Chatili : un village-citadelle médiéval au cœur du Grand Caucase

Chatili est un village historique situé dans la région montagneuse de Khevsourétie, au nord-est de la Géorgie, dans les profondes gorges de l’Arghuni, à 1 400 mètres d’altitude.

Proche de la frontière avec la Tchétchénie, ce hameau perché est un exemple exceptionnel d’architecture défensive vernaculaire. Son implantation isolée et son rôle stratégique en ont fait dès le Moyen Âge un bastion de protection contre les incursions ennemies. Classé monument d’importance nationale par la Géorgie, il constitue aujourd’hui l’un des sites patrimoniaux les plus saisissants du Caucase.

Un ensemble fortifié unique

Chatili est un exemple remarquable d’architecture défensive en milieu montagnard. Le village se compose d’un ensemble compact de plus de soixante tours défensives (koshkebi) et d’habitations en pierre, accolées les unes aux autres et organisées en gradins sur le versant rocheux. Cette disposition en terrasses répond à la topographie accidentée et à une logique militaire. Chaque bâtiment occupe une position stratégique, permettant de surveiller les gorges de l’Arghuni et l’accès à la vallée. L’utilisation quasi exclusive de la pierre locale rend l’ensemble visuellement homogène et intégré au paysage.

Mais ce qui distingue véritablement Chatili est sa forme urbaine circulaire et fermée. Les maisons et tours sont reliées pour former une couronne continue, sans vraie rue principale, créant un système défensif collectif. Aucun bâtiment isolé ne pouvait résister seul à une attaque, mais la chaîne architecturale dans son ensemble constituait une fortification redoutable. Les passages couverts, les ponts internes et les entrées dissimulées permettaient aux habitants de circuler sans être visibles depuis l’extérieur. Cela faisait de Chatili un village, une forteresse et un refuge imprenable capable de résister à de longs sièges.

Chatili maison tour

Une architecture défensive ingénieuse

L’architecture de Chatili est le résultat d’un long processus d’adaptation à l’insécurité chronique des hautes vallées du Caucase. Les habitations ont évolué en tours de guet, dont les murs épais et les ouvertures étroites limitaient les points faibles face aux assaillants. Les toits plats, construits en dalles de pierre et recouverts d’argile battue, servaient de plateformes d’observation et de tir. Contrairement aux charpentes en bois facilement inflammables, ce système résistait aux flèches enflammées et empêchait la propagation du feu d’un bâtiment à l’autre. Plusieurs tours étaient également inclinées ou orientées de manière stratégique afin d’offrir de larges angles de vue sur les pistes d’accès au village.

Un réseau interne de passages reliait les tours et les maisons, permettant aux habitants de se déplacer rapidement sans s’exposer aux tirs ennemis. Escaliers, passerelles, galeries et échelles permettaient de changer d’étage ou de bâtiment tout en étant protégés. En cas d’attaque, le village se refermait sur lui-même : les accès extérieurs étaient dissimulés et les voies de circulation devenaient invisibles depuis l’extérieur. Cette organisation ingénieuse faisait de Chatili un système défensif intégré.

ruelle de Chatili

Vie quotidienne en temps de siège

L’organisation intérieure des maisons de Chatili était conçue pour résister à un siège prolongé. Les habitations s’élevaient souvent sur quatre ou cinq niveaux :

  • Les étages inférieurs servaient d’abris pour le bétail (chèvres, moutons, chevaux),
  • Les niveaux intermédiaires étaient dédiés au stockage des céréales et des denrées,
  • L’étage supérieur accueillait la famille et était la seule partie réellement ouverte sur l’extérieur.

Les ouvertures étaient réduites à de simples meurtrières afin de limiter la vulnérabilité aux tirs ennemis. Les réserves alimentaires, associées aux connexions inter-maison, permettaient de tenir des semaines sans quitter l’intérieur du village. Cette organisation permettait de transformer en quelques minutes l’ensemble du village en bastion défensif imprenable. Même en plein siège, la communauté continuait à fonctionner grâce à une stricte répartition des tâches entre familles. Les ennemis pouvaient encercler Chatili, mais ils n’en prenaient jamais le contrôle, tant la vie intérieure leur demeurait inaccessible.

Un mode de vie communautaire

Au-delà de sa fonction défensive, Chatili était un microcosme social fondé sur la solidarité entre familles. Isolés durant de longs mois, les habitants vivaient selon un système communautaire où la survie dépendait de l’entraide. Chaque tour appartenait à un clan, mais toutes participaient au fonctionnement collectif : partage du bétail, organisation des travaux agricoles, défense commune et entretien des fortifications. Les relations sociales étaient gouvernées par un ensemble de règles coutumières appelées adat, transmises oralement et basées sur la loyauté, l’honneur et la protection mutuelle. Dans ce contexte, l’individualisme n’avait pas sa place : chaque décision était prise pour préserver l’équilibre du groupe.

