Passée la première impression, parfois un peu déroutante, Galle se dévoile comme une ville faite de couches successives. Ici, plus de quatre siècles d’histoire maritime, militaire et commerciale se sont empilés sans jamais totalement s’effacer. Ce qui rend Galle si spéciale ne se limite pas à ses façades ou à ses rues tracées au cordeau : c’est surtout la façon dont plusieurs puissances européennes ont transformé peu à peu un site asiatique, en l’adaptant à leurs contraintes, à leurs ambitions et au climat tropical.
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Un site portuaire ancien, bien avant l’arrivée des Européens
Bien avant l’arrivée des Européens, Galle occupait déjà une place stratégique sur les routes maritimes de l’océan Indien. Son port naturel, abrité des vents dominants, servait d’escale aux navigateurs venus d’Arabie, de Perse, d’Inde et d’Asie du Sud-Est. Des chroniques anciennes évoquent un commerce actif de cannelle, de pierres précieuses, d’ivoire et d’épices, faisant de la côte sud du Sri Lanka un point de passage essentiel entre l’Orient et l’Occident bien avant l’époque des grandes conquêtes coloniales.
Cette activité portuaire ancienne explique pourquoi le site de Galle n’a jamais été une simple création européenne. Lorsque les Portugais puis les Hollandais s’y installent, ils s’appuient sur une infrastructure commerciale déjà existante, sur des savoir-faire locaux et sur une géographie parfaitement adaptée à la navigation. Le fort et la ville coloniale viennent ainsi se greffer sur un paysage habité, fréquenté et exploité depuis des siècles, prolongeant une vocation maritime ancienne plutôt que de la faire naître.
Le fort de Galle : une machine défensive hollandaise
Lorsque les Hollandais prennent le contrôle de Galle au milieu du XVIIᵉ siècle, ils ne se contentent pas de reprendre les défenses portugaises existantes. Ils repensent entièrement le fort, avec une rigueur typique de l’ingénierie militaire néerlandaise. À partir de 1663, les remparts sont reconstruits en pierre et en corail, dessinant une enceinte massive qui épouse la forme de la péninsule rocheuse. Chaque bastion est placé pour croiser les tirs, surveiller la mer et protéger le port, transformant Galle en une véritable forteresse capable de résister aux attaques navales les plus redoutées de l’époque.
Mais le fort de Galle n’est pas qu’un ouvrage militaire. Les Hollandais le conçoivent aussi comme une ville fortifiée, pensée pour être habitée en permanence. À l’intérieur des murs, on trouve des rues, entrepôts, logements, églises et bâtiments administratifs, permettant à la population de vivre et de travailler à l’abri en cas de siège. Cette double fonction, défensive et urbaine, explique en grande partie l’extraordinaire état de conservation du fort aujourd’hui, resté en usage continu pendant plus de trois siècles.
Une ville planifiée à l’européenne
À l’intérieur des remparts, la ville de Galle surprend les visiteurs par la clarté de son organisation. Les Hollandais y imposent une logique urbaine très différente de celle des villes cinghalaises traditionnelles : les rues sont droites, se croisent à angle droit et dessinent des îlots réguliers. Cette planification rationnelle répond à des impératifs pratiques (circulation, défense, administration) mais également à une vision européenne de la ville, où l’ordre du tracé reflète l’ordre du pouvoir colonial.
L’architecture domestique traduit cette même volonté d’adaptation raisonnée. Si les formes s’inspirent des maisons hollandaises, elles sont ajustées au climat tropical et aux ressources locales. Les bâtisseurs combinent ainsi les techniques importées et le savoir-faire sri-lankais, donnant naissance à un habitat hybride, à la fois fonctionnel et durable, encore largement visible aujourd’hui.
Les principales caractéristiques de cette planification et de cette architecture sont :
- des toitures en tuiles de terre cuite, devenues emblématiques du paysage urbain de Galle.
