Le fare est la maison traditionnelle polynésienne. En tahitien, le mot signifie maison, abri ou lieu d’habitation. Derrière cette apparente simplicité se cache une architecture façonnée par des siècles d’adaptation au climat tropical et aux ressources locales de Polynésie française. Le fare exprime une manière d’habiter le territoire, en lien étroit avec la nature, les saisons et la vie sociale.
Aux origines du fare : une architecture née du territoire
L’histoire du fare est indissociable des premières installations humaines en Polynésie française. Bien avant l’arrivée des Européens, les sociétés polynésiennes avaient développé une architecture domestique adaptée à leur environnement insulaire. Le fare répondait à des besoins basiques indispensables : se protéger du soleil, des pluies tropicales et des vents, tout en permettant une vie collective étroitement liée à la nature et au clan. Sa forme, ses matériaux et son implantation résultent d’un long processus d’observation du climat, des sols et des ressources disponibles sur chaque île.
Dans la société polynésienne ancienne, le fare n’était pas un bâtiment isolé mais un élément d’un ensemble plus vaste, organisé autour des activités quotidiennes et des hiérarchies sociales.
Il existait différents types de fare selon leur fonction : habitations familiales, maisons communautaires, espaces réservés aux chefs ou aux activités rituelles. Cette architecture, transmise par la pratique, a évolué au fil des siècles, intégrant des variations locales en conservant des principes communs : légèreté des structures, ouverture sur l’extérieur et recours exclusif à des matériaux naturels. L’arrivée des colonisateurs et l’introduction de nouveaux matériaux ont modifié ces pratiques, mais le fare est encore aujourd’hui un témoin essentiel de l’ingéniosité architecturale polynésienne et de son histoire sociale.
Des matériaux locaux, choisis pour leur performance
La construction du fare repose sur une connaissance des ressources disponibles sur chaque île et sur leur comportement face au climat tropical. Les matériaux ne sont pas sélectionnés pour leur durabilité théorique, mais pour leur efficacité immédiate et leur capacité à être remplacés facilement.
Cette logique explique l’usage privilégié de matériaux végétaux et minéraux trouvés sur place, intégrés dans un cycle d’entretien régulier et parfaitement maîtrisé par les habitants.
Le choix de ces matériaux répond aussi à des contraintes climatiques précises : forte humidité, vents violents, chaleur constante et pluies intenses. Les techniques d’assemblage, fondées sur le nouage plutôt que sur la fixation rigide, permettent à la structure de rester souple et d’absorber les tensions sans rompre. Le fare est ainsi pensé comme une construction capable de s’adapter aux conditions naturelles.
- Feuilles de pandanus séchées : assemblées en couches épaisses pour la toiture, elles assurent une isolation thermique efficace malgré leur durée de vie limitée.
- Pierres volcaniques et corail : utilisées pour les soubassements ou les terrasses, elles isolent la maison du sol humide et assurent une base stable.
- Bois locaux (pūrau, pandanus, arbres fruitiers) : employés pour la charpente, les poteaux et parfois les pilotis, ils offrent un bon compromis entre résistance et légèreté.
- Fibres végétales (coco, écorce de pūrau) : transformées en cordages, ces fibres servent à lier les différents éléments de la structure sans aucun clou métallique.
- Bambou et cannes tressées : utilisés pour les cloisons, ils laissent circuler l’air et filtrent la lumière.
Une charpente pensée pour le vent et la pluie
La charpente du fare est l’un de ses éléments les plus caractéristiques. Haute et fortement pentue, elle favorise l’écoulement rapide des pluies tropicales et limite la prise au vent lors des tempêtes.
Le toit est recouvert de feuilles de pandanus séchées, assemblées en couches épaisses. Cette couverture végétale assure l’isolation thermique : elle protège de la chaleur du jour en laissant respirer la maison.
Un toit en pandanus nécessite un entretien. Les sources ethnographiques et architecturales estiment sa durée de vie moyenne à environ sept ans, ce qui explique en partie le recul progressif de cette technique. Ce renouvellement périodique mobilisait autrefois le savoir-faire collectif et faisait partie du rythme de la vie domestique. Il impliquait la récolte, le séchage et le tressage des feuilles, des opérations longues et exigeantes, aujourd’hui plus difficiles à maintenir faute de transmission et de disponibilité.
Dimensions et organisation intérieure
Le fare traditionnel polynésien présente des proportions relativement standardisées. Une maison mesure en moyenne environ sept mètres de long pour trois mètres de large. Le toit repose sur trois rangées de poteaux : les poteaux centraux, plus hauts (environ 2,7 mètres), structurent la charpente, tandis que les poteaux des côtés, plus bas (environ 1,20 mètre), définissent l’espace habité.
