Au cœur de la vieille ville de Kaboul, dans le quartier historique d’Asheqan Arefan, la maison Rambu se dresse comme un témoin de l’architecture résidentielle traditionnelle afghane. Cette demeure conserve un vocabulaire architectural que la modernisation de la capitale a presque fait disparaître : façades en bois sculpté, écrans coulissants, planchers en charpente, volumes organisés autour d’une cour intime. Longtemps en péril, elle a été sauvée grâce à une intervention exemplaire menée par l’Aga Khan Trust for Culture (AKTC), engagée dans la réhabilitation de la vieille ville depuis le début des années 2000. Explorer son histoire, c’est comprendre comment se construisait une maison urbaine en Afghanistan, mais aussi comment un patrimoine menacé peut retrouver une place dans la vie contemporaine.
Un témoin précieux de l’architecture résidentielle
La maison Rambu, également appelée « Maison Seh Dokan », se situe dans le quartier historique d’Asheqan Arefan, dans la vieille ville de Kaboul. Construite vraisemblablement à la fin du XIXᵉ siècle ou au début du XXᵉ siècle, elle représente l’une des rares demeures encore debout qui témoignent de l’architecture domestique traditionnelle afghane en milieu urbain.
Elle se distingue notamment par son système de façades en bois composé de fenêtres coulissantes à claustras, d’écrans décoratifs et de boiseries ajourées. Ces éléments remplissent plusieurs fonctions : préserver l’intimité des résidents selon les normes sociales locales, offrir une protection solaire et favoriser une ventilation naturelle indispensable dans le climat continental de Kaboul.
Selon l’Aga Khan Trust for Culture (AKTC), qui a supervisé son étude et sa restauration, la maison Rambu fait partie de la typologie des maisons à cour intérieure, organisée autour d’un patio qui structure la circulation et la hiérarchie spatiale de la maison. Elle reflète un habitat adapté au climat.

Organisation spatiale et savoir-faire constructifs
La demeure Rambu se développe sur deux niveaux habitables autour d’une cour principale, complétée par une cour secondaire à l’est. Sa conception répond à la triple exigence du climat, de la vie domestique et des règles islamiques de pudeur architecturale (hijab du bâti).
- Les pièces d’habitation sont distribuées par trois escaliers indépendants, signe d’une organisation familiale élargie, probablement destinée à accueillir plusieurs ménages apparentés.
- Le quatrième côté abrite les espaces utilitaires : cuisine commune, hammam domestique, réserves.
- Le sud présente une façade plus ancienne, visible par la richesse du décor et la technique de menuiserie, qui associe bois dur local (mûrier et noyer) et motifs traditionnels géométriques.
La structure verticale est en pierre et brique crue liées à un mortier de terre, tandis que les planchers reposent sur des solives de bois. Les enduits d’intérieur sont à base de plâtre fin poli, parfois teinté, une technique inspirée des traditions artisanales d’Asie centrale.


Un état critique avant restauration
Lorsque l’AKTC entreprend la première étude en 2003, la maison est en danger avancé de ruine :
- Effondrement partiel de l’aile ouest
- Déformation des planchers
- Érosion sévère des enduits
- Fissures structurelles dues aux séismes et à l’affaissement du sol
- Boiseries attaquées par les insectes xylophages
- Mauvaise évacuation des eaux et infiltrations pluviales
La maison pâtissait également d’ajouts récents en béton qui fragilisaient l’ensemble en rompant la cohérence structurelle d’origine. Ces interventions non maîtrisées accéléraient sa dégradation.

Restauration exemplaire par l’Aga Khan Trust for Culture
Un accord est signé en 2006 avec les propriétaires dans le cadre du programme de réhabilitation de la vieille ville de Kaboul, lancé par l’AKTC avec le soutien de la Ville de Kaboul et du Ministère de l’Information et de la Culture d’Afghanistan. Les interventions prioritaires ont porté sur :
- Reconstruction intégrale de l’aile ouest, en respectant les volumes d’origine
- Installation sanitaire minimale (toilettes) pour permettre une occupation durable
- Réhabilitation des pièces de toiture
- Restauration des boiseries décoratives avec réintégration raisonnée
- Consolidation structurelle par reprise des fondations et chaînages en bois
- Nettoyage et restitution des enduits traditionnels
- Recalibrage des menuiseries coulissantes et écrans de façade
La restauration a mobilisé plus de 80 artisans locaux, formés aux techniques traditionnelles par l’AKTC, permettant de transmettre des savoir-faire menacés (menuiserie afghane, taille de pierre, enduits de terre et plâtre). Le chantier a ainsi relancé des métiers artisanaux en voie de disparition.
Découvertes remarquables au cours du chantier
Au fil des travaux, les équipes ont mis au jour des portes sculptées anciennes aux motifs floraux et géométriques, probablement récupérées d’une maison antérieure sur le même site. Leur style évoque une tradition décorative héritée de l’époque timouride, comparable à celle observée dans certaines demeures anciennes de Hérat. Elles ont été préservées et intégrées dans la restitution finale.


Un projet patrimonial au rôle social fort
La restauration de la maison Rambu s’inscrit dans une démarche de sauvegarde urbaine :
- Préserver les dernières maisons historiques de Kaboul
- Maintenir les habitants sur place pour éviter la gentrification
- Former une nouvelle génération d’artisans
- Relancer une économie de quartier fondée sur la réhabilitation patrimoniale
La cour a été re-pavée en 2007 et la maison rendue à ses propriétaires dans des conditions conformes à l’habitat local, offrant confort, sécurité structurelle et dignité patrimoniale.
Pourquoi cette maison est-elle importante ?
- Elle représente l’une des dernières maisons à façade boisée traditionnelle à Kaboul
- Elle constitue un exemple abouti de conservation architecturale en contexte fragile
- Elle a permis de sauver des savoir-faire constructifs
- Elle illustre la résilience d’un patrimoine menacé par la guerre, la spéculation immobilière et l’oubli. Elle rappelle également qu’un patrimoine fragile peut être sauvé.



Crédit photos : archnet.org