- des rues rectilignes et hiérarchisées, facilitant la circulation et le contrôle de la ville.
- des parcelles régulières, organisées en îlots clairement définis.
- des maisons à un ou deux niveaux, aux murs épais assurant une bonne inertie thermique.
- des plafonds hauts et des ouvertures généreuses, favorisant la ventilation naturelle.
- des vérandas, cours intérieures et persiennes, pour se protéger du soleil et des pluies tropicales.
Un patrimoine religieux pluriel
Le patrimoine religieux de Galle reflète son passé de port ouvert sur le monde et de ville coloniale habitée sur la durée. Dans le fort, les lieux de culte témoignent de la succession des influences européennes mais aussi de la présence continue de communautés locales et marchandes. Églises protestantes héritées de la période hollandaise, édifices catholiques remontant à l’époque portugaise, mosquées anciennes fréquentées par les commerçants musulmans et temples bouddhistes se partagent un espace restreint, sans être relégués à la périphérie. Cette cohabitation religieuse donne à Galle une identité spéciale, où les croyances s’inscrivent dans le paysage urbain et dans la vie quotidienne.
Parmi ces édifices, les églises réformées construites par les Hollandais, sobres et massives, contrastent avec les églises catholiques plus décorées introduites par les Portugais. La Groote Kerk, édifiée au XVIIIᵉ siècle, conserve encore des pierres tombales en néerlandais intégrées au sol, rappelant que Galle fut aussi une ville de résidence et non un lieu de passage. Les mosquées et les temples, plus discrets, soulignent la continuité des pratiques religieuses locales, bien avant et bien après la domination européenne. Ensemble, ces lieux montrent une histoire de superpositions culturelles plutôt que de ruptures nettes.
De l’époque britannique à la reconnaissance patrimoniale
Lorsque les Britanniques prennent le contrôle de Galle à la fin du XVIIIᵉ siècle, la ville perd doucement son rôle stratégique majeur. Les nouveaux administrateurs préfèrent concentrer le pouvoir politique, économique et portuaire dans la cille de Colombo, jugée plus adaptée aux ambitions de l’Empire britannique. Galle reste toujours un port actif, mais elle devient secondaire dans l’organisation coloniale du Sri Lanka. Ce déclassement relatif marque un tournant décisif dans son histoire urbaine.
Ce changement de statut a une conséquence inattendue mais déterminante : Galle échappe en grande partie aux transformations lourdes du XIXᵉ siècle. Là où d’autres villes coloniales sont profondément remaniées, modernisées ou densifiées, le fort de Galle conserve son tracé, ses remparts et une grande partie de son bâti ancien. Les Britanniques se contentent d’ajouts ponctuels, comme le phare ou certains bâtiments administratifs, sans remettre en cause la structure héritée des Hollandais.
C’est cette continuité qui conduira, bien plus tard, à la reconnaissance patrimoniale du site. Au cours du XXᵉ siècle, historiens, architectes et institutions locales prennent conscience de la valeur unique de Galle, ville fortifiée européenne et espace urbain en Asie du Sud. Cette prise de conscience aboutit à l’inscription du fort de Galle sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1988, consacrant la ville comme un témoignage des échanges culturels, militaires et architecturaux entre l’Europe et le Sri Lanka.
Galle aujourd’hui : entre conservation et réappropriation
Aujourd’hui, Galle connaît une nouvelle vie. Les anciennes demeures coloniales sont restaurées et transformées en maisons d’hôtes, galeries d’art ou cafés, attirant voyageurs, artistes et architectes. Cette dynamique pose toutefois la question de l’équilibre entre valorisation touristique et préservation patrimoniale, un débat central dans de nombreuses villes historiques d’Asie.
Malgré ces mutations, Galle conserve son atmosphère : celle d’une ville où l’Europe du XVIIᵉ siècle semble avoir trouvé, sur une pointe rocheuse du Sri Lanka, un terrain durable d’expression architecturale