Il y a des lieux qui se comprennent en plan. On regarde un dessin, on repère l’entrée, les pièces, la circulation, et tout s’éclaire. LagOmar, à Nazaret (au centre de Lanzarote), fait l’inverse : la maison se comprend en marchant. Un escalier vous aspire, un passage se resserre, une terrasse s’ouvre, puis la roche reprend la main. On a l’impression d’entrer dans une construction qui aurait poussé dans une ancienne entaille volcanique, comme si l’architecture avait accepté de se laisser diriger par la pierre.
Ce site est connu sous deux noms. « LagOmar », d’abord, contraction que l’on voit partout aujourd’hui sous le nom de musée LagOmar. Et « Maison d’Omar Sharif, ensuite, parce qu’une histoire tenace raconte que l’acteur l’aurait achetée… avant de la perdre dès le lendemain lors d’une partie de bridge. Cette anecdote a la vie dure, et elle a contribué à la notoriété du lieu. Mais la vraie force de LagOmar, pourtant, n’a rien d’un conte de fée : c’est une leçon de composition entre relief, matières, lumière et parcours.
Nazaret : une maison née d’une carrière
LagOmar n’est pas posée sur une parcelle plate te bien sage. Le projet de construction prend place dans une ancienne carrière, au pied d’un relief volcanique. Le site offre des parois, des cavités, des replis, des zones d’ombre. Rien n’est “neutre”. Dans un contexte pareil, le travail architectural classique (niveler, redresser, imposer un volume) aurait eu un coût monstrueux, visuel et physique.
Ici, le parti est radical : au lieu de corriger le terrain, la maison s’en sert comme structure. Une partie des espaces apparaît creusée ou adossée à la roche, avec des murs blancs qui viennent souligner le relief sans l’effacer. On ne visite pas que des pièces ; on traverse des seuils minéraux, des passages, des gradins, des paliers. Le lieu ressemble à un décor, mais un décor habitable, pensé pour être parcouru.
Ce rapport à la géologie n’est pas un caprice esthétique. Lanzarote a toujours composé avec son sol, ses vents, son manque d’eau, sa lumière dure. L’île a d’ailleurs été reconnue comme Réserve de biosphère par l’UNESCO en 1993, ce qui dit quelque chose de l’équilibre recherché entre habitat et environnement.
Un trio derrière LagOmar : Benady, Manrique, Soto
L’histoire de la maison LagOmar s’ancre au début des années 1970. Le promoteur Sam Benady commande alors une habitation destinée à servir de vitrine, associée à l’urbanisation « Oasis de Nazaret ».
César Manrique, figure centrale de Lanzarote, intervient sur l’idée directrice : intégrer l’art et l’architecture au site, laisser la nature guider la mise en œuvre. Jesús Soto, proche collaborateur, est régulièrement présenté comme le concepteur architectural qui donne forme à l’ensemble. Les sources racontent aussi des frictions, un passage de relais, puis une continuité du projet dans l’esprit Manrique–Soto.
Ce point est indispensable pour comprendre LagOmar : ce n’est pas une “folie” isolée, née d’un coup de tête. C’est un fragment d’une vision plus large, celle d’une île qui a longtemps tenté de préserver son identité paysagère. Manrique a mené ce combat sur plusieurs fronts, en rappelant que le tourisme peut détruire une île… ou la respecter, selon la manière de construire. Et il a réussi sur ce point !
Omar Sharif : une légende qui colle aux murs
La maison a gagné un surnom qui fait travailler l’imaginaire. Le récit le plus répandu dit qu’Omar Sharif, de passage à Lanzarote au début des années 1970, serait tombé amoureux du lieu, l’aurait acheté, puis l’aurait perdu lors d’une partie de bridge, parfois située le lendemain, parfois peu après.
On peut traiter cette histoire comme une légende, entretenue parce qu’elle marche : un acteur mythique, une maison improbable, un jeu de cartes, un destin ironique. Et, honnêtement, elle colle à l’ambiance labyrinthique de LagOmar : on s’y perd, on y cherche des portes cachées, on se raconte des scénarios.
Le risque, c’est de réduire le lieu à ce clin d’œil. LagOmar ne tient pas grâce à Omar Sharif. Elle tient parce qu’elle transforme une cicatrice de carrière en parcours architectural, avec une précision rare.
Une architecture qui se visite comme un enchaînement
LagOmar n’est pas pensée comme une suite de pièces alignées. Elle fonctionne par séquences. Le visiteur passe d’un espace resserré à une terrasse ouverte. Il quitte une paroi sombre pour déboucher sur une surface blanche inondée de lumière. Il monte, redescend, bifurque, revient presque sur ses pas. Cette écriture est volontaire : le lieu fabrique du suspense, du rythme, des surprises.
Il y a des tunnels, des grottes, des escaliers, des passages en balcon, parfois même des cheminements au ras de la piscine. On est proche d’un “théâtre d’architecture” : pas au sens d’un décor creux, mais au sens d’une mise en scène des sensations. Le corps devient une unité de mesure. Un virage trop serré vous oblige à ralentir. Une volée d’escaliers vous fait lever la tête. Une terrasse vous impose un arrêt.
C’est d’ailleurs ce qui explique le plaisir qu’ont beaucoup de visiteurs à y passer une heure ou deux : la maison ne se “consomme” pas, elle s’apprivoise par le pas. Et s’apprécie ensuite en sirotant un verre.
