Quand vous arrivez dans la vieille ville de Rauma, vous avez un peu l’impression d’entrer dans une maquette. Des maisons basses en bois, serrées le long des rues, une grande église médiévale, des cours cachées… et pourtant tout est bien réel. On y habite, on y travaille, on y fait ses courses.
Cet article vous propose de regarder ces maisons autrement : comme un ensemble cohérent, pensé, construit et entretenu depuis des siècles. À Rauma, l’architecture en bois est un mode de vie.
Un quartier médiéval en bois au bord du golfe de Botnie
Rauma est l’un des plus anciens ports de Finlande, sur la côte ouest du pays, au bord du golfe de Botnie. La ville s’est développée autour d’un monastère franciscain, dont l’église de la Sainte-Croix, datée du XVe siècle, domine toujours le centre historique et structure encore la vie locale aujourd’hui.
Deux grands incendies, en 1640 puis en 1682, ont presque tout détruit. On aurait pu repartir sur un plan en damier, comme dans beaucoup de villes nordiques reconstruites après un sinistre. Mais à Rauma, les habitants ont décidé de réinstaller leurs maisons en suivant l’ancien tracé médiéval. Le réseau de rues irrégulières est resté, avec ses angles surprenants et ses impasses discrètes.
C’est cette combinaison très rare (ville médiévale, mais bâtie en bois) qui a valu à la vieille ville de Rauma son inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1991. Elle est reconnue comme un exemple représentatif de ville nordique construite en bois, où la trame urbaine et les maisons historiques forment encore un ensemble lisible. Deux siècles d’adaptations ont pourtant laissé des traces visibles dans les détails des façades, montrant la façon dont les habitants ont fait évoluer leurs maisons.
Un plan de ville resté très lisible
La vieille ville couvre environ 29 hectares, soit un peu plus de 0,3 km². On y compte plus de 600 bâtiments, dont la majorité sont des maisons en bois, et environ 800 habitants.
Le plan n’a rien de géométrique. Les rues suivent des tracés anciens, parfois hérités de chemins plus anciens. Certaines sont étonnamment étroites, bordées de façades presque à hauteur d’épaule. D’autres débouchent sur des places plus ouvertes, comme le marché dominé par l’ancien hôtel de ville.
Les maisons en bois de Rauma se présentent en rang continu sur rue entière. Derrière, à l’intérieur des îlots, se trouve un monde plus intime : remises, anciennes granges, ateliers, petites annexes. Des passages étroits traversent parfois les parcelles et relient deux rues. Cette organisation en façade sur rue + bâtiments secondaires dans la cour est typique des villes en bois finlandaises.
La municipalité rappelle souvent que la vieille ville n’est pas un quartier musée. C’est encore le cœur de la cité, avec des logements, des commerces, des services publics et une vie quotidienne bien présente.
Comment sont construites ces maisons en bois ?
La plupart des maisons en bois actuelles datent des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Elles sont presque toujours d’un seul niveau, parfois complétées par une cave voûtée ou semi-enterrée.
La structure porteuse est formée de madriers empilés, assemblés aux angles par des entailles précises. Ce principe de construction en rondins équarris est très répandu dans les villes finlandaises traditionnelles. Les façades visibles depuis la rue sont ensuite habillées par un bardage vertical ou horizontal, qui unifie l’apparence et protège le bois structurel. Cette couche joue aussi un rôle thermique appréciable.
Les maisons reposent sur un soubassement en pierre, qui isole le bois de l’humidité du sol. Les toits sont à deux pans, parfois brisés, couverts aujourd’hui de tôle peinte ou de bardeaux. Les cheminées marquent les pignons et rappellent l’importance ancienne des poêles à bois dans chaque pièce.
L’intérieur suit un plan relativement compact. Une pièce principale, tournée vers la rue, accueillait autrefois la vie de famille quotidienne. Des pièces plus petites, côté cour, servaient de chambres, de réserve ou d’atelier. Le lien entre logement et travail reste visible dans plusieurs maisons, où une partie sur rue s’ouvre aujourd’hui en boutique, tandis que le logement se prolonge en profondeur.
Couleurs, façades et cours intérieures
Quand on pense à Rauma, on imagine tout de suite ses façades colorées. Les maisons affichent une palette très contrôlée : ocres chaleureux, rouges profonds, verts sourds, gris bleutés, jaunes doux. La ville actuelle s’inspire de ces teintes historiques jusque dans des projets récents, dont les couleurs reprennent celles des bâtiments anciens. Les façades sur rue sont souvent très travaillées. On remarque :
- des encadrements de fenêtres moulurés, parfois peints en blanc ou dans une couleur contrastée ;
- des planches décoratives sous les corniches, avec des motifs découpés ;
- des portes d’entrée à panneaux, parfois vitrées, très soignées.
Sur certaines maisons, leur nom est inscrit sur une plaque en angle de rue. C’est une habitude locale appréciées des visiteurs : chaque maison devient presque un personnage, avec son identité affichée.
Derrière les portails, les cours intérieures réservent souvent une surprise. On y trouve un petit jardin, un sauna en annexe, une remise transformée en atelier ou en chambre d’hôtes. Dans plusieurs îlots, la densité des constructions secondaires montre bien l’ancienne intensité des activités artisanales.
Un architecte finlandais racontait, dans une étude sur les villes en bois, que ces cours avaient longtemps été des espaces mixtes : on y stockait le bois, entretenait les filets de pêche, fumait le poisson, faisait sécher le linge. La cour était un morceau de paysage de travail, pas uniquement un lieu de détente.
