L’architecture des frères Greene : une leçon d’architecture domestique

Beaucoup de maisons du début du XXe siècle ont été modifiées, simplifiées, parfois au point de perdre ce qui faisait leur intérêt au départ. À l’inverse, certaines maisons Greene & Greene sont aujourd’hui restaurées avec une précision extrême, jusque dans des détails qu’on ne voit même pas, avec des budgets parfois supérieurs à une construction neuve. Ce contraste en dit long sur leur architecture.

Derrière ces maisons, il y a un style reconnaissable et une façon de construire où chaque élément compte, où la structure se montre, où le détail n’est jamais décoratif. Rien n’est posé au hasard, tout est lié.

Cet article revient sur le parcours des frères Greene, sur la naissance de leur langage architectural, puis sur ce qui rend leurs maisons si spéciales . Vous verrez comment leurs choix formels, leur rapport au bois et à la lumière, ainsi que leur approche globale continuent d’influencer l’architecture résidentielle.

Enfance et études en architecture

Charles Sumner Greene (1868-1957) et Henry Mather Greene (1870-1954) étaient des frères nés à Brighton, Ohio, qui fait maintenant partie de Cincinnati. Les garçons ont passé une partie de leur enfance à vivre dans la ferme familiale de leur mère en Virginie-Occidentale tandis que leur père, Thomas, fréquentait une école de médecine à St. Louis, Missouri. Les frères ont développé un amour de la nature au cours de ces années en Virginie-Occidentale qui se reflétera plus tard dans leur art.

Lorsque les garçons étaient ados, leur père, médecin respirateur, avait déménagé la famille à Saint-Louis et inscrit les garçons à l’école de formation manuelle de l’Université de Washington. Ici, à partir de 1883 et 1884, ils ont étudié le travail du bois, le travail des métaux et la fabrication d’outils. La famille y vécut dans un petit appartement mal aéré pendant ces années, et les préoccupations professionnelles de leur père concernant le besoin de lumière solaire et de circulation d’air frais viendront les influencer plus tard.

Leur père décida pour eux qu’ils devaient tous les deux devenir architectes et, à sa demande, les a inscrit à la School of Architecture du Massachusetts Institute of Technology. Ils ont étudié à contrecœur les styles classiques traditionnels, espérant seulement obtenir la certification pour les apprentissages avec des cabinets d’architecture après l’obtention de leur diplôme, ce qu’ils ont accompli : Henry s’est finalement installé avec la société H.Langford Warren, et Charles avec Winslow et Wetherell, entre autres.

Puis, en 1893, leurs parents, qui s’étaient installés dans la « petite ville de campagne » de Pasadena, ont demandé à leurs fils de s’installer en Californie et de les rejoindre. Les frères l’ont fait et le voyage à travers le pays s’est avéré fortuit : en passant par Chicago, ils se sont arrêtés à l’Exposition universelle de Colombie et ont vu pour la première fois des exemples d’architecture japonaise. Leur admiration immédiate pour le style allait devenir une forte influence sur leurs conceptions ultérieures.

Peu de temps après leur arrivée à Pasadena, Charles et Henry se sont installés ensemble, et le cabinet d’architecture Greene & Greene est né. Leur art culminera entre 1907 et 1909 avec la construction des « ultimate bungalows » : dont l’un est la Gamble House à Pasadena.

Détail de la façade de la Gamble House
Détail de la façade de la Gamble House

Le cabinet d’architectes Greene and Greene

Le cabinet d’architectes Greene and Greene a été créé à Pasadena en janvier 1894 et a finalement culminé avec les « ultimate bungalows », comme la Gamble House de 1908 à Pasadena, généralement considérée comme l’un des plus beaux exemples d’architecture résidentielle aux États-Unis.

Deux autres « ultimate bungalows » emblématiques étaient la maison Robert R. Blacker à Pasadena et la maison Thorsen : des modèles entièrement personnalisées, où la grande majorité des éléments (luminaires, meubles, même textiles tissés) ont été créés pour des espaces spécifiques de la maison.

Après 1901, la firme a commencé à développer les éléments stylistiques distinctifs qui se sont finalement réunis comme un tout cohérent dans leurs grandes œuvres de 1907-1909. Les Greene ont développé un idiome personnel dans l’esthétique Arts & Crafts, recevant des commandes pour concevoir des meubles. La même année, les croquis de Charles pour la maison Mary Darling de 1903 ont été publiés en Angleterre dans Academy Architecture : la première publication étrangère des travaux de l’entreprise.

En 1905, les frères Greene ont commencé une association avec le constructeur Peter Hall en tant que principal entrepreneur pour toutes leurs grandes commandes, et à partir de 1907 avec son frère John Hall, qui dirigeait une menuiserie produisant leurs arts décoratifs et leurs meubles.

