L’architecture en bois fait partie du paysage norvégien (voir notre article sur les maisons en bois de Norvège). À Trondheim, elle structure les rues, les usages, la mémoire des habitants. Quand vous arrivez en ville, ce sont généralement les façades colorées le long de la Nidelva ou les maisons basses de Bakklandet qui restent en tête. Voici comment ces habitations en bois sont nées, comment elles ont survécu aux incendies, aux pelleteuses et au climat, et ce qu’elles changent dans la façon d’habiter la ville.
Une ville en bois au bord du fjord
Pendant près de huit siècles, Trondheim a été, pour l’essentiel, une ville de bois. Les maisons bordaient les rues médiévales, deux niveaux au-dessus d’un sol souvent boueux, avec des annexes et des remises autour d’une cour intérieure. Les entrepôts s’alignaient face à la Nidelva pour recevoir les marchandises qui arrivaient par bateau. Ces lignes de bâtiments formaient un tissu serré en bord de fleuve.
Le choix du matériau tient à plusieurs raisons. Le bois était abondant dans le Trøndelag, facile à transporter par flottage ou par traîneau l’hiver. Les charpentiers maîtrisaient les assemblages depuis longtemps, grâce à la construction des fermes traditionnelles norvégiennes et des bateaux. Et le climat humide donnait de bons résultats avec les madriers épais qui régulent bien la température intérieure.
Pour un Norvégien du XVIIIᵉ siècle, vivre dans une maison en bois relevait donc de l’évidence. L’originalité de Trondheim, c’est d’avoir conservé un ensemble très visible de ces constructions au cœur même de la ville actuelle. Cela donne à la ville un relief que l’on perçoit dès les premières rues.
Feux, plans d’urbanisme et lois sur les matériaux
Les maisons fabriquées avec du bois ont un point faible évident : elles peuvent brûler. Trondheim a connu des incendies majeurs, dont celui de 1681 qui a détruit une large partie du centre. Cet épisode a entraîné un nouveau plan urbain dessiné par l’ingénieur Johan Caspar von Cicignon, avec des rues plus larges et un tracé plus rationnel pour limiter drastiquement la propagation du feu.
Au XIXᵉ siècle, l’État norvégien tente de réduire le risque dans les centres historiques. Une loi de 1850 impose progressivement l’usage de matériaux moins combustibles, comme la brique ou la pierre, pour les nouvelles constructions de certains secteurs. Trondheim reste pourtant majoritairement en bois pendant longtemps, car le parc bâti est déjà vaste et la demande en logements continue.
Aujourd’hui encore, la ville fait partie des villes de bois étudiées par les spécialistes de la sécurité incendie. Des plans de protection associent propriétaires, services municipaux et pompiers, avec des exigences précises sur les installations électriques, les issues de secours, les matériaux de toiture ou les systèmes d’alarme. Ces règles forment une sorte de filet commun pour limiter les mauvaises surprises.
Les quais en bois de la Nidelva : Bryggerekka
L’image la plus connue de la ville de Trondheim, ce sont les rangées d’anciens entrepôts en bois qui bordent la Nidelva, souvent appelées Bryggerekka. Ces grands bâtiments étroits, posés sur pilotis ou sur des pieux plantés dans la rivière, formaient un front continu de magasins et d’espaces de stockage. Les plus anciens encore debout datent du XVIIIᵉ siècle, reconstruits après les incendies.
Chaque entrepôt avait son quai, ses poulies, ses trappes. On montait les marchandises à l’aide de grues à main. La façade côté rue donnait accès aux bureaux et aux espaces de comptabilité, tandis que la façade sur l’eau servait aux opérations de chargement. Aujourd’hui, ces volumes sont en partie transformés en logements, cafés, ateliers ou bureaux. Vous pouvez y prendre un café en regardant les reflets des façades dans la Nidelva, là où circulaient jadis le poisson séché, le bois, le cuivre ou les céréales.
Une petite anecdote revient dans les visites guidées : certains habitants racontent qu’ils entendent encore la Nidelva « travailler » sous leur plancher. Quand la glace casse ou que le courant se renforce, les pieux se mettent à craquer doucement. Un rappel sonore que ces maisons vivent avec la rivière.
Bakklandet : un quartier sauvé des bulldozers
Sur la rive opposée, Bakklandet aligne des maisons en bois plus modestes, deux niveaux et pignons variés. Ce quartier du XVIIᵉ siècle a failli disparaître dans les années 1960–1970 : un projet d’autoroute prévoyait de raser une large bande de maisons pour faire passer une voie rapide à quatre voies.