La vie politique et sociale se structurait autour du Sapekhyno, un bâtiment communautaire unique en son genre. Sans décoration ni symbole religieux, il représentait l’autorité collective plutôt que le pouvoir d’un chef. C’est là que se réunissaient les anciens pour régler les conflits, organiser la défense ou trancher les affaires importantes. Fait remarquable, les assemblées étaient ouvertes à tous : chaque membre du village, y compris les jeunes, pouvait assister aux débats. Ce modèle participatif illustre la tradition d’autonomie farouche des montagnards de Khevsourétie, qui ont longtemps défendu une forme d’autogouvernance tribale, indépendante des pouvoirs centraux. Le consensus primait toujours.

forteresse de Chatili

Frontière militaire et identité guerrière

Pendant des siècles, Chatili a été l’un des remparts avancés de la Géorgie dans le Grand Caucase. Sa localisation près de la frontière naturelle avec la Tchétchénie et le Daghestan en faisait une zone d’affrontements réguliers. Les habitants vivaient dans un état d’alerte quasi permanent, confrontés aux raids tribaux, aux querelles territoriales et aux conflits intermontagnards. Ce contexte géopolitique a forgé une identité guerrière bien enracinée. Chaque homme était considéré comme un défenseur du village, et les compétences martiales faisaient partie de l’éducation dès le plus jeune âge. La guerre n’était pas glorifiée, mais perçue comme un devoir ancestral dicté par la nécessité de préserver le territoire.

Cette tradition militaire était intimement liée à un code d’honneur strict, fondé sur le courage, la parole donnée et la fidélité au clan. Les habitants de Khevsourétie, dont Chatili est l’un des bastions historiques, jouissaient d’une réputation de combattants redoutables. Leur résistance lors des grandes incursions des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles a nourri une légende locale : celle d’une société libre, autonome et indomptable, à l’écart des influences extérieures. Leur culture guerrière n’excluait toutefois ni la poésie ni les rituels symboliques, faisant de cette communauté une société rude et attachée à ses traditions spirituelles.

maisons tour de Chatili

Déclin sous l’ère soviétique

L’arrivée du pouvoir soviétique en Géorgie, à partir de 1921 puis surtout après la période stalinienne, a marqué un tournant radical pour Chatili et l’ensemble des villages de Khevsourétie.

Les autorités soviétiques voyaient d’un mauvais œil les sociétés montagnardes autonomes, considérées comme conservatrices, insoumises et difficiles à contrôler. Leur mode d’organisation communautaire, leurs coutumes guerrières et leur attachement farouche à la liberté entraient en contradiction avec l’idéologie centralisatrice du régime. Dans les années 1950, une politique de « sédentarisation » forcée fut mise en place : les habitants furent convaincus ou contraints de quitter leurs maisons et leurs forteresses ancestrales pour rejoindre les villes de plaine, notamment Tbilissi et Dusheti.

Privée de ses habitants, Chatili se vida doucement. Les tours fortifiées et les maisons, privées d’entretien, commencèrent à se dégrader sous l’effet de l’abandon et des rigueurs climatiques. Le village sombra dans le silence et fut même considéré comme « improductif » par les autorités, qui encouragèrent son abandon définitif. Pourtant, malgré la propagande soviétique et l’exil imposé, l’attachement des Khevsours à leurs terres ne disparut jamais complètement. Les anciens continuaient de transmettre l’histoire et les légendes de Chatili, comme pour résister à l’effacement culturel orchestré par l’État.

Un village qui renaît

À partir des années 1980, alors que l’autorité du régime soviétique commençait à s’affaiblir, un mouvement de retour vers les villages de montagne a émergé en Géorgie. À Chatili, quelques familles ont décidé de reconstruire leurs maisons abandonnées et de renouer avec leur mode de vie ancestral.

Ce retour progressif s’est intensifié après l’indépendance de la Géorgie en 1991, malgré les troubles politiques et la crise économique qui ont suivi. Pour ces habitants, revenir à Chatili n’était pas uniquement un choix géographique, mais également un geste identitaire fort, une façon de préserver un héritage culturel menacé par l’oubli. Les maisons fortifiées de Chatili, même délabrées, restaient pour eux les symboles d’une histoire familiale et communautaire profondément enracinée.

