Le Biedermannhaus de Schellenberg : une ferme en bois datant de 1518

Quand vous arrivez à Schellenberg, le Biedermannhaus a l’air d’une maison paisible posée sur le versant du Eschnerberg. Pourtant, ce bâtiment a derrière lui plus de cinq siècles d’histoire, plusieurs déménagements et une reconstruction complète pour éviter sa disparition. Aujourd’hui, il abrite le Bäuerliches WohnMuseum, annexe du Landesmuseum de Vaduz, et fait partie des rares maisons paysannes en bois de cette époque encore debout dans tout l’arc alpin.

Si vous vous intéressez à l’architecture rurale, le Biedermannhaus est une sorte de condensé : structure en bois, plan compact, toiture remaniée, traces des usages agricoles, transformations successives. Autrement dit, un manuel à taille réelle pour comprendre comment on construisait et comment on vivait dans le Liechtenstein d’avant le boom économique du XXᵉ siècle.

Un repère pour l’architecture rurale du Liechtenstein

Le Biedermannhaus se trouve à Mittel-Schellenberg, sur le versant boisé du Eschnerberg. Les historiens du pays le présentent comme l’un des plus anciens bâtiments en bois conservés et comme un témoin privilégié de la culture rurale autour de 1900.

Construit en 1518, longtemps habité par la même famille, puis déplacé pour éviter l’abandon et la démolition, il est aujourd’hui protégé au titre des monuments historiques. Le tourisme officiel du Liechtenstein le décrit comme un « Holzhaus » de 500 ans, qui montre à la fois les techniques de construction et les conditions de vie jusqu’au début du XXᵉ siècle.

Pour le visiteur, cela signifie deux choses :

  • vous voyez une maison réelle, pas une reconstitution de musée
  • vous pouvez lire dans ses murs les différentes étapes de son histoire

C’est ce mélange qui en fait un bâtiment précieux pour l’architecture domestique de la région du Rhin.

Biedermannhaus de Schellenberg

Un Rheintaler Bauernhaus : matériaux et techniques

Les sources le décrivent comme un Rheintaler Bauernhaus construit en 1518 en blockbau, sur un soubassement de maçonnerie. Concrètement, cela veut dire :

  • un rez-de-chaussée en pierre, qui sert de niveau semi-enterré et de socle
  • un bloc en madriers de bois superposés, avec des assemblages d’angle renforcés par un Schwellenschloss (verrou de seuil)
  • une toiture à deux versants, d’abord peu inclinée, puis remplacée au XVIIIᵉ siècle par un toit plus raide couvert de tuiles.

Le Landesmuseum souligne que les madriers sont fixés par des chevilles et des clous en bois, et que les interstices sont bourrés de mousses et de lichens pour isoler la maison.

Ce choix de matériaux raconte beaucoup de choses : usage très limité du métal, recours aux ressources du site (bois, pierre, végétaux) et recherche d’un compromis entre solidité et démontabilité.

De l’extérieur, vous remarquez :

  • la superposition nette entre la base en pierre et les étages en bois
  • la façade latérale avec la Laube, ce porche-galerie qui sert d’entrée et de zone de transition
  • les fenêtres anciennes à petits carreaux, avec parfois des vitres rondes (butzenscheiben) et des volets reconstruits d’après les modèles d’origine.

Ce n’est pas une ferme de carte postale avec balcon sculpté et décor chargé. L’expression reste sobre, portée par les proportions du volume, le jeu des planches et le contraste entre bois et pierre.

Les poutres de la maison sont fixées avec des chevilles et des clous en bois.
Les poutres de la maison sont fixées avec des chevilles et des clous en bois.

Un plan intérieur typique du début du XVIᵉ siècle

Le Biedermannhaus illustre aussi très bien l’organisation spatiale d’un grand corps de logis paysan au début du XVIᵉ siècle. Le Historisches Lexikon et le Landesmuseum décrivent une structure qui, malgré les transformations, garde les traits d’origine :

  • au-dessous, un niveau de cave maçonné, accessible depuis l’extérieur, pour le stockage
  • au-dessus, un bloc d’habitation de deux niveaux
  • au rez : cuisine, stube (pièce chauffée) et nebenstube (pièce secondaire)
  • sous le toit : deux chambres (Kammern)

La cuisine était à l’origine ouverte jusqu’au faîte du toit. On en voit encore les traces avec les poutres noircies par la fumée. Cette cuisine concentre le foyer, la cuisson, certaines tâches agricoles (transformation du lait, préparation des conserves) et une bonne partie de la sociabilité familiale.

Les chambres supérieures sont accessibles par des escaliers et, autrefois, par des échelles. Dans l’une d’elles, subsiste une petite ouverture vitrée datant de 1518, un détail rare qui permet de mesurer l’évolution des menuiseries jusqu’aux fenêtres à carreaux du XVIIIᵉ siècle.

Quand vous parcourez l’intérieur du Biedermannhaus aujourd’hui, vous passez d’une pièce à l’autre sur des planchers de bois, avec des cloisons lambrissées ajoutées au XIXᵉ siècle, notamment lorsque l’on a installé un poêle en grès et un lambris mouluré dans les chambres.