À l’intérieur d’un fare, l’espace est volontairement ouvert. Il n’y a pas de cloisons fixes. L’organisation de la vie domestique repose sur des usages sociaux : les couples dorment ensemble, tandis que les autres membres de la famille sont regroupés selon le sexe ou l’âge. Le sol est recouvert d’un épais tapis de nōnoha, une herbe longue et parfumée qui apporte du confort et de la fraîcheur.
Cloisons légères et ventilation naturelle
Les parois du fare ne sont jamais totalement closes. Des cloisons en cannes de bambou nouées verticalement laissent passer l’air et la lumière. D’autres, plus opaques, sont réalisées en cannes tressées selon différents motifs. Cette architecture ajourée favorise une ventilation permanente, indispensable sous les latitudes polynésiennes, et limite l’accumulation de chaleur à l’intérieur.
Cette porosité visuelle et climatique reflète aussi une conception sociale de l’habitat : la maison n’est pas un espace coupé du monde, mais un lieu ouvert sur le village, la mer ou la rivière.
Pilotis et implantation dans le paysage
Selon les régions et les usages, les fare peuvent être construits directement sur le sol, sur une terrasse pavée de pierres volcaniques ou de corail, ou sur pilotis. L’élévation, généralement d’environ 1,20 mètre de haut, est fréquente près des rivières et du littoral. Elle protège l’habitation de l’humidité, des inondations et des insectes, tout en améliorant la circulation de l’air sous le plancher.
Cette implantation légère limite l’impact sur le sol et permet au fare de s’intégrer naturellement dans le paysage de la Polynésie Française, sans transformation lourde de l’environnement.
Un habitat adapté mais fragile
Le fare traditionnel est très bien adapté au climat polynésien, mais il est vulnérable. Les matériaux végétaux sont sensibles au feu et nécessitent un entretien constant. Le temps de construction, la transmission des savoir-faire et le coût des matériaux locaux ont contribué à son recul progressif à partir du XXᵉ siècle, avec l’urbanisation et l’introduction de matériaux industriels.
Peu à peu, les habitations en dur, plus rapides à construire et perçues comme plus durables, ont remplacé les fare dans la majorité des zones habitées de Polynésie. Ce basculement s’est accompagné d’un changement profond dans le rapport à l’habitat, désormais conçu comme un espace fermé, individualisé et moins évolutif. Il a aussi entraîné la marginalisation progressive des savoir-faire traditionnels liés à la construction du fare, longtemps transmis au sein des familles et des communautés.
Survivances contemporaines et usage touristique
Aujourd’hui, les fare traditionnels subsistent surtout dans les hôtels, les pensions de famille et certains projets culturels, comme ce bungalow sur pilotis à Bora Bora dont la toiture est clairement inspirée du fare traditionnel. Ils sont reconstruits à des fins patrimoniales ou touristiques, parfois avec des adaptations modernes : renforts structurels, traitements contre le feu ou l’humidité, intégration de réseaux discrets. Ces reconstructions jouent un rôle très important dans la transmission des savoir-faire, même si elles ne reproduisent pas toujours à l’identique les techniques anciennes.
Le fare MTR : une évolution contemporaine
Face aux risques cycloniques et aux besoins en logement, un modèle plus récent s’est imposé : le fare MTR (Mission Territoriale de la Reconstruction). Créé en 1983 par Jacques Derue, ce type d’habitation vise à concilier adaptation au climat et résistance structurelle. Construit en bois mais généralement couvert de tôle, le fare MTR (fare OPH aujourd’hui) est conçu pour mieux résister aux vents violents.
Selon les estimations locales, environ 15 % de la population polynésienne vit aujourd’hui dans ce type d’habitat. Le fare MTR marque une rupture esthétique avec le fare traditionnel, mais il en conserve certains principes : ventilation, élévation partielle et adaptation au contexte insulaire.
Entre patrimoine et avenir
Le fare incarne une architecture vernaculaire sobre et liée à son environnement. S’il n’est plus l’habitat dominant en Polynésie, c’est un symbole fort de l’identité locale. Les initiatives de valorisation, les projets de construction inspirés des techniques traditionnelles et l’intérêt croissant pour les architectures durables redonnent au fare une place dans les réflexions contemporaines sur l’habitat tropical.
Bien plus qu’un vestige du passé, le fare rappelle qu’une maison peut être pensée en dialogue avec le climat, les ressources et les usages sociaux, sans superflu ni rupture avec le paysage.