Geoffrey Bawa : le père de l’architecture sri-lankaise

Dans un pays longtemps marqué par les influences hollandaises et britanniques, puis bouleversé par les crises politiques, Geoffrey Bawa a façonné l’identité architecturale du Sri Lanka indépendant. Considéré comme l’un des plus grands architectes asiatiques du XXᵉ siècle, il a donné naissance au « modernisme tropical » : un langage mêlant lignes contemporaines, matériaux locaux, ombre, nature et climat humide comme partenaires de conception. Une modernité qui dialogue avec le paysage.

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Un héritage culturel complexe et une vocation tardive

Né en 1919 dans une famille sri-lankaise cosmopolite (aux origines arabes, britanniques, néerlandaises et singhalaises) Bawa se nourrit très tôt d’un croisement culturel rare. À Colombo, il évolue dans un cadre raffiné, entre éducation occidentale, héritage local et atmosphère de fin d’empire colonial. Cette richesse identitaire nourrit une sensibilité aiguë à la diversité des formes, des rituels et des paysages.

Destiné à une carrière juridique, il part étudier en Grande-Bretagne et devient avocat en 1944. Le droit lui offre une stabilité sociale conforme aux attentes de son milieu, mais pas l’énergie créative qu’il recherche. De retour à Ceylan, son activité professionnelle lui semble rapidement trop étroite face à son besoin de projets, de lieux et d’horizons. Son esprit cherchait déjà une autre matière à façonner.

geoffrey bawa

Destiné à une carrière juridique, il part étudier en Grande-Bretagne et devient avocat en 1944. Le droit lui offre une stabilité sociale conforme aux attentes de son milieu, mais pas l’énergie créative qu’il recherche. De retour à Ceylan, son activité professionnelle lui semble rapidement trop étroite face à son besoin de projets, de lieux et d’horizons. Son esprit cherchait déjà une autre matière à façonner.

La disparition précoce de ses parents lui laisse un legs financier et une liberté inhabituelle. Bawa voyage alors en Europe, aux États-Unis et en Asie, observe les villas italiennes, les jardins structurés, les paysages baignés de lumière. Il rêve un instant de s’installer près d’un lac lombard, avant de revenir dans son île natale. Cette oscillation (entre Occident et Asie, tradition et modernité) annonce la vocation tardive qui marquera son œuvre : inventer une architecture ancrée au Sri Lanka en dialoguant avec le monde.

Lunuganga : laboratoire d’un style

Lorsque Bawa acquiert le domaine de Lunuganga au bord du lac Dedduwa, ce n’est encore qu’une ancienne plantation de cannelle. Il y voit pourtant un terrain d’expérimentation unique, un lieu où transformer la nature en architecture et l’architecture en paysage. Dès les premières années, il commence à ouvrir des percées visuelles, tracer des allées, installer des terrasses, et jouer avec les niveaux du terrain. Tout procède par touches patientes, comme si le lieu se révélait à mesure qu’on l’habite.

Lunuganga devient le laboratoire d’un langage nouveau. Bawa y explore les seuils flous entre dedans et dehors, privilégie l’ombre plutôt que la climatisation, intègre la végétation comme un matériau architectural, et laisse la lumière modeler l’espace. Les ouvertures cadrent le lac ou les arbres, les pavillons semblent suspendus dans le jardin, et chaque promenade raconte un autre point de vue. Ce n’est pas un jardin décoratif, mais un espace habité, pensé pour respirer, marcher, s’arrêter et voir.

Au fil des décennies, le domaine de Lunuganga se transforme en autobiographie architecturale. Bawa expérimente, ajoute, retire, corrige, sans jamais finir vraiment. Les visiteurs y perçoivent la genèse du modernisme tropical : des formes simples, des matériaux bruts, une présence humble dans le paysage et un rapport intime à la lumière. Lunuganga n’est pas uniquement un refuge privé ; c’est la matrice de toute son œuvre. Un lieu où l’architecture ne s’impose pas au monde, mais s’y accorde.

