À Port Moresby, la capitale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, il suffit de longer le littoral pour tomber sur une scène qui déroute les visiteurs : des maisons posées sur de longs pieux au-dessus de l’eau, alignées en rangs serrés. À distance, on pense à un quartier flottant. En réalité, ce sont deux villages ancrés dans l’histoire locale : Hanuabada, sur le port (Fairfax Harbour), et Koki, vers l’extrémité d’Ela Beach.
Ce qui frappe, ce n’est pas un “effet carte postale”. C’est plutôt un choix d’implantation. Construire au-dessus de l’eau, c’est composer avec la chaleur, les marées, les moustiques, les déchets apportés par le courant, et les besoins quotidiens d’une communauté de pêcheurs et de commerçants. Et c’est également une façon de marquer tout un territoire, au bord d’une ville qui a grossi très vite.
Hanuabada : un village motu au bord de Fairfax Harbour
Le nom Hanuabada signifie “grand village” en motu. Cette information revient dans plusieurs sources et correspond à l’analyse linguistique la plus courante : hanua (village) + bada (grand).
Hanuabada est associé aux Motu-Koita, les propriétaires coutumiers de la zone de Port Moresby, décrits comme les habitants de longue date du site où la ville s’est développée. C’est donc une implantation qui précède la capitale moderne, même si le bâti que vous observez aujourd’hui a beaucoup changé.
Un point utile pour se repérer : Hanuabada est un ensemble au contact direct de la ville, avec une histoire faite d’allers-retours entre modes de vie côtiers, missions, guerre, urbanisation et pressions foncières.
Logique climatique, matériaux et contraintes
Une maison sur pilotis à Port Moresby répond à des contraintes très concrètes. D’abord, la ventilation. Sur l’eau, l’air circule mieux qu’à terre, surtout dans une zone chaude et humide.
Ensuite, l’adaptation aux variations du rivage : avec des maisons sur pieux, on s’écarte des zones boueuses, on limite certains nuisibles, on garde un accès direct aux pirogues et aux zones de pêche.
Les sources anciennes décrivent des rangées de maisons serrées, avec toitures en matériaux végétaux, portées par de hauts pieux. Les archives photographiques du South Australian Museum mentionnent explicitement, pour Hanuabada, des rangs de maisons au toit de chaume sur de hauts pilotis.
Dans les pratiques locales, le bois de palétuvier a aussi été utilisé pour les poteaux en milieu marin, car il supporte mieux l’eau salée et les attaques biologiques. Un document de référence sur les Motu Koitabu évoque l’usage des mangroves pour les poteaux des maisons sur pilotis au-dessus de la mer.
Ce choix a toutefois un revers : dès que la ville s’étend, les eaux du port deviennent un espace “partagé” avec des réseaux d’assainissement, des déchets, des activités portuaires. Les habitations sur pilotis rendent ces tensions très visibles, car tout se passe au-dessus du même plan d’eau.
Le plan social de la maison : circulations, seuils, espaces
On parle souvent des pilotis, moins de l’organisation domestique. Dans ces villages, la maison s’inscrit dans une trame de passerelles, d’entrées, de façades tournées vers le village autant que vers la mer.
L’espace de circulation est central : on vit avec les voisins très proches. Les seuils comptent : entrée depuis une passerelle, zone où l’on s’assoit, où l’on prépare, où l’on discute. La façade n’est pas juste “devant”. Elle donne sur un réseau piéton au-dessus de l’eau, donc elle sert à se repérer et à se parler.
Si vous regardez une vue d’ensemble, vous verrez également un détail d’urbanisme très basique : la densité. Les habitations sur pilotis sont proches, les travées se ressemblent, les ajouts se font par nécessité. Le village devient un tissu, pas un alignement “propre” comme dans un lotissement.
Le choc du XXᵉ siècle : incendie, guerre, reconstruction
Le village que l’on imagine en chaume et en bois n’est pas celui que l’on voit aujourd’hui. Pendant la Seconde Guerre mondiale, une partie de Hanuabada a brûlé (incendie mentionné en mai 1943), puis la reconstruction s’est faite après-guerre, avec une intervention australienne en 1949 pour rebâtir.
Ce point change tout quand on lit l’architecture actuelle. On comprend mieux la présence de matériaux industriels, de tôles, de bois scié, d’éléments standardisés. On est face à des réparations, des extensions, des remplacements, guidés par les moyens disponibles et les urgences du quotidien.
