murales.
La palette va du bleu au jaune safran, au rose et au vert.
Le résultat est architecturalement intéressant parce que la peinture modifie notre perception des volumes.
Une maison extrêmement simple peut devenir spectaculaire lorsqu’une façade jaune côtoie une construction turquoise, elle-même surmontée d’un étage rose ou bleu.
- Les limites des bâtiments deviennent visibles.
- Les escaliers ressortent.
- Les portes deviennent des éléments graphiques.
- Les ruelles elles-mêmes prennent une autre dimension.
La couleur produit donc une nouvelle lecture de l’architecture sans nécessiter de reconstruire les maisons.
Une sorte de « médina pop » ?
Certaines photographies donnent presque l’impression d’une médina passée entre les mains d’un peintre.
Pourtant, il vaut mieux éviter ce raccourci.
Une médina marocaine historique possède généralement une organisation urbaine, commerciale, religieuse et résidentielle beaucoup plus complexe. Aghroud correspond à une autre histoire : celle d’un village littoral amazigh progressivement développé puis recoloré par ses habitants.
Il ne faut pas davantage confondre son architecture avec celle des ksour du sud marocain. Le ksar d’Aït-Ben-Haddou, par exemple, est un groupement compact de bâtiments en terre, enfermé derrière des murailles défensives renforcées de tours d’angle. Les matériaux traditionnels y sont principalement la terre et le bois.
Aghroud ne répond pas à cette logique défensive.
En revanche, les deux témoignent à des degrés très différents d’un principe fréquent dans l’habitat vernaculaire marocain : l’habitation individuelle participe à une forme villageoise collective.
Les racines amazighes de l’environnement architectural
Pour comprendre Aghroud, il faut également regarder au-delà du village.
Le Souss et l’Anti-Atlas possèdent une culture architecturale amazighe extrêmement riche : villages de terre ou de pierre, kasbahs, maisons rurales et surtout igoudar, les célèbres greniers collectifs fortifiés.
Les igoudar sont intimement liés à l’histoire architecturale et sociale du Souss-Massa. Leur construction s’adapte au territoire : pierre et bois dans certains secteurs de l’Anti-Atlas, terre et troncs de palmier dans les oasis.
À Imechguiguilne, par exemple, un agadir probablement construit au XVIIe siècle est entièrement réalisé en pierre sèche. Il comprend trois niveaux et plus d’une centaine de cases de stockage.
Cette comparaison est intéressante parce qu’elle montre quelque chose de fondamental : il n’existe pas une architecture amazighe unique. Elle varie avec le territoire. Le climat, la disponibilité de la pierre ou de la terre, l’activité économique et la structure sociale produisent des architectures différentes.
Aghroud représente une variante littorale et beaucoup plus modeste de cette longue histoire de l’habitat communautaire.
Les maisons montrent surtout l’évolution sociale du village
C’est probablement sous cet angle qu’Aghroud devient réellement passionnant.
Son patrimoine ne tient pas uniquement à l’âge des bâtiments.
Les façades permettent de lire plusieurs périodes superposées : un ancien établissement de pêcheurs → un habitat villageois transformé progressivement → l’arrivée de matériaux et de formes contemporaines → une intervention collective sur les couleurs → l’apparition d’une nouvelle attraction touristique.
Et cette dernière étape est récente.
Pendant longtemps, Aghroud semble avoir vécu dans l’ombre des destinations voisines. Le village se trouvait sur un axe côtier fréquenté mais n’était pas lui-même une destination majeure. Les couleurs ont inversé cette logique : le bâti résidentiel est devenu l’attraction. C’est assez inhabituel.
Les habitants n’ont pas eu besoin de construire un monument, un musée, une attraction étonnante ou même un équipement spectaculaire. Ils ont transformé leur propre environnement quotidien.
Une architecture entre patrimoine et création contemporaine
Il y a deux patrimoines qui se superposent à Aghroud .
Le premier est ancien et diffus : l’héritage de l’habitat rural amazigh du Souss et des Ida Ou Tanane, caractérisé historiquement par une architecture fortement adaptée au milieu, des constructions compactes, l’utilisation de ressources locales et une organisation communautaire.
Le second est très récent : la création volontaire d’une identité chromatique collective.
Les couleurs que les visiteurs considèrent maintenant comme « typiques d’Aghroud » sont donc vraisemblablement en train de devenir une tradition sous nos yeux. C’est une forme de patrimoine en fabrication.
Ce que l’on peut affirmer sur Aghroud
Après avoir croisé les sources, voilà les points sur lesquels je serais rigoureuse si vous utilisez ces recherches :
- Aghroud est un ancien village de pêcheurs du littoral atlantique, situé à environ 30 km au nord d’Agadir.
- Son environnement culturel appartient au territoire amazigh du Souss et du Haut Atlas occidental ; les sources patrimoniales décrivent chez les Ida Ou Tanane une tradition de villages et de constructions en terre.
- Les formes architecturales régionales traditionnelles reposent largement sur des matériaux locaux (notamment terre et pierre) et une adaptation poussée au milieu.
- Les couleurs actuelles d’Aghroud ne sont pas une tradition ancienne. Leur généralisation daterait approximativement des années 2010 et serait partie de l’initiative d’Abdelkebir Moutli.
- Le phénomène s’est ensuite propagé entre habitants et a été enrichi de motifs et de fresques.
- Cette transformation a contribué à faire d’un village autrefois traversé sans forcément s’y arrêter une petite destination touristique. Les visiteurs viennent désormais pour ses façades colorées et son bord de mer.
Aghroud est donc moins un village historique de maisons multicolores qu’un ancien village côtier amazigh dont une architecture résidentielle sobre a servi, depuis les années 2010, de support à une superbe transformation chromatique collective. C’est cette rencontre entre habitat vernaculaire, initiative habitante et fabrication récente d’une identité visuelle qui rend ses maisons intéressantes du point de vue architectural et culturel.