Une ville habitée : commerces, ateliers et musées
Aujourd’hui encore, la vieille ville de Rauma concentre des activités variées. On y trouve des cafés, des restaurants, de petits hôtels, des ateliers, des musées, mais aussi des bureaux et des logements tout à fait ordinaires. Les maisons n’ont pas été vidées de leurs habitants pour laisser la place aux seuls visiteurs.
La tradition de la dentelle de Rauma, bien connue en Finlande, anime plusieurs rues. Des boutiques exposent des ouvrages très fins, parfois inspirés de dessins anciens. Pendant la Semaine de la dentelle, en été, les maisons ouvertes au public accueillent des démonstrations, des ventes et des expositions.
Il arrive que certains habitants transforment une pièce sur rue en petite galerie ou en boutique temporaire. Un visiteur racontait avoir acheté un petit napperon en dentelle dans le salon d’une maison dont la famille vivait toujours sur place. Ce type de situation illustre bien le caractère hybride du quartier : entre musée à ciel ouvert, centre-ville commerçant et quartier résidentiel.
Plusieurs maisons en bois de Rauma sont devenues des musées, comme l’ancien hôtel de ville ou certaines demeures bourgeoises qui conservent un intérieur de la fin du XIXᵉ siècle. Ces lieux servent de repères touristiques pour comprendre comment on habitait autrefois ces habitations, comment on chauffait, comment la lumière entrait, comment on séparait les espaces de travail et de vie.
Préserver un tissu urbain en bois : règles et aides
Protéger une ville entière bâtie en bois demande un cadre strict. À Rauma, les objectifs de protection, de construction et de développement de la vieille ville sont fixés dans un plan d’urbanisme détaillé. Un comité dédié à la vieille ville doit être consulté pour tout projet nécessitant un permis.
La ville propose aussi des aides financières à la réparation, pour encourager les propriétaires à entretenir leurs façades et leurs toitures dans le respect des matériaux d’origine. Une fondation spécifique, l’Old Rauma Foundation, soutient les travaux sur les bâtiments jugés les plus précieux pour le paysage urbain.
Un nouveau plan de gestion du statut de site du patrimoine mondial a été adopté récemment. Il rappelle que Rauma représente l’architecture de ville en bois nordique et que cette valeur passe par la conservation du tissu urbain, mais aussi par le maintien d’une vie quotidienne dans le quartier.
Les habitants, eux, doivent composer avec ces règles. Un propriétaire qui souhaite changer des fenêtres ou repeindre une façade doit suivre des prescriptions de couleur et de dessin. Plusieurs racontent que ces étapes sont parfois longues, mais qu’elles ont l’avantage de structurer les travaux sur le long terme. À l’échelle du quartier, cette discipline se voit immédiatement : pas d’éléments discordants, pas de façade surchargée de panneaux publicitaires, pas de volumes qui écrasent les maisons voisines.
Rauma et les autres villes en bois de Finlande
Rauma n’est pas la seule ville finlandaise à avoir conservé un centre en bois. On pense à Porvoo, à la vieille Turku ou à d’autres petits centres historiques comme celui de Loviisa ou même de Kaskinen. Des études récentes sur les villes en bois finlandaises montrent toutefois que Rauma occupe une place à part, par l’étendue continue de son tissu et par le maintien de la trame médiévale.
La plupart des autres centres anciens ont subi des destructions plus lourdes, des percées routières ou une densification inadaptée. À Rauma, la combinaison d’un plan ancien, d’un bâti homogène des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles et d’une politique de protection active crée un cas presque unique dans le nord de l’Europe.
Cette singularité a également un revers : la pression touristique saisonnière, les attentes de confort contemporain, la nécessité de respecter les normes actuelles en matière d’énergie ou de sécurité incendie. Les recherches sur les habitations en bois finlandaise insistent sur cet enjeu : comment adapter ces structures à des usages actuels sans perdre leur caractère et leur histoire. À Rauma, ce débat se joue maison par maison, avec les architectes, les services municipaux et les habitants.
Comment lire les maisons en bois lors d’une visite ?
Si vous vous rendez à Rauma, vous pouvez regarder les maisons en bois avec un œil d’architecte ou de designer amateur. Quelques repères aident à mieux comprendre ce que vous voyez.
D’abord, le rapport entre la maison et la rue. Les façades s’alignent au bord du trottoir, à une échelle très proche du piéton. Observez la hauteur : la plupart des maisons n’ont qu’un niveau sur rue, parfois avec un grenier. Cette faible hauteur donne une ambiance presque domestique à tout le centre.
Ensuite, la porte. Sa position indique souvent l’organisation intérieure. Une porte centrée suggère un plan symétrique, avec une pièce de chaque côté. Une porte plus décalée peut correspondre à une distribution en enfilade. Les détails de menuiserie (panneaux, moulures, poignées) montrent aussi l’époque et le statut social du propriétaire. Une poignée usée raconte parfois des années d’usage quotidien.
Regardez également les fenêtres : leur taille, leur répartition, les petits bois, les volets éventuels. Dans plusieurs maisons, la pièce la plus prestigieuse donne sur la rue avec deux ou trois fenêtres rapprochées ; les pièces de service, elles, se contentent d’une ouverture plus modeste côté cour.
Enfin, dès que vous en avez l’occasion, passez une porte cochère ou un portail ouvert. C’est souvent là que l’on comprend le mieux la maison en bois finlandaise. La cour révèle la densité des constructions secondaires, la place du sauna, la relation entre logement et travail. Et parfois, vous avez simplement la surprise de tomber sur un jardin très soigné, avec quelques bancs et un chat installé au soleil.
En sortant du centre de Rauma, vous aurez peut-être l’impression d’avoir mieux compris ce que peut être une ville en bois : un ensemble d’habitations modestes dans leurs dimensions, mais très travaillées, portées par une longue continuité d’usage et une attention collective constante.