La mobilisation locale a littéralement changé la donne. Habitants, associations et universitaires se sont organisés, portant un autre regard sur ces maisons jugées dépassées. Les protestations ont fini par convaincre les autorités d’abandonner le projet. Bakklandet est un cas d’école en Norvège : un quartier populaire qui passe du statut de « taudis à raser » à celui de patrimoine urbain à sauvegarder.
Aujourd’hui, vous y trouvez des cafés, boutiques, ateliers, mais aussi des maisons occupées par des familles. La Bakke kirke, église octogonale en bois de 1715, est l’un des repères du quartier.
Comment sont construites ces maisons en bois ?
Les maisons en bois de Trondheim suivent des méthodes héritées des fermes du Trøndelag. Les murs sont formés de madriers assemblés dans les angles grâce à des entailles qui assurent la tenue de l’ensemble. Ce système donne des parois épaisses qui gardent bien la chaleur et qui supportent sans difficulté un étage supplémentaire. Les planchers reposent sur des solives massives, souvent posées avec une légère souplesse qui permet à la structure de mieux encaisser les variations d’humidité.
Les toitures sont presque toujours à deux versants. Leur pente gère les épisodes de neige. Les couvertures ont changé au fil des siècles : d’abord en bois, puis en tuiles céramiques, puis en tôles nervurées. Chaque époque a cherché la solution la plus sûre et la plus durable pour protéger le bâtiment.
- ouvertures placées pour garder un bon éclairage malgré les rues étroites
- madriers assemblés par entailles à chaque angle
- solives épaisses pour soutenir les planchers
- charpentes simples adaptées au climat froid
- couvertures successives en bois, tuiles puis tôle
Couleurs, lumière et perception de la rue
Une partie du charme des maisons en bois de Trondheim tient aux couleurs. Ocres, rouges profonds, verts sourds, parfois bleu clair ou jaune : ces teintes ont longtemps suivi les pigments disponibles et le prix des peintures. Le rouge issu des sous-produits de l’industrie du cuivre, moins coûteux, recouvrait volontiers les dépendances ou entrepôts. Les couleurs plus pâles, plus chères, signalaient une aisance.
Dans une rue étroite de Bakklandet, la couleur aide aussi à se repérer. Les habitants décrivent leur maison par sa teinte : « la maison verte au coin de la rue », « la maison jaune en face de la boulangerie ».
Les façades en bois absorbent la lumière différemment de la pierre. Par journée grise, elles gardent une sorte de douceur mate qui contraste avec les vitrines contemporaines.
Une étude norvégienne sur les centres en bois montre que les habitants se sentent globalement plus attachés à ces rues basses qu’aux grands îlots plus récents, même quand les logements sont plus petits. La combinaison de la hauteur limitée, des couleurs et des textures de bois crée un cadre qui donne une impression de proximité avec les voisins. Ce ressenti revient dans les enquêtes menées en ville.
La Norvège en bois vue depuis Trondheim
Les habitations en bois de Trondheim renvoient à une culture constructive présente dans tout le pays : églises en bois debout, fermes, entrepôts côtiers, maisons de pêcheurs. Dans cette famille, Trondheim occupe une place à part, car ce langage a été appliqué à une ville commerçante de taille importante, avec un véritable centre urbain. Cette ampleur est relativement rare dans le pays.
Quand vous traversez le Gamle Bybro et que vous regardez les façades sur la Nidelva, vous avez sous les yeux plusieurs siècles d’ajustements entre commerce, risques d’incendie et attachement aux matériaux locaux. Ces maisons continuent d’évoluer par touches : changement d’usage, rénovation d’un bardage, installation de panneaux solaires sur une toiture, ouverture d’un atelier au rez-de-chaussée.
Pour un visiteur, ces rues donnent une leçon concrète : une ville peut garder une trame en bois tout en étant habitée, active, connectée au reste du pays. Pour un habitant, elles rappellent chaque jour que l’architecture n’est pas qu’une affaire de style, mais aussi de ressources disponibles, de risques assumés et de choix collectifs. À Trondheim, ces choix ont donné naissance à une ville qui accepte de vivre avec le bois, ses qualités et ses contraintes. Cela explique en partie l’attachement durable qu’elles inspirent.