Peu à peu, ce retour s’est organisé grâce à un effort collectif. Les habitants revenus sur place ont commencé à restaurer certains bâtiments avec les savoir-faire traditionnels, souvent transmis oralement. Même si le village est aujourd’hui très peu peuplé, cette reprise de vie rurale a permis de redonner une fonction sociale et symbolique à Chatili. Plusieurs initiatives contribuent à sa renaissance :

  • Réhabilitation progressive des maisons fortifiées avec des techniques d’origine (pierre sèche, bois local, terre). Chaque chantier est réalisé collectivement pour renforcer la solidarité.
  • Transmission des savoir-faire traditionnels liés à la construction, à l’élevage et aux coutumes montagnardes. Ils se transmettent encore oralement sur place.
  • Organisation de projets communautaires pour rouvrir les accès, sécuriser les structures anciennes et préserver les ruines. Chaque initiative répond à un besoin local précis.
  • Retour de petites activités économiques comme l’élevage, l’apiculture et l’artisanat montagnard.
  • Accueil d’associations patrimoniales et de volontaires venus appuyer la restauration du village.
  • Développement d’un hébergement rural modeste permettant aux familles d’obtenir un revenu en saison touristique. Cela soutient directement le retour des habitants.

Cette renaissance est fragile, mais elle montre une résilience remarquable. Chatili n’est plus seulement un vestige du passé, il redevient un lieu vivant, habité, où patrimoine et avenir cherchent à coexister.

le village de Chatili de nuit

Chatili et le patrimoine mondial (statut UNESCO potentiel)

Bien que Chatili ne soit pas encore inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, il figure parmi les sites géorgiens susceptibles d’y prétendre en raison de sa valeur architecturale, historique et culturelle exceptionnelle. Le village est aujourd’hui protégé au titre du patrimoine national par le ministère géorgien de la Culture, et il attire progressivement l’attention des spécialistes du bâti défensif vernaculaire. Sa structure compacte, son organisation sociale ancienne et son système défensif intégré en font un exemple rare d’architecture communautaire fortifiée en milieu alpin.

Chatili partage d’ailleurs plusieurs similitudes avec un autre ensemble emblématique du patrimoine géorgien : les villages aux maisons-tours de Svanétie, tels qu’Ushguli et Mestia, déjà inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1996. Comme en Svanétie, l’architecture vernaculaire de Chatili repose sur la nécessité de se protéger dans un environnement montagnard hostile, marqué par des tensions régionales et le manque d’autorité centralisée au Moyen Âge. Dans les deux régions :

  • Les tours défensives servaient d’habitation, de refuge et de symbole de statut familial.
  • Les villages formaient des micro-sociétés autonomes basées sur l’organisation clanique.
  • La pierre était le matériau principal, valorisé pour sa durabilité et sa capacité défensive.
  • L’implantation architecturale répondait à une topographie extrême et à des contraintes climatiques sévères. Elle en épouse chaque relief avec une précision remarquable.

Cependant, contrairement aux tours svanes, qui sont souvent isolées et dominent de grandes maisons familiales, les constructions de Chatili sont interconnectées et conçues comme un système défensif collectif. Cette dimension intégrée et horizontale du village fortifié est unique et renforce son intérêt patrimonial. Depuis quelques années, des chercheurs et institutions patrimoniales géorgiennes plaident pour l’inscription de Chatili sur la liste indicative de l’UNESCO, estimant qu’il est l’un des rares témoins intacts d’une civilisation montagnarde caucasienne médiévale encore lisible dans le paysage.

L’enjeu est la sauvegarde durable du site. Une éventuelle candidature UNESCO pourrait favoriser :

  • L’accès à des financements internationaux pour la restauration.
  • La mise en place d’un plan de conservation scientifique.
  • La création d’un tourisme culturel encadré protégeant l’intégrité architecturale.
  • La transmission des savoir-faire traditionnels liés à la pierre et au bois.

Chatili ne cherche pas à devenir un musée, mais un modèle de revitalisation patrimoniale, à l’image de la Svanétie. Son avenir dépendra de sa capacité à trouver cet équilibre entre préservation, authenticité et modernité maîtrisée.

Tourisme et préservation

Aujourd’hui, malgré son isolement, Chatili connaît un renouveau grâce au tourisme culturel et au trekking. Le village n’est accessible que de juin à septembre en raison des routes enneigées le reste de l’année, mais cela ne décourage pas les voyageurs attirés par la beauté sauvage de la Khevsourétie et l’authenticité de son patrimoine bâti. Cette montée en fréquentation a redonné espoir aux familles qui ont choisi de revenir s’installer sur leurs terres. Certaines maisons ont été restaurées pour accueillir des visiteurs, permettant de générer une économie saisonnière tout en préservant les traditions locales.

Cependant, ce regain d’intérêt pose aussi des défis en matière de conservation. Faute de moyens, de nombreuses restaurations sont improvisées avec des matériaux modernes comme le béton ou le métal, au risque d’altérer l’intégrité du site historique. Les constructions en pierre sèche exigent un savoir-faire spécifique, et leur entretien régulier est indispensable pour éviter l’effondrement. Des initiatives locales, appuyées par des programmes patrimoniaux géorgiens et certaines ONG, tentent désormais de concilier tourisme et préservation architecturale. L’enjeu est de faire revivre Chatili sans le dénaturer.