Une exposition structurelle

Dans les maisons signées Greene & Greene, la structure tient l’ensemble et se voit, se comprend, et elle participe directement à la sensation de solidité que l’on ressent en entrant. Cette façon de construire met en avant un savoir-faire très précis, presque pédagogique, hérité de leur formation artisanale.

Ici, rien n’est dissimulé derrière des couches décoratives. Les assemblages, les chevilles, les pièces de bois travaillées sont volontairement visibles. On comprend comment la maison tient, comment les éléments s’emboîtent. Cette lecture directe de la structure donne une présence très spéciale au bâti.

Chaque détail compte. Les joints ne sont pas que techniques, ils deviennent un langage visuel. Ils montrent la logique de construction tout en affirmant une certaine esthétique, qui est sobre et maîtrisée.

Cette façon d’exposer la structure s’inspire de la tradition japonaise, où la menuiserie joue un rôle central et où l’ossature fait partie de l’expression architecturale. Chez Greene & Greene, cette influence est adaptée, amplifiée, presque mise en scène, jusqu’à donner à la maison une identité très forte.

architecture frères greene
La maison Spinks, aussi connue sous le nom de Margaret B.S. Clapham Spinks House, (construite en 1908-1909) est un exemple restauré d’un bungalow californien à Pasadena, en Californie. La maison et le terrain ont été conçus par Henry Mather Greene du cabinet d’architectes Greene and Greene pour accueillir Margaret B.S. Clapham Spinks et le juge à la retraite William Ward Spinks

Obscurité et redécouverte

Les frères Greene ont très peu travaillé sur des projets commerciaux. Leur manière de concevoir, extrêmement minutieuse, demandait du temps, de l’attention et une liberté qu’un cadre plus industriel n’aurait pas permis. À plusieurs reprises, ils ont d’ailleurs refusé des propositions pour construire des bâtiments dans le centre de Los Angeles. Ils ont choisi de se concentrer sur l’habitat individuel. C’est là qu’ils ont pu pousser leur exigence et développer un langage architectural très personnel.

Pendant longtemps, leur travail est resté relativement discret. Jusqu’à la fin des années 1940, ils sont peu reconnus à la hauteur de leur contribution. La situation évolue en 1948, lorsque le chapitre de Pasadena de l’American Institute of Architects leur rend hommage. Une reconnaissance nationale suit en 1952, saluant la création d’une architecture nouvelle et enracinée (artisanat, traditions constructives, etc).

Dans les années 1960, leur place dans l’histoire de l’architecture est désormais établie. Ils figurent parmi les figures modernes mises en avant dans l’ouvrage Five California Architects d’Esther McCoy, avec un chapitre qui leur est consacré et signé Randall Makinson. Ce regard critique contribue à les faire redécouvrir par une nouvelle génération d’architectes et d’historiens. Leur travail apparaît alors comme un chaînon essentiel entre l’artisanat du XIXe siècle et les expérimentations du modernisme américain.

Fermeture : la firme Greene & Greene a été officiellement dissoute en 1922 après que Charles a déménagé sa famille au nord de Carmel, en Californie. Henry est resté à Pasadena, réalisant lui-même des projets d’architecture. Les frères sont tous les deux décédés dans les années 1950.

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Boutique dans le vieux Pasadena est le seul bâtiment commercial survivant par Greene et Greene

Les caractéristiques du style Greene & Greene

Une maison Greene & Greene se reconnaît dès le premier regard. Le volume est bas, étiré, posé dans le paysage. Rien ne cherche à dominer. L’ensemble s’organise autour de lignes horizontales immédiatement lisibles, qui donnent au bâtiment une présence calme et stable.

La toiture occupe une place à part dans ces maisons. Les débords sont larges, parfois très marqués, et donnent l’impression que la maison s’étire au-delà de ses murs. Ce n’est pas juste une protection contre le soleil ou la pluie : ces avancées dessinent la silhouette du bâtiment et installent des espaces de transition, entre dedans et dehors, où l’on ne sait plus vraiment où commence l’un et où finit l’autre.

Plusieurs éléments reviennent de façon récurrente dans leur écriture architecturale :

  • Toitures à larges débords avec chevrons apparents et extrémités travaillées
  • Lignes horizontales continues qui accentuent l’ancrage au sol
  • Porches et terrasses couvertes servant d’espaces intermédiaires
  • Entrées indirectes, souvent dissimulées ou décalées dans la composition
  • Fenêtres intégrées dans des cadres en bois épais, avec subdivisions fines
  • Soubassements en pierre qui renforcent la stabilité visuelle de l’ensemble

Les façades avancent, reculent, se creusent pour former des espaces abrités. L’entrée n’est presque jamais frontale. Elle se découvre progressivement, au fil d’un parcours qui prépare à l’intérieur.