Lunuganga Estate maison de campagne de Geoffrey Bawa

De Colombo aux plantations : la naissance d’un style

Entre les années 1950 et 1970, Bawa exerce au sein de l’agence Edwards Reid & Begg. Il réinterprète le bungalow colonial en l’allégeant, en l’ouvrant, en reliant chaque pièce à un jardin ou un patio.

Parmi ses premières collaborations emblématiques figure la maison d’Ena de Silva, artiste textile et amie proche. Le plan s’organise autour d’une cour intérieure, rappelant les maisons urbaines traditionnelles tout en utilisant le béton, la blancheur, la végétation et la fluidité spatiale.

Cette période marque l’émergence de ses principes :

  • connexion permanente entre intérieur et extérieur
  • ventilation naturelle
  • jeux de volumes simples
  • patios et bassins comme respirations
  • matériaux locaux (bois, pierre, chaux, tuiles rouges)
  • lumière comme matière première

Son travail n’imite pas : il réinvente en s’appuyant sur la culture bâtie sri-lankaise.

The Gallery Cafe : architecture et atmosphère

En 1969, Bawa aménage ses bureaux sur Alfred House Road à Colombo. Le lieu deviendra plus tard The Gallery Cafe, restaurant raffiné où l’esprit de l’architecte flotte encore : surfaces minérales, ombres sombres, art contemporain, perspectives calmes débouchant sur une cour ouverte.

L’expérience est sensorielle : l’air circule, l’eau scintille, les plantes cadrent la vue. À Colombo, cet endroit est devenu une adresse culte pour saisir la poésie de l’espace selon Bawa.

Les hôtels qui ont façonné le tourisme sri-lankais

Dans les années 1970, le Sri Lanka s’ouvre au tourisme. Bawa imagine les premières stations balnéaires modernes du pays, notamment à Bentota. Bentota Beach Hotel et Serendib Hotel associent subtilité, architecture vernaculaire et modernité : toitures élancées, patios, lumière filtrée, matériaux naturels.

Il conçoit au total 35 hôtels dans sa carrière, dont plusieurs au Sri Lanka. Certains, comme le Kandalama Hotel ou The Lighthouse, sont devenus des icônes. Loin des resorts standardisés, ces établissements respectent leur environnement, dialoguent avec le paysage, évitent l’effet monumental.

architecture de George Bawa au Sri Lanka

Colombo : une capitale tropicale réinventée

Bawa transforme Colombo en un laboratoire urbain du modernisme tropical, où chaque projet devient une réflexion sur la façon d’habiter une capitale chaude tout en respectant le climat et la culture locale. Il y teste la ventilation naturelle, les jeux d’ombre, les perspectives végétales et l’intégration de l’eau. Deux œuvres emblématiques marquent la capitale et témoignent de cette vision ambitieuse et sensible :

  • Seema Malaka (1977), temple bouddhiste flottant sur le lac Beira, composé de pavillons ajourés et de toitures traditionnelles, véritable lieu de contemplation au cœur de la ville.
  • Parlement du Sri Lanka à Sri Jayawardenepura Kotte (1982), posé sur une île artificielle, alliance de lignes sobres, toitures vernaculaires et monumentalité maîtrisée.

Ces constructions symbolisent l’aspiration d’un pays à se réinventer sans renier son héritage.

Seema Malaka

Dernières œuvres et héritage

Jusqu’à un accident vasculaire cérébral en 1998, Bawa continue de créer. The Last House, à Tangalle, fait partie de ses ultimes réalisations : une villa lumineuse, sobre, joyeuse dans son mobilier et ses couleurs.

En 2003, il s’éteint, laissant une œuvre d’une rare cohérence. Plus qu’un style, il transmet une manière de penser le lieu : écoute du climat, respect du paysage, beauté simple, intelligence constructive.

Le Sri Lanka lui doit une identité architecturale moderne et personnelle. Comme l’écrivait Michael Ondaatje, son travail est un autoportrait – et un portrait d’un pays ouvert, métissé, lumineux.

Pourquoi Geoffrey Bawa compte encore aujourd’hui ?