La chambre principale
La chambre principale

Une maison mobile : déplacer un bloc de bois

L’un des aspects les plus surprenants pour un visiteur est la mobilité de la maison. Les documents de la commune de Schellenberg et du Landesmuseum expliquent que le bâtiment faisait partie de la Fahrhabe du fermier, c’est-à-dire des biens mobiliers. Le paysan louait la terre, mais possédait la maison. Quand il changeait de bail, il pouvait emmener le bâtiment, démonté pièce par pièce.

Le Biedermannhaus a ainsi été déplacé à plusieurs reprises :

  • une première fois en 1687
  • une nouvelle fois en 1793/1794, avec modification du toit
  • enfin en 1992/1993, pour le sauver d’un projet de démolition et l’installer à son emplacement actuel à Mittel-Schellenberg.

Lors d’un des déplacements au XVIIIᵉ siècle, les madriers étaient numérotés pour faciliter le remontage. Les équipes ont repris cette méthode lors du démontage des années 1990. Cette capacité à démonter et remonter un grand corps de logis explique la diffusion de ce type de maison dans les vallées du Rhin et sa disparition progressive : plus on déplace, plus on risque la perte ou la transformation lourde.

Biedermannhaus de Schellenberg

Transformations du XVIIIᵉ au XXᵉ siècle

Le Biedermannhaus n’est pas dans son état de 1518. La notice de Wikipédia, basée sur des études de l’office de la culture, liste une série de travaux qui permettent de lire le bâtiment année par année :

  • 1793/94 : remplacement du premier toit peu pentu par une charpente à chevrons plus inclinée, couverte de tuiles ; ajout d’un buffet intégré dans la stube
  • 1832 : renouvellement de la Laube
  • 1837 : installation d’un poêle en pierre calcaire (Sandsteinofen) et lambris mouluré
  • 1844 : bardage en bardeaux de la façade nord-ouest et motif rocaille dans le pignon
  • 1892 : nouvelles interventions sur les galeries
  • 1923 : création d’un couloir séparé de la cuisine, avec escalier vers l’étage et la cave
  • 1940 : abaissement du plancher du rez-de-chaussée pour gagner en hauteur

Ces modifications montrent les ajustements successifs au confort, aux goûts et aux exigences d’hygiène. On passe d’une grande cuisine ouverte, assez sombre, à une maison où l’on différencie davantage les pièces et où l’on améliore la circulation intérieure. Le bâtiment garde aussi la mémoire de sa dernière période d’habitation, jusqu’en 1964, lorsque la famille Biedermann quitte les lieux. C’est à cette lignée de propriétaires, présente de 1814 à 1964, que la maison doit son nom actuel.

On utilisait des mousses et des lichens pour isoler la maison.
On utilisait des mousses et des lichens pour isoler la maison.

Visiter le Bäuerliches WohnMuseum

Depuis 1994, le Biedermannhaus accueille le Bäuerliches WohnMuseum, annexe du Landesmuseum. L’exposition permanente présente la vie paysanne du Liechtenstein autour de 1900 : mobilier, ustensiles de cuisine, outils, textiles, organisation du travail.

Pour un regard tourné vers l’architecture, la visite permet aussi de repérer :

  • les poutres noircies de l’ancienne cuisine ouverte, qui donnent la hauteur d’origine du volume
  • la différence entre les fenêtres à vitres rondes anciennes et les châssis plus tardifs
  • la manière dont la Laube couvre l’entrée et sert de filtre entre l’extérieur et l’intérieur
  • l’épaisseur des murs en madriers, visible dans les embrasures de fenêtres et les coupes de bois

Le Landesmuseum insiste sur le fait que le bâtiment est l’un des derniers exemples, dans cette technique de blockbau démontable, encore conservés dans les Alpes. Vous avez donc sous les yeux un type de maison qui a presque disparu ailleurs, alors qu’il était courant au moment de sa construction.

Le Biedermannhaus dans le paysage du Eschnerberg

Le site ajoute une dimension paysagère au bâtiment. Le Biedermannhaus se trouve au-dessus du centre de Schellenberg, sur le flanc du Eschnerberg, un plateau habité dès la préhistoire et jalonné de chemins de balade historiques. En sortant du musée, vous voyez :

  • le socle pierreux qui accroche la maison à la pente
  • la façade en bois tournée vers la vallée, avec sa galerie
  • le jardin et les abords, qui rappellent la fonction agricole

Le tourisme liechtensteinois présente le musée comme une étape possible le long du « Historischer Höhenweg Eschnerberg », un itinéraire de randonnée qui relie plusieurs points patrimoniaux.

En pratique, cela signifie que vous pouvez combiner lecture du bâtiment et lecture du paysage : la maison n’est pas isolée dans un parc, elle reste insérée dans un tissu de village et de sentiers.

En sortant, vous n’avez pas seulement visité une « maison ancienne ». Vous avez croisé un type de construction qui a façonné la vallée du Rhin pendant des siècles, avec sa logique de démontage, ses matériaux locaux et ses plans compacts. Le Biedermannhaus vous montre ce que cela donne quand on décide de conserver un de ces bâtiments jusqu’au bout, au lieu de le laisser disparaître.