Les ouvertures font partie intégrante de l’ensemble. Leur taille, rythme et emplacement suivent une intention. La lumière est filtrée, guidée, et accompagne doucement les espaces.

Enfin, la décoration ne vient pas se superposer à la structure. Elle en découle. Une poutre, une console ou un assemblage deviennent visibles et participent à l’esthétique générale. Cette manière de faire crée une continuité entre construction et apparence, où chaque détail trouve sa place dans l’ensemble.

maison des frères Greene

Focus sur la Gamble House

Construite en 1908 à Pasadena pour la famille Gamble, héritière de Procter & Gamble, la Gamble House est considérée comme l’aboutissement du travail des frères Greene. Elle condense tout ce qu’ils ont développé : maîtrise du bois, sens du détail, rapport subtil entre architecture et mode de vie.

Dès l’extérieur, la maison impose une présence forte sans jamais chercher l’effet spectaculaire. Les lignes sont basses, étirées, avec des toitures largement débordantes et une structure en bois parfaitement lisible. Le bâtiment semble s’inscrire naturellement dans son terrain, comme s’il avait toujours été là.

À l’intérieur, tout est pensé comme un ensemble cohérent. Les frères Greene ne se sont pas contentés de dessiner les murs. Ils ont conçu le mobilier, les luminaires, les boiseries, jusqu’aux moindres éléments intégrés. Le salon, avec ses boiseries en teck et ses détails d’assemblage visibles, donne une idée très précise de leur approche : chaque pièce fait partie d’un tout, sans rupture.

La circulation à l’intérieur de l’habitation est fluide, mais jamais directe. Les espaces s’enchaînent avec douceur, en jouant sur les seuils, les différences de hauteur ou les cadrages visuels. On passe d’une pièce à l’autre sans rupture nette, avec une sensation de continuité constante.

La relation avec l’extérieur est tout aussi travaillée. Les terrasses, les porches et les ouvertures prolongent les espaces de vie vers le jardin. La lumière est filtrée par les avancées de toiture et les éléments en bois, ce qui crée une ambiance intérieure très particulière, à la fois chaleureuse et maîtrisée.

La Gamble House est une maison remarquable qui sert encore aujourd’hui de référence pour comprendre ce que peut être une architecture domestique poussée à un niveau d’exigence rare, où chaque détail, du plan général à la plus petite pièce de bois, participe à une vision d’ensemble.

Maison Greene & Greene restaurée

Voici une maison Greene and Greene magnifiquement rénovée par Hartman Baldwin. La résidence Darling est la seule maison Greene & Greene de la ville de Claremont, en Californie, et a toujours été considérée comme un lieu d’exposition local, selon les archives de la ville. En 1903, les architectes Charles et Henry Greene ont été chargés par Mary Reeve Darling de concevoir une maison à Claremont.

C’était leur première commande en dehors de Pasadena, et un tournant dans l’évolution de l’esthétique du design Greene & Greene qui mènera aux maisons Gamble et Blacker de renommée mondiale.

Aujourd’hui propriété de la famille Wright, la maison Darling (Darling Residence) a récemment subi une rénovation majeure. L’objectif était de moderniser l’édifice pour qu’il corresponde à un style de vie moderne tout en protégeant et en restaurant l’intégrité architecturale de la maison.

maison greene restaurée

Héritage et l’influence aujourd’hui

Le travail des frères Greene ne s’est pas arrêté à leurs réalisations du début du XXe siècle. Leur travail a laissé une empreinte durable, en particulier dans l’architecture résidentielle américaine.

On retrouve leur influence dans ce que l’on appelle aujourd’hui le style Craftsman. Beaucoup de maisons construites aux États-Unis dans la première moitié du XXe siècle reprennent certains de leurs codes : toitures débordantes, structure apparente, usage généreux du bois. Ces éléments ont ensuite été simplifiés, adaptés à des constructions plus accessibles, mais l’origine reste identifiable.

Leur approche du détail continue aussi d’inspirer des architectes et des designers. L’idée qu’un bâtiment doit être pensé comme un tout cohérent, du volume général jusqu’au mobilier, revient dans des projets contemporains. Cette vision globale, où chaque élément est dessiné en relation avec les autres, trouve encore un écho aujourd’hui. On retrouve cette logique dans des projets pensés comme un tout.

On retrouve aussi leur influence dans la façon de relier l’intérieur et l’extérieur. Porches, espaces de transition et travail sur la lumière naturelle sont encore très présents dans des projets récents.

Plus d’un siècle après leurs premières œuvres, les maisons Greene & Greene continuent d’être étudiées, restaurées et habitées. Elles ne sont pas que des témoins d’une époque. Elles offrent encore des pistes concrètes pour penser une architecture domestique attentive au détail, au climat et aux usages.