Une anecdote revient fréquemment dans les récits locaux : après un incendie ou une tempête, la maison devient un chantier familial. On récupère, on renforce, on rehausse un plancher, on rajoute une pièce. La forme finale n’est pas un dessin d’architecte, c’est une suite de décisions pratiques.
Hiri et lakatoi : quand le littoral devient route commerciale
On comprend mieux Hanuabada si l’on replace le village dans l’histoire maritime motu. Le festival Hiri Moale, à Port Moresby, met en scène et commémore des expéditions commerciales : des voyages en grands voiliers traditionnels appelés lakatoi, qui partaient vers le golfe de Papouasie pour échanger des pots en argile (uro) et d’autres biens contre du sagou et des matériaux.
Même si le festival est une reconstitution, le fond raconte un fait important : ces villages ne sont pas “adossés” à la mer. Ils sont construits avec la mer comme espace de travail, de transport et d’échange. Dans ce contexte, la maison sur pilotis est une architecture littorale liée à une économie littorale.
Koki : un front de mer populaire
Koki est souvent cité avec un autre repère : le marché aux poissons. Un récit de visite indique que le Koki Fish Market a été financé par l’État et ouvert officiellement en décembre 2016, posé au-dessus de l’eau (Walter Bay), côté sud de Port Moresby. Même si ce n’est pas une publication institutionnelle, le détail est cohérent avec l’idée d’un équipement installé au contact direct des pêcheurs et des acheteurs.
Autour de cette zone, on retrouve aussi des maisons sur pieux. Et Koki apparaît dans une source UNESCO au sujet des Motu Koitabu, avec une expression nette : “the migrant settlement of Koki” (« le campement de migrants de Koki »), citée parmi les zones à intégrer dans un plan de gestion et d’assainissement aux côtés d’autres villages motu locaux (Pari, Vabukori, Hanuabada, Tatana).
Cette mention dit que Koki n’est pas qu’un village traditionnel. C’est aussi un espace de mobilité, lié à l’urbanisation rapide et aux arrivées de populations vers la capitale, avec des enjeux de services urbains.
Enjeux actuels : eau, déchets, pression urbaine, sécurité
Les villages sur pilotis rendent visibles des problèmes que la ville préfère parfois oublier. L’assainissement est l’un des sujets les plus sensibles. Le même document UNESCO évoque une période où le traitement des eaux usées est devenu une préoccupation majeure, avec des accumulations dans la zone de Fairfax Harbour et le long du littoral, sur fond de contraintes énergétiques et de sécheresse liée à El Niño.
Quand l’eau du port se dégrade, l’impact est immédiat sous les maisons : odeurs, déchets coincés dans les pieux, pêche affectée, baignade déconseillée. Et comme l’habitat est serré, la santé publique devient un problème collectif. Dans ces conditions, chaque marée ramène son lot de détritus, ce qui complique l’entretien des pilotis et des passerelles. Les habitants passent alors du temps à dégager ce qui s’accumule sous leurs maisons, un travail quasiment constant, généralement invisible depuis la rive.
À cela s’ajoute la pression foncière. Port Moresby s’est étendue, et les terres coutumières, les zones de mangroves, les accès traditionnels au rivage se retrouvent en concurrence avec des projets urbains et des besoins d’infrastructures. Le document UNESCO parle aussi de tensions entre propriétaires coutumiers et nouveaux arrivants, avec des conflits et des dégradations de l’environnement côtier.
Pour un visiteur, la question de sécurité existe. Cela ne définit pas ces villages, mais influence la façon de les approcher. Les visites improvisées peuvent être mal vécues, et l’accès se fait mieux avec un local.
Comment regarder ces villages ?
Si vous aimez l’architecture, Hanuabada et Koki offrent une leçon très directe : une forme bâtie peut être lisible en une seconde (des pilotis, une trame, un front de mer), tout en restant difficile à juger depuis l’extérieur. Voici trois pistes pour observer sans réduire ces lieux à une image :
- Regardez la trame des circulations : passerelles, accès, zones de seuil. C’est là que le village “fonctionne”. C’est également là que se nouent les échanges quotidiens.
- Notez les matériaux : vous verrez des couches d’époques, liées aux incendies, reconstructions, budgets disponibles. Chaque assemblage correspond à une période et à un besoin.
- Situez le village dans la ville : marchés, équipements récents, réseaux d’eau, pressions littorales. Le village de Koki, cité comme zone de peuplement migrant, illustre bien ce mélange.
Au fond, ces villages rappellent une évidence : l’architecture n’est pas qu’une affaire de formes. C’est une manière d’habiter un milieu, avec ses risques, ses ressources et ses tensions.