L’influence de Bawa dépasse le Sri Lanka. Ses principes résonnent avec les préoccupations actuelles :

  • durabilité climatique
  • bioclimatisme discret
  • matériaux locaux
  • architecture comme art de vivre
  • continuité entre sol, végétal et bâti

Dans un monde où la modernité s’exprime parfois par l’excès, Bawa rappelle que l’architecture peut être humble, adaptée, généreuse et enracinée. Elle n’a pas besoin de dominer pour toucher. Elle peut s’effacer, laisser place au vent, à l’eau, aux arbres, et pourtant marquer durablement un territoire et une mémoire.

Que visiter sur les traces de Geoffrey Bawa au Sri Lanka ?

Explorer l’œuvre de Geoffrey Bawa, c’est découvrir un Sri Lanka lumineux, végétal et intime. De jardins sculptés au bord d’un lac aux hôtels iconiques, chaque lieu raconte la naissance du modernisme tropical.

Voici les étapes incontournables pour comprendre son héritage :

1. Lunuganga Estate – Bentota

Essentiel pour comprendre son style
Ancienne plantation de cannelle transformée en laboratoire architectural, Lunuganga mêle jardins en terrasses, perspectives sur le lac Dedduwa, sculptures et pavillons ouverts.
À ne pas manquer : le bungalow principal, la petite maison d’invités, les angles de vue sur l’eau.
Conseil pratique : visite guidée recommandée ; possibilité de dormir dans l’une des chambres.

2. Brief Garden – Kalawila

Le jardin de Bevis Bawa, son frère
Moins connu mais tout aussi inspirant, Brief Garden montre l’univers bohème et sensuel de Bevis. Geoffrey y trouva une source d’inspiration végétale et spatiale.
À voir : collages muraux, sculptures, cheminements ombragés.
Astuce : idéal à combiner avec Lunuganga dans la même journée.

3. The Gallery Café – Colombo

Une immersion urbaine dans son esprit
Ancien bureau de Bawa transformé en restaurant et galerie d’art. Patios, bassins et ombre dense composent une atmosphère hors du temps.
À savourer : un dîner sous les frangipaniers.
Bon à savoir : boutique design sur place pour découvrir artisans locaux et éditions inspirées par Bawa.

4. Seema Malaka – Colombo

Temple flottant sur le lac Beira
Composé de pavillons en teck et de statues de Bouddha, ce lieu de méditation offre une parenthèse silencieuse au cœur de la capitale.
Moment idéal : coucher du soleil, reflets sur l’eau.

5. Parlement du Sri Lanka – Sri Jayawardenepura Kotte

Chef-d’œuvre institutionnel
Île artificielle, toitures inspirées des pavillons traditionnels, équilibre entre monumentalité et retenue.
Note pratique : accès intérieur réservé aux autorisations ; vue extérieure depuis les berges du lac.

6. Hôtels emblématiques

Pour vivre l’architecture de Bawa, dormir dans ses œuvres est la meilleure option.

Recommandés :

  • Heritance Kandalama – Dambulla : bâtiment littéralement englouti par la nature.
  • The Lighthouse – Galle : lignes franches, océan au premier plan.
  • The Blue Water – Wadduwa : palmiers, reflets, horizontales puissantes.

Conseil : privilégier les chambres avec accès direct sur jardins ou mer.

7. The Last House – Tangalle

Ultime projet résidentiel
Villa intime en bord de plage, couleurs vives, mobilier éclectique.
Idéal pour : découvrir la dimension domestique et chaleureuse de son architecture.

Conseils pratiques pour votre itinéraire

  • Durée recommandée : 5 à 10 jours selon rythme et déplacements.
  • Organisation idéale : Colombo → Bentota → Galle → Dambulla → Tangalle
  • Meilleure saison : décembre à avril sur la côte sud-ouest.
  • Mode de transport privilégié : chauffeur-guide pour optimiser les étapes.
  • Réservations : anticiper Lunuganga et les hôtels iconiques (week-ends souvent complets).

Astuce pour enrichir la visite

Emportez un carnet ou utilisez votre téléphone pour noter détails et sensations. Bawa n’est pas qu’une histoire de formes ; c’est une manière de vivre l’espace. Observez :

  • l’air qui circule
  • l’ombre et la lumière
  • les cadrages sur la nature
  • les transitions entre jardins et pièces

Ces détails racontent sa philosophie plus que n’importe quelle plaque commémorative.