Sur la côte sous-le-vent de la Basse-Terre, à Pointe-Noire, l’Habitation Samana Beauséjour (aussi appelée Caféière Beauséjour) attire l’œil avant même qu’on en comprenne la logique. Le domaine s’installe sur un morne, à près de 300 mètres d’altitude. Ce choix n’a rien d’anecdotique : ici, l’architecture répond au site, au climat, aux usages agricoles d’hier, puis à une reconversion tournée vers l’accueil d’aujourd’hui.
Ce lieu se lit comme les anciennes habitations guadeloupéennes au sens antillais du terme : un ensemble organisé, pensé pour produire, habiter, gérer des dépendances, et composer avec la chaleur, la pluie, le vent. La culture du café en constitue l’arrière-plan historique. Et même si l’on manque de documents publics détaillés accessibles au grand public pour dérouler une chronologie nette, il est possible de raconter ce que le bâti et l’implantation suggèrent, avec une prudence nécessaire sur les dates.
Une habitation caféière : une structure de domaine
Quand on parle de « caféière », on parle d’un modèle économique et spatial. La maison principale n’est qu’un élément d’un tout : terres plantées, circulations, zones de travail, stockage, dépendances. La culture du café a façonné de nombreuses habitations de la Guadeloupe, surtout sur les versants où l’altitude et l’humidité conviennent mieux aux caféiers que les plaines cannières.
À Beauséjour, l’idée de domaine apparaît encore dans la manière dont le site est décrit et perçu : un terrain d’environ 1,5 hectare, un jardin habité, des essences, une ambiance de hauteur. Même dans sa forme actuelle (hébergement et accueil) la matrice agricole continue de structurer la lecture des lieux : on traverse, on monte, on se place, on regarde. Tout cela fait partie de l’expérience.
La question des dates : XVIIIe siècle, XIXe siècle…
Vous verrez circuler deux repères temporels. D’un côté, une origine rattachée au XVIIIe siècle, associée à la période de mise en valeur caféière. De l’autre, une datation située à la fin du XIXe siècle, davantage liée à la maison telle qu’elle se présente aujourd’hui ou à une campagne de construction identifiée.
Ces deux repères peuvent cohabiter sans se contredire. Dans les Antilles, de nombreux domaines connaissent des phases : création foncière, cycles agricoles, reconstructions après intempéries, changements de propriétaires, reprises, ajustements techniques. Il n’est pas rare qu’un site soit ancien par son implantation et son histoire, et que le bâti principal visible corresponde à une période ultérieure.
L’implantation sur un morne
L’altitude annoncée autour de 295–300 mètres donne déjà une piste. Monter, en Guadeloupe, change tout : la sensation thermique, la circulation de l’air, la relation à l’humidité, la vue. Sur un morne, on capte les vents. On gagne en confort. On limite certains désagréments des fonds plus humides.
Cette position dominante répond aussi à une logique de contrôle : voir arriver, organiser les accès, lire les parcelles, gérer un domaine. Même sans plan ancien, on comprend l’intérêt d’une maison principale placée « en hauteur », dans une position qui permet d’articuler l’habitat, le travail et les circulations.
Une maison créole en bois : galeries et contrevents
L’architecture de la maison principale s’inscrit dans un vocabulaire créole/colonial où le bois joue un rôle majeur. On y retrouve des marqueurs très parlants pour qui s’intéresse aux maisons des Antilles :
- La galerie (ou varangue) comme espace de seuil, ni dedans ni dehors
- Des ouvertures rythmées, équipées de contrevents
- Une toiture qui domine la silhouette et protège des pluies tropicales
- Une recherche d’ombre et d’air, avant même l’idée de décor
La galerie mérite qu’on s’y attarde. Ce n’est pas un ajout « sympa » : c’est une pièce de vie climatiquement intelligente. Elle protège les façades du soleil, permet une circulation d’air, offre un espace où l’on s’assoit, où l’on échange, où l’on observe. Dans l’histoire des maisons de maître et des habitations, cette zone tampon fait partie des réponses les plus abouties au climat antillais.
Les contrevents, eux, ne servent pas qu’à fermer. Ils dosent la lumière, gèrent la ventilation, protègent des pluies obliques. Ils font aussi la façade : ouverts, ils donnent un rythme; fermés, ils transforment la lecture de la maison. On se rapproche donc de la maison créole de l’Habitation Côte-Sous-le-Vent.
Orientation, organisation, vie quotidienne
Certaines descriptions évoquent une orientation Est–Ouest. Sans entrer dans un discours trop théorique, l’orientation d’une maison en milieu tropical conditionne l’ensoleillement des façades, la durée d’exposition, la gestion des vents. Dans un contexte d’habitation, on ne place pas les pièces au hasard : on cherche l’air, on protège les espaces de repos, on ménage des zones fraîches, on réserve les vues.
Ce qui frappe, dans ces maisons, c’est l’accord permanent entre architecture et quotidien. La circulation entre intérieur, galerie, jardin, n’est pas un luxe : c’est une manière d’habiter. Même dans une reconversion tournée vers l’accueil, cette logique reste lisible, parce qu’elle structure le rapport au site.
Un lieu de patrimoine vécu, pas un décor
Beauséjour apparaît dans des programmations patrimoniales officielles (Journées du patrimoine), ce qui dit quelque chose : le lieu est perçu comme un élément du récit local, transmissible, racontable.
C’est un point intéressant, car on touche ici à une question plus large : que fait-on des habitations antillaises aujourd’hui ? Certaines disparaissent, d’autres se transforment, d’autres deviennent des lieux d’accueil, de visite, d’interprétation. La reconversion n’efface pas le passé ; elle peut aussi offrir les moyens d’entretenir un bâti en bois, de garder des volumes, de maintenir un rapport au paysage.
Dans le cas de Samana Beauséjour, la dimension environnementale est également revendiquée à travers des réseaux de tourisme durable (labels, chartes). Ce n’est pas un critère patrimonial au sens strict, mais c’est un indice sur la façon dont le site se positionne : accueil, cadre naturel, attention aux ressources.
Ce que vous pouvez observer sur place
Si vous y séjourner, vous pouvez regarder le lieu avec un œil “architecture” :
- La galerie : profondeur, usage, relation à la façade
- Les ouvertures : proportions, rythme, manière de gérer l’ombre
- La toiture : débords, protection, silhouette depuis le jardin
- Le rapport au terrain : comment la maison s’assoit sur la pente, où se placent les vues
- La ventilation : traversées d’air, zones ombragées, transitions intérieur/extérieur
Ces points sont accessibles à tous. Ils donnent une lecture concrète du bâti, loin des discours abstraits.
Pourquoi cette habitation est intéressante ?
Parce qu’elle réunit trois choses : un paysage (le morne, la vue, la côte sous-le-vent), une histoire agricole (la caféière, le domaine), et un vocabulaire architectural créole immédiatement lisible (bois, galerie, contrevents, ombre). Et parce qu’elle pose une question actuelle : comment un lieu hérité de l’économie de plantation traverse le temps, change de fonction, et continue d’exister dans le présent.