Roche volcanique, murs blancs, bois et ombres
Le contraste le plus frappant, à LagOmar, oppose deux matières : la roche volcanique, brute, irrégulière, et les murs blancs, lisses, presque graphiques. Les surfaces claires ne cherchent pas à cacher la pierre ; elles la cadrent. Elles servent de repères, comme si la maison avait besoin de lignes nettes pour dialoguer avec un relief incontrôlable. Un peu comme ce bâtiment inspiré de César Manrique près d’Arrecife.
Le bois intervient également, par touches, pour réchauffer et rendre l’ensemble habitable et chaleureux. L’objectif n’est pas de créer une esthétique “rustique” ou “design”, mais un équilibre où la pierre volcanique donne la gravité, la peinture blanche donne la lisibilité et le bois donne la chaleur.
Dans ce jeu de matières, la lumière devient un matériau à part entière. Lanzarote offre un soleil dur, un ciel souvent sans filtre. À LagOmar, l’ombre n’est pas un défaut : c’est une respiration. Les passages creusés, les porches, les angles de mur fabriquent des zones fraîches. La maison alterne éclats et retraits.
L’eau et le végétal : un « oasis » au cœur de la pierre
Le nom originel « Oasis de Nazaret » n’était pas une coquetterie. Dans un environnement minéral, l’eau et le végétal changent la façon de vivre et de construire : ces éléments introduisent du mouvement, du son, une sensation de fraîcheur, un contraste visuel. En effet, la maison LagOmar c’est aussi un “oasis” central, autour d’une piscine turquoise, avec des jardins et terrasses qui s’enroulent autour des parois.
La végétation est locale : cactus, euphorbes, palmiers, aloès, bougainvilliers. Ce sont des plantes capables de vivre dans la chaleur et le vent. Elles structurent aussi la promenade : un écran de feuillage masque un passage, une floraison attire l’œil, un alignement de cactus guide vers un escalier.
On comprend alors une chose : LagOmar n’est pas uniquement un bel objet d’architecture. C’est une micro-topographie travaillée, où le jardin, la roche et le bâti forment un seul ensemble.
1989 : une seconde vie, puis la maison-musée
LagOmar a connu une évolution majeure à la fin des années 1980. En 1989, des architectes (Dominik von Boettinger et Beatriz van Hoff) rachètent le lieu, poursuivent les aménagements, développent jardins, restaurant, bar, et prolongent le parcours de terrasses et de cascades dans l’esprit du projet.
Les dates varient selon les sources sur l’ouverture et l’inauguration “musée”, ce qui montre qu’il y a eu des phases : ouverture au public autour de 1989 dans certains récits, puis structuration progressive dans les années 1990. Ce qui compte pour le visiteur, c’est le résultat actuel : une maison-musée visitable, accompagnée d’espaces d’accueil, qui permet de lire l’architecture de près, sans filtre.
Pourquoi LagOmar parle aux amateurs d’architecture ?
Il existe des maisons célèbres parce qu’elles sont grandes, coûteuses, signées par une star. LagOmar appartient à une autre famille : celle des lieux qui marquent parce qu’ils montrent une façon de faire.
Voici ce qu’elle enseigne :
- Elle rappelle qu’un terrain difficile peut devenir un atout. Une carrière, à priori, c’est un problème : instabilité, ombre, contraintes d’accès. LagOmar transforme ces contraintes en expérience.
- Elle montre qu’un parcours peut être une architecture. On retient moins “une façade” que des sensations : marche, bifurcation, point de vue. C’est presque une architecture narrative.
- Elle prouve qu’on peut associer la blancheur méditerranéenne à une roche noire sans tomber dans le contraste gratuit. Ici, le blanc sert la lecture, la pierre sert la force, le jardin sert l’habitabilité.
Pourquoi on y reste plus longtemps que prévu ?
Certains pensent qu’ils vont faire le tour de LagOmar en 30 minutes, puis sont surpris de se retrouver à chercher des recoins, à monter encore un escalier, à s’arrêter sur une terrasse qu’ils n’avaient pas vue. Le lieu encourage ce comportement. Il vous donne envie de vérifier si vous n’avez rien manqué.
C’est également le propre des architectures labyrinthiques : elles fabriquent un rapport actif. On ne regarde pas, on cherche. Et cette posture, très concrète une fois sur place, explique pourquoi LagOmar se prête si bien aux photos, aux tournages, aux évènements : chaque angle offre une scène.
Visiter LagOmar avec un œil d’architecte
Si vous souhaitez visiter LagOmar avec un œil “architecture”, quelques réflexes changent la donne :
- Commencez par observer comment le blanc s’arrête avant la roche, comme un trait qui respecte le relief. Regardez aussi les seuils : la façon dont un passage sombre prépare un espace lumineux.
- Prenez le temps d’écouter l’eau. Dans un site aussi minéral, le son suffit à modifier l’ambiance.
- Levez les yeux. LagOmar se lit en coupe, en empilement, en terrasses superposées.
- Enfin, gardez en tête que le récit Omar Sharif est un bonus, pas une clé. La maison fonctionne très bien sans star : c’est une architecture qui assume sa dépendance au site, c’est son identité.
On peut visiter Lanzarote en enchaînant plages, volcans, belvédères. La maison-musée LagOmar propose quelque chose de vraiment différent : une pause au cœur d’un relief domestiqué, où l’on comprend comment une île peut inventer une modernité qui n’écrase pas son paysage.
Nazaret n’offre pas un monument “officiel” au sens classique. Elle offre une expérience bâtie, coincée entre parois de lave, murs blancs, escaliers et jardins. Et c’est sans doute cela qu’on retient : l’impression d’avoir traversé une maison qui, au lieu de dominer son terrain, a accepté de